Les Vénézuéliens tiraillés entre le besoin d’aide et la peur

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Tout peut basculer ce samedi 23 février au Venezuela. Contre l’avis du gouvernement, l’opposition veut faire entrer une aide humanitaire très médiatisée. Les Vénézuéliens craignent une explosion de la violence alors que la dénutrition et le besoin de médicaments sont toujours plus importants. Les deux adversaires politiques se disputent le statut de sauveur.

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Caracas (Venezuela), de notre envoyé spécial.-  « L'aide est nécessaire. On en a besoin. Espérons que cela ne se termine pas dans un bain de sang », lâche, le visage fermé, Oriana Garcia, une habitante d'un quartier devenu populaire du centre de Caracas, La Candelaria.

Oriana ne reconnaît plus son pays. Elle travaille pour une ONG qui soutient les réfugiés au Venezuela : « C'est paradoxal, non ? Quand tant de Vénézuéliens aujourd'hui fuient le pays… », dit-elle dans un sourire. Le Venezuela a longtemps été une terre d'accueil, particulièrement pour les Colombiens fuyant la guerre. Aujourd'hui, presque 3,4 millions de Vénézuéliens vivent en dehors de leurs pays, dont 582 000 en Colombie, selon les dernières estimations des Nations unies.

Repas à l'hôpital pédiatrique José Manuel de los Ríos, à Caracas, février 2019. © