La Ligue de Matteo Salvini à la recherche de financements russes à l’approche des européennes

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Dans Le Livre noir de la Ligue, qui sort dans les librairies italiennes le 28 février, les journalistes Giovanni Tizian et Stefano Vergine révèlent que le parti d’extrême droite dirigé par Matteo Salvini a établi des contacts avec des oligarques russes pour le financement de sa campagne européenne. Extraits de l'ouvrage.

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C’est une révélation qui confirme qu’en Italie aussi, l’extrême droite s’est mise en quête de financements russes. Depuis juillet 2018, affirment les journalistes italiens Giovanni Tizian et Stefano Vergine, la Lega est en contact direct avec la compagnie pétrolière russe Avangard. Et à la mi-octobre, en parallèle d’une visite officielle à Moscou du ministre italien de l’intérieur, Matteo Salvini, un deal a été discuté afin que son parti puisse toucher, à l’approche des élections européennes de mai prochain, une importante commission sur des livraisons de pétrole. Cette fois, c’est la deuxième compagnie d’État, Rosneft, qui serait dans le coup.

Dans leur ouvrage, Il libro nero della Lega (« Le livre noir de la Ligue »), qui sort en Italie le 28 février chez Editori Laterza, les deux journalistes révèlent en outre des fraudes à hauteur de 49 millions d’euros commises par l’ancien leader de la Ligue, Umberto Bossi, et racontent la façon dont le chef actuel du parti a utilisé ces fonds. Ils mettent également en évidence les liens entre la mafia et plusieurs candidats de la Ligue dans le sud de l’Italie. Enfin, dans leur dernière partie, ils étudient les alliances internationales de Matteo Salvini. Outre le rapprochement avec Moscou, l’extrême droite italienne a des liens avec Donald Trump, le Vatican, ainsi que plusieurs partis européens : au Royaume-Uni, en Roumanie, en Bulgarie, aux Pays-Bas et en Lituanie. Depuis l’été 2018, le ministre italien de l’intérieur manifeste également une franche amitié avec le premier ministre hongrois, Viktor Orbán, qu’il a reçu dans son fief milanais.

Le penchant pro-russe de la Ligue n’est pas nouveau. Depuis l’annexion de la Crimée par la Fédération de Russie en 2014 et le conflit dans l’est de l’Ukraine qui a suivi, l’organisation de Salvini fait partie des opposants en Europe aux sanctions économiques à l'encontre de Moscou. Dans ce positionnement apparaît un personnage clef : Gianluca Savoini, un homme qui, comme nous le racontions dans Mediapart, a depuis longtemps des liens avec Aleksandre Douguine, cet idéologue théoricien du néo-eurasisme qui a eu une grande influence sur le Kremlin. Gianluca Savoini, qui apparaît au cœur des discussions racontées par les deux journalistes italiens, n’a pas de statut officiel au sein de la Ligue. Président d’une petite association culturelle Lombardie-Russie, il est marié à une Russe, originaire de Saint-Pétersbourg.

À une semaine de sa parution en librairie, Mediapart publie, dans une traduction exclusive, les bonnes feuilles de cet ouvrage qui risque de faire du bruit en Italie. La Ligue n’est pas seulement un parti d’extrême droite. Elle est aussi le parti qui codirige le gouvernement italien.

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Les 3 millions de Vladimir

Afin de bien comprendre cette affaire complexe, partons d’une adresse. Nous sommes sur une avenue très fréquentée de Moscou, à trois arrêts du métro de la place Rouge. Au numéro 31 du boulevard Novinsky, énorme artère de six voies, se trouve un immeuble moderne tout de verre et ciment rouge. Derrière pointe l’une des « sept sœurs », ces imposants gratte-ciel que Staline avait fait construire par les prisonniers du Goulag. Au rez-de-chaussée de l’immeuble, un grand centre commercial, avec ses magasins et restaurants de viande. Aux étages supérieurs, les bureaux de quelques-unes des plus grandes multinationales au monde : ExxonMobil, Repsol, Shell, Glencore, Samsung. Mais une entreprise moins connue a pris ses quartiers au cinquième étage. Elle s’appelle Tsargrad, c’est en tout cas ce qu’indique le mur éclairé à l’entrée du bâtiment. À qui appartient-elle ? Il s’agit de l’une des nombreuses sociétés de Konstantin Malofeev [oligarque russe qui a déjà joué un rôle important dans le financement du FN selon les enquêtes de Mediapart – ndlr]. Une entreprise éditoriale dotée d’un site Internet et d’une chaîne de télévision, qui s’est donné pour mission de faire passer des messages religieux dans la ligne politique du Kremlin.

Rien de nouveau sous le soleil, si ce n’est que dans le même bureau, au numéro 1, deux autres entreprises ont leur siège. L’une, Marshall Capital, est le fonds d’investissement de l’oligarque. L’autre est une petite société pétrolière méconnue, Avangard Oil & Gas. Actuellement, elle n’a pas de site Internet (elle a disparu de la toile quand nous étions sur le point de terminer la rédaction de ce livre) ni de présentation officielle de ses propriétaires et actifs. Et pourtant, en remontant la filière Avangard, on arrive directement à Gianluca Savoini, l’émissaire de Matteo Salvini en Russie. Plusieurs documents témoignent en effet de contacts directs de l’ancien porte-parole du leader de la Ligue avec le directeur général d’Avangard, Alexeï Mustanov. Des tractations ont abouti à une proposition commerciale émise par la société pétrolière russe en juillet 2018 à destination de Savoini. Son objet : la vente d’une quantité substantielle de diesel. Nous allons le voir, Avangard a fini par sortir de scène, mais l’affaire ne s’est pas arrêtée là, bien au contraire.

Savoini n’est pas un inconnu pour Malofeev : sa dernière visite dans les bureaux du boulevard Novinsky remonte au 21 décembre 2018. Ni pour un certain Douguine, personnage particulièrement apprécié de l’oligarque russe qui, précisément au moment des négociations avec Avangard, a rencontré plusieurs fois l’ancien porte-parole de Salvini. Ils se sont vus dans le centre historique de Rome, le 25 décembre, via del Babuino. Une réunion confidentielle lors de laquelle un déplacement à Moscou du ministre italien de l’Intérieur aurait été évoqué. Voyage qui s’est concrétisé le 17 octobre 2018, à l’occasion du congrès organisé dans la précipitation par la branche russe du syndicat des industriels italiens Confindustria, présidée par Ernesto Ferlenghi, par ailleurs directeur historique de la société nationale italienne des hydrocarbures (ENI). Pour mieux comprendre ce qui s’est passé, nous avons suivi la mission de Salvini à Moscou, à la mi-octobre. Et nous avons découvert que les comptes-rendus officiels du voyage ne coïncidaient pas tout à fait avec la réalité.

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Le Livre noir de la Ligue sort le 28 février en Italie. L'extrait que nous publions a été traduit par Anne Marsaleix.