Présidentielle en Ukraine: les finalistes s’affrontent dans un débat endiablé au stade de Kiev

Par Sébastien Gobert

Alors que le deuxième tour de l’élection présidentielle se tient ce dimanche, les deux finalistes se sont opposés dans un débat musclé. Le président sortant a tenté de mettre en avant la supposée incompétence de son challenger, favori des sondages, qui lui s’est présenté comme le candidat des « dégagistes ».

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Kiev (Ukraine), correspondance.– L’un serait corrompu, l’autre incompétent. À écouter les échanges d’insultes entre les deux finalistes à la présidentielle ukrainienne, ce vendredi 19 avril au stade olympique, c’est tout ce que l’on pourrait retenir du débat de l’entre-deux-tours. Le président sortant Petro Porochenko et le comédien Volodymyr Zelenski, favori des sondages, n’ont pas réservé leurs attaques. À une provocation répondait un propos dénigrant, sous les acclamations de quelque 15 000 personnes en délire. À l’issue d’une heure endiablée, il aurait néanmoins été impossible de déterminer quelle politique les deux candidats prévoient pour l’Ukraine ces cinq prochaines années.

« Chers Ukrainiens, je suis heureux que nous puissions enfin nous retrouver pour ce débat !, lance un Petro Porochenko enthousiaste en ouverture. Volodymyr Zelenski a enfin décidé de ne plus se cacher ! » L’organisation d’un débat a tenu le pays en haleine depuis les résultats du premier tour, le 21 avril. Les partisans de Petro Porochenko y voyaient l’opportunité d’étaler la supposée incompétence de l’outsider Volodymyr Zelenski. Les hésitations du favori des sondages avaient permis au président candidat de le dénigrer comme un lâche. Petro Porochenko est ainsi arrivé en confiance au débat, en révélant une énième astuce politique. Deux scènes avaient été dressées aux deux bouts de l’arène du stade. Deux fan-zones étaient séparées par un impressionnant cordon de police. Petro Porochenko a franchi la distance entre les deux estrades pour se camper derrière le pupitre dressé à côté de Volodymyr Zelenski.

Les deux finalistes lors du débat au stade de Kiev, en Ukraine, le 19 avril 2019. © Reuters Les deux finalistes lors du débat au stade de Kiev, en Ukraine, le 19 avril 2019. © Reuters

Derrière le comédien, ses amis et collaborateurs de son studio de divertissement. Aux côtés du président, sa famille et des vétérans de la guerre dans l’Est. Une façon de se présenter, une fois encore, comme le commandant en chef d’un pays en guerre face à un jeune artiste incompétent. Mais ce n’est pas sa compétence que Volodymyr Zelenski cherche à promouvoir ce soir. C’est l’alternance politique et le « dégagisme » qui l’a propulsé dans les sondages. « Je suis un homme simple, lance-t-il. Je n’arrive pas à croire que je suis ici, pour débattre devant les Ukrainiens, face à un président pour lequel j’ai moi-même voté en 2014. » Dans la vague de la révolution de la Dignité et de l’annexion de la Crimée par la Russie, à l’heure des premiers morts dans l’est de l’Ukraine, Petro Porochenko avait été élu dès le premier tour. « Mais je me suis trompé, car il y a deux Petro Porochenko ! L’un est excellent, spécialiste, diplomate. L’autre entretient la corruption au sommet de l’État ! Il n’a pas fini la guerre comme il l’avait promis ! Un Petro Porochenko promet d’ouvrir des écoles. Et l’autre ouvre en fait des magasins de sa chocolaterie Roshen ! »

Le ton est donné. Volodymyr Zelenski surprend, dans un costume trois pièces, par son aplomb et son calme. Dans la grande tradition de ses spectacles du Kvartal-95, il tente d’établir un contact direct et intime avec la foule, y compris avec les partisans de Petro Porochenko. « Félicitons ceux qui ont été conduits ici en bus ! », applaudit-il, sous-entendant qu’une partie des fans du président a été acheminée par des organisateurs professionnels.

Petro Porochenko, col de chemise ouverte, use d’un ton plus solennel. Il s’adresse à la nation pour défendre son bilan et promettre la stabilité d’une souveraineté nationale préservée, ainsi que d’une intégration européenne à l’épreuve du temps. Il est néanmoins très critiqué pour ses manquements dans la réforme du système judiciaire, et pour sa complaisance face à une corruption endémique. Il est donc très vulnérable aux attaques de Volodymyr Zelenski. Et si Petro Porochenko le fustige comme la « marionnette » de l’oligarque Igor Kolomoïski, le comédien n’hésite pas à lui rappeler les circonstances troubles dans lesquelles le chef de l’État a fait fortune, ou encore à vilipender un président qui est encore propriétaire de sa propre chaîne de télévision. « Vous n’avez pas honte ? », assène-t-il sous les bravos de ses partisans. Avant de lui lancer un avertissement inédit : « Je ne suis pas votre opposant. Je suis le verdict que les Ukrainiens font de votre mandat ! »

Contre les attentes de ses détracteurs, Volodymyr Zelenski, russophone avant tout, réussit la prouesse de ne s’adresser à la foule qu’en ukrainien, la langue officielle. Il ne retrouve son russe natal que dans de rares moments d’énervement. Comme lorsque Petro Porochenko lui reproche d’avoir proposé de s’agenouiller devant Vladimir Poutine en 2014. « C’était pour le dissuader d’attaquer l’Ukraine !, s’emporte-t-il. Et je n’ai aucune honte à m’agenouiller ! Maintenant c’est devant chaque mère d’Ukraine qui a perdu un enfant à la guerre ! » Et il tombe à genoux sur la scène, poussant Petro Porochenko à faire de même sous les vivats d’une foule en délire.

En Ukraine comme ailleurs, les débats d’entre-deux-tours affectent rarement les intentions de vote d’un électorat déjà cristallisé. Le débat du 19 avril, dont nul ne sort perdant ou gagnant, ne changera probablement pas la donne. Il a néanmoins offert à chaque candidat une dernière démonstration de force, qui trahit des antagonismes profonds dans la société ukrainienne sur l’avenir politique du pays. Dans la cacophonie finale, le modérateur Andriy Koulikov a ainsi peiné à appeler « les derniers d’entre vous qui veulent encore écouter les autres » à entonner, ensemble, l’hymne national.

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