L'Allemagne fait plier la Grèce

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Fin de l'acte 1 pour Syriza à Bruxelles : la Grèce a obtenu, vendredi soir, une prolongation de quatre mois du plan d'aide auprès de l'ex-Troïka, comme le voulait Berlin. Le gouvernement de Tsipras pourra négocier de la « flexibilité » sur certaines des conditions du prêt. Sur le fond, rien n'est réglé.

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De notre envoyé spécial à Bruxelles. Les ministres des finances de la zone euro ont contraint, vendredi soir, le gouvernement grec à un compromis en forme de première capitulation. Mais les négociations vont encore durer de longs mois à Bruxelles et rien n'est réglé sur le fond. Les inquiétudes de plus en plus vives sur l'état de santé des banques grecques et les retraits d'argent qui semblaient s'accélérer en fin de semaine dans le pays, ont sans doute pesé fortement dans le choix d'Athènes de lâcher du lest vendredi.

La plupart des lignes rouges fixées par le nouvel exécutif grec en début de négociation, à commencer par l'arrêt de l'actuel programme d'aide à la Grèce par la Troïka, ont été franchies. Certains électeurs de Syriza pourraient bien avoir du mal à comprendre pourquoi leurs représentants ont signé ce texte. 

« Nous avons combiné le respect des règles et le respect de la démocratie », s'est félicité Yanis Varoufakis, le ministre des finances grec, lors de sa conférence de presse, estimant qu'Athènes avait arraché des « degrés de liberté » jamais consentis depuis le début de la crise. « Aujourd'hui, notre isolement a pris fin. Nous nous sommes trouvés face à des partenaires, il y a quelques jours, qui nous regardaient avec suspicion. Certains le font encore. Mais ce n'est que la première étape d'un long parcours », a insisté Varoufakis, qui s'est félicité de l'« ambiguïté constructive » de plusieurs points du texte.

Wolfgang Schäuble lors de sa conférence de presse à Bruxelles vendredi. Wolfgang Schäuble lors de sa conférence de presse à Bruxelles vendredi.

Au même moment, dans le même sous-sol du conseil européen, le ministre allemand des finances Wolfgang Schäuble – d'ordinaire peu bavard avec les journalistes à l'issue des réunions bruxelloises – se livrait lui aussi à une conférence de presse. Le grand vainqueur de la soirée se montrait nettement moins lyrique : « La réalité n'est souvent pas aussi belle que les rêves », a-t-il tranché, avant de lâcher : « Les Grecs auront sans doute du mal à expliquer l'accord à leurs électeurs. »

La Grèce a accepté vendredi de conclure la dernière phase du deuxième plan d'aide à la Grèce, celui mis en marche depuis 2012 par le gouvernement du conservateur Antonis Samaras. Cela devrait permettre de débloquer la dernière tranche du prêt, chiffrée à 7,2 milliards d'euros, en direction d'Athènes. Depuis son élection, Tsipras n'a cessé de répéter qu'il était hors de question de boucler ce programme et qu'il souhaitait d'emblée en négocier un nouveau. À l'inverse, Berlin n'a jamais voulu entendre parler d'autre chose que d'une « extension » du programme actuel, adossé aux trois créanciers traditionnels (BCE, FMI, commission européenne).

Sur ce point, le communiqué (en anglais) ne laisse aucun doute : le financement sera débloqué « sur la base des conditions fixées dans le programme actuel, en faisant le meilleur usage possible de la flexibilité, qui sera examinée, conjointement, par les autorités grecques et les institutions ». Les « institutions » renvoient désormais, de manière politiquement correcte pour les Grecs, aux créanciers de l'ex-Troïka : FMI, BCE et commission européenne. Tout dépend donc, désormais, du degré de « flexibilité » qui sera consenti aux Grecs.

Athènes doit présenter d'ici lundi les grandes lignes des réformes que l'exécutif envisage, pour remanier, à la marge, certains pans du fameux programme. Yanis Varoufakis propose d'amender 30 % de réformes contenues dans le feu « mémorandum », qu'il juge toxiques. « Il doit y avoir de la place pour que le gouvernement mette en place ses politiques », a assuré Jeroen Dijsselbloem, le ministre des finances néerlandais. Mais rien ne dit que les Européens valideront l'intégralité de ces modifications. L'étape de lundi pourrait bien ne pas être une promenade de santé.

