La droite européenne ne suspend Viktor Orbán que provisoirement

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L’assemblée politique du Parti populaire européen (PPE) a voté à une quasi-unanimité mercredi 20 mars la suspension du Fidesz, le parti de Viktor Orbán. La mesure n'est cependant que temporaire et cosmétique. Derrière cette prise de conscience de la droite européenne, se cache en réalité une nouvelle manœuvre du premier ministre hongrois et de ses alliés.

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À 190 voix contre 3, le score est sans appel. Ce mercredi 20 mars, l’assemblée politique du PPE, le Parti populaire européen, a voté la suspension pour une durée indéterminée du Fidesz, le parti du premier ministre hongrois Viktor Orbán. C’est un geste fort pour la grande famille de la droite européenne, premier groupe du Parlement européen avec 217 députés : elle répond enfin aux nombreuses atteintes à l’État de droit et aux provocations vis-à-vis des institutions européennes dont le chef de l’exécutif hongrois s’est fait la spécialité.

Le Fidesz, a précisé dans un tweet Joseph Daul, le président du PPE, ne pourra plus participer aux meetings politiques du parti européen ; il ne pourra plus y présenter de candidats ni ne pourra y exercer un quelconque droit de vote.

Viktor Orbán pendant sa conférence de presse, le 20 mars 2019 à Bruxelles. © Reuters Viktor Orbán pendant sa conférence de presse, le 20 mars 2019 à Bruxelles. © Reuters

Mais le séisme n’est qu’apparent. Il s’agit en effet d’une suspension, et non d’une exclusion du parti ultraconservateur hongrois. Autrement dit, la mesure est temporaire et cosmétique. Elle est destinée à calmer les esprits avant les élections européennes sur cette question qui agite la droite européenne depuis plus de six mois : faut-il, oui ou non, exclure Orbán du PPE – au risque de l’encourager à rejoindre les extrêmes droites de l’hémicycle européen et à concurrencer la droite traditionnelle ? Le vote ne tranche pas cette question. Il offre au contraire au Fidesz la possibilité de redevenir membre de plein droit si le « comité d’évaluation » proposé ce mercredi par le PPE rend un rapport positif après examen de la situation à Budapest.

Ce comité est formé de trois figures de la famille conservatrice : l’ancien président du Conseil européen Herman Van Rompuy, l’ancien chancelier autrichien Wolfgang Schüssel et l’Allemand Hans-Gert Pöttering, ancien président du Parlement européen. Ces « trois sages » devraient se déplacer à Budapest après le scrutin européen, laissant Orbán tranquille jusqu’à la fin de la campagne électorale. C’est en tout cas ce qui ressort des déclarations de l’intéressé, qui a donné une conférence de presse à Bruxelles sitôt après le vote. Loin d’acter une défaite, le premier ministre hongrois s’est montré plutôt satisfait du résultat : « Il n’y aura aucun rapport de publié avant les élections, on ne peut pas relancer le débat maintenant », a-t-il dit, rappelant sa vision du PPE qu’il martèle depuis des mois : « Nous voulons être membres d’un parti qui défend les valeurs chrétiennes et qui est contre la migration. »

Toute la stratégie du Fidesz, depuis 2015 et la vague d’arrivées d’exilés en Europe, consiste précisément à peser sur l’orientation de sa famille politique. C’est d’ailleurs ce que nous assurait il y a deux semaines le responsable de la communication du Fidesz, Balázs Hidvéghi : « Ce que nous voulons, c’est changer le point de vue dominant au sein du PPE, pour l’orienter vers un axe de défense des valeurs traditionnelles et de défense des États-nations. Nous n’avons pas de plan B. »

De fait, cette stratégie n’est pas mise en échec pour l’instant : le premier ministre hongrois et ses partenaires sont parvenus à un compromis qui permet de faire taire les désaccords à l’approche du scrutin et évite au PPE de se couper définitivement d’un de ses poids lourds (le Fidesz compte onze eurodéputés dans le Parlement sortant, ce qui en fait la cinquième formation du groupe).

Pour les différentes composantes de la famille conservatrice européenne, il y a eu du mouvement. Car entre le vote complètement dispersé, en septembre, de la droite européenne sur le rapport Sargentini qui appelait à sanctionner la Hongrie au plus haut niveau européen, puis l’initiative de douze formations minoritaires du PPE, le 4 mars, pour exclure le Fidesz, et enfin, le résultat quasi unanime de ce mercredi, les rapports de force n’ont rien à voir.

Les uns et les autres ont fini par converger. Les Républicains français et la CDU/CSU allemande, notamment, sont parvenus à taire leurs divisions alors qu’ils étaient profondément divisés entre partisans d’une exclusion d’Orbán et partisans de son maintien – certains de leurs membres rejoignant la ligne identitaire et sécuritaire adoptée par le dirigeant hongrois depuis 2015.

Avec cette suspension du Fidesz, loin d’apporter une clarification, le PPE continue d’entretenir le flou sur ses rapports avec Orbán. Pendant des années, la droite européenne avait fait le pari qu’en conservant le Fidesz dans ses rangs, elle allait en limiter les dérives. Mais le parti d’Orbán a peu à peu franchi toutes les lignes rouges sans que le PPE ne formule jamais une réponse adéquate, tandis que, parallèlement, la plupart des formations de la droite européenne se déplaçaient elles-mêmes encore plus à droite de l’échiquier. En procédant, à deux mois des élections européennes, à une demi-mesure, le PPE semble une nouvelle fois donner l’avantage au premier ministre hongrois.

Ce n’est pas la première fois que le PPE procède à une suspension de l’un de ses membres. En 2000, il avait écarté provisoirement le parti conservateur autrichien (ÖVP), lorsque celui-ci avait formé un gouvernement de coalition avec l’extrême droite du FPÖ. Le chancelier qui avait tendu la main à l’extrême droite n’était autre que Wolfgang Schüssel – celui-là même qui fait partie du « comité d’évaluation » formé par le PPE pour « rétablir la confiance » avec Orbán.

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