L'inquiétante mascarade des extrêmes droites européennes à Coblence

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Les principaux partis d’extrême droite d’Europe se sont réunis à Coblence pour lancer « l’année des patriotes 2017 », censée s'inscrire dans le sillage du Brexit et de l'élection de Trump.

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Coblence (Allemagne), envoyé spécial.– Marine, Frauke, Marcus, Geert, Matteo ou Harald, ils sont tous venus des quatre coins d’Europe pour jouer leur partition au palais des congrès de Coblence, ville où la noblesse française déchue avait jadis voulu allumer l’étincelle de la contre-révolution.

La grande salle installée au bord du Rhin a été entièrement sécurisée. Pendant deux jours, elle reste entourée d’un mur de barrières et d’un impressionnant dispositif de protection constitué de 1 000 policiers. Le gouvernement social-démocrate du Land ne veut en effet aucun ennui. Le risque de dérapage politique est trop grand. Et pendant que près de 5 000 contre-manifestants protestent dans le froid contre la réunion, les dirigeants populistes européens s’amusent comme des gamins en se distribuant des titres hypothétiques ronflants.

Saluée par les drapeaux et les projecteurs, et ovationnée par un public composé à 80 % d’hommes aux cheveux grisonnants, Marine Le Pen n’est plus que la « future présidente française » l’espace de quelques heures. Frauke Petry et Marcus Pretzell, respectivement coprésidente de l’Alternative pour l’Allemagne et vice-président du groupe ENF, sont pour leur part présentés comme la « future chancelière Frauke », aux côtés de « l’homme le plus important d’Allemagne ». Quant au président du Parti pour la liberté hollandais Geert Wilders, cela ne fait aucun doute pour les organisateurs, il sera bientôt le « roi » des Pays-Bas !

Comme Marine Le Pen, Geert Wilders montre qu’il sait caresser ses auditeurs dans le sens du poil : « Vous êtes l’avenir de l’Allemagne ! », lance-t-il à un parterre qui exulte d’autant plus que la moyenne d’âge des 500 à 600 participants se situe assurément au-dessus des 60 ans. À l’initiative de Marcus Pretzell, qui est aussi dans le privé le nouveau mari de Frauke Petry, les partis d’extrême droite européens ont décidé de se réunir au lendemain de l’investiture de Donald Trump pour inaugurer « l’année des patriotes 2017 ».

Leur objectif est simple. Profiter de l’investiture de leur « modèle » américain pour mieux capter l’attention des médias et vendre leur scénario d’un renouveau national européen et mondial. Cette année, des élections cruciales vont en effet se tenir dans plusieurs pays d’Europe. Les Hollandais éliront leurs députés au mois de mars, les Français, leur président et leurs députés en mai et juin, et les Allemands, leurs députés également, au mois de septembre. « Si tout va bien, comme nous le pensons, nous accéderons tous au pouvoir », assure Geert Wilders, qui parle d’un « printemps patriotique ». « 2016 a été l’année où le monde anglo-saxon s’est réveillé. 2017 verra, j’en suis sûre, le réveil des peuples d’Europe continentale », a déclaré pour sa part Marine Le Pen, qui a salué la victoire de Trump. Elle relève au passage que, dans le discours d’investiture du nouveau président américain, elle a « entendu des accents communs entre Trump et nous ».

Des milliers de manifestants à Coblence contre les populismes d'extrême droite © afpde

Pendant près de deux heures, les dirigeants populistes, qui aiment à se dépeindre comme porte-parole naturels de tous les sans-culottes de l’UE, vont s’attacher à décrire un véritable cabinet des horreurs européennes. C’est-à-dire « la tyrannie des élites politico-médiatiques » et des « fonctionnaires sans substance » qui trompent, manipulent et « anesthésient » les peuples, ou encore une Union européenne qui « stérilise », asservit, détruit les valeurs et étouffe le « génie national ».

À maintes reprises, la politique d’accueil des réfugiés d’Angela Merkel est violemment attaquée. La seule mention des noms de la chancelière allemande ou du président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker déclenche des huées d’une véhémence étonnante, signe d’une haine désormais bien enracinée. « L’Union européenne ne réussira pas ce que Napoléon, Hitler et Staline ne sont pas arrivés à faire », ose même déclarer Frauke Petry en oubliant qu’elle dirige un parti où se trouvent des gens comme Björn Höcke. Le responsable de l’AfD pour le Land de Thuringe se trouve au centre d’un scandale de plus, après avoir expliqué la semaine dernière que « les Allemands sont le seul peuple au monde qui érige un monument de la honte dans leur capitale » et que « cette politique ridicule consistant à assumer son passé nous paralyse ».

À Coblence, où le public est bien plus policé que celui des meetings de Dresde ou de Leipzig, personne n’évoque la sortie « malheureuse » de Björn Höcke. Seul, un couple de retraités allemands venu admirer ses « libérateurs » ne comprend pas bien ce que ce qu’il a dit de mal : « On ne peut plus dire son avis dans ce pays », maugréent-ils. Proche de Marcus Pretzel et président de la section d’arrondissement de Düsseldorf pour l’AfD, Herbert Strotebeck est en revanche catégorique : « Je ne pense rien de bien de M. Höcke. Ce qu’il dit est une honte. On ne peut pas accepter cela. D’autant plus que Höcke sait ce qu’il dit puisqu’il est professeur d’histoire », déclare-t-il. Avant l’AfD, ce cadre dans une compagnie d’assurances n’avait jamais appartenu à un parti. Mais la situation européenne, qu’il juge lui aussi catastrophique, et la lecture des écrits contre l’euro de l’économiste libéral Hans-Werner Sinn, ou encore de ceux contre l’immigration du social-démocrate Thilo Sarrazin, l’ont convaincu de s’engager « pour défendre l’avenir de mes petits-enfants », affirme celui-ci qui se perçoit comme un patriote mais pas comme un nationaliste. Son mentor Marcus Pretzell parle d’ailleurs d’un « nationalisme ouvert » et d’un « protectionnisme positif », par exemple, un protectionnisme qui se dirigerait seulement contre les multinationales apatrides et non contre les PME bien de chez nous. 

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