Dans l'accord, Athènes s'engage aussi à ne prendre aucune mesure de manière « unilatérale » – c'est-à-dire sans en parler, en amont, avec Bruxelles, la BCE et le FMI. À titre d'exemple, Varoufakis a reconnu, vendredi soir, qu'il n'était pas question de remonter le salaire minimum grec d'ici fin juin (et le terme du prêt de quatre mois), dans l'attente de la négociation d'un nouveau programme. « Les autorités grecques réitèrent leur engagement univoque à honorer leurs obligations financières, auprès de tous leurs créditeurs, dans leur totalité et dans le respect du calendrier prévu », lit-on également dans le texte, où l'on trouve même une référence explicite – Tsipras a dû grimacer – à l'accord de novembre 2012.

Les négociations de cet Eurogroupe – le troisième en dix jours – furent « intenses, parce qu'il s'agit de construire de la confiance entre nous », a déclaré Jeroen Dijsselbloem. Ce social-démocrate, qui préside l'Eurogroupe, est l'un des principaux artisans de cet accord. « Ce soir marque une première étape, vers le rétablissement de la confiance. Et comme vous le savez, la confiance se crée plus difficilement qu'elle ne se perd. »

Mais une disposition du texte – sans doute l'une des plus dures à l'égard d'Athènes – montre à quel point la confiance est encore loin de régner autour de la table : les ministres des finances ont choisi de rapatrier un fonds grec dédié à la recapitalisation des banques du pays depuis le début de la crise (le HFSF, alimenté par des prêts européens). Ce fonds sera désormais géré directement par le Fonds européen de stabilité financière (FESF), c'est-à-dire par les Européens et non plus par les Grecs. Explication de Dijsselbloem : « Nous voulons nous assurer que cet argent reste disponible pour la recapitalisation des banques, pas pour le refinancement des politiques du gouvernement. »

À ce stade, comment les Grecs vont-ils parvenir à « vendre » cet accord à Athènes ? Vendredi soir, leur entourage mettait en avant trois éléments, qui sont autant de victoires à leurs yeux :

  • Le « surplus primaire » (c'est-à-dire l'équilibre des comptes sur l'année, hors paiement des intérêts de la dette). Syriza veut rogner sur les objectifs de surplus à 3 % du PIB, pour dégager des marges de manœuvre et financer une partie de son programme « humanitaire ». Sur ce point, le communiqué est plutôt conciliant, puisqu'il propose de « prendre en compte les circonstances économiques en 2015 » dans l'analyse du surplus grec. En clair : de la souplesse est autorisée. Mais il reste à savoir si la Grèce, qui a affiché un surplus budgétaire en 2014, parviendra à faire de même cette année.

  • La « flexibilité » sur les 30 % de réformes prévues dans le programme de 2012. Les négociations doivent durer sur ce volet, au plus tard, jusqu'en avril. Les Grecs sont autorisés à remplacer certaines des réformes prévues du temps de la Troïka, et qui ne leur plaisent pas, par d'autres. Ce qui fait dire à Varoufakis que les Grecs vont enfin devenir « les auteurs, ou disons les co-auteurs, des réformes » à venir. Mais les Européens ont, une fois de plus, fixé des conditions : chaque modification du programme qui pourrait avoir un impact sur les objectifs budgétaires, devra être « financée ». Les discussions seront très difficiles, surtout si les Grecs veulent toucher aux réformes « structurelles » (marché du travail, etc).

  • Une marche arrière côté BCE ? La Banque centrale européenne pourrait rouvrir l'un des principaux canaux de financement des banques grecques, celui-là même qu'elle avait fermé début février, dans la foulée de l'élection de Syriza à Athènes (lire l'article de Martine Orange). Varoufakis s'est dit convaincu qu'une annonce était imminente. Cela pourrait toutefois prendre encore des semaines.

Pris à partie par un journaliste qui lui reprochait d'avoir « jeté à la poubelle » le vote des Grecs du 25 janvier, Jeroen Dijsselbloem a répondu : « À l'Eurogroupe, il n'y a pas un, mais 19 ministres, de 19 pays, avec 19 mandats démocratiques. Si un pays demande de l'aide aux autres, il faut trouver l'accord de tous. Pour n'importe quel programme, c'est toujours la même chose : il faut parler argent et conditions. Puis trouver un accord ensemble. »

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La « Une » d'El País samedi, quotidien espagnol: « L'Allemagne impose sa loi, la Grèce obtient une aide pour quatre mois ». Plus bas dans l'article, une capture du site internet de Bild, quotidien allemand, mettant en scène un « scoop » qui s'est révélé faux, vendredi, selon lequel les Grecs se sont trompés de version, pour la lettre qu'ils ont fait parvenir à Bruxelles jeudi, pour demander une « extension » du prêt - « La vérité sur la lettre grecque - Bild révèle la triche du ministre des finances d'Athènes ».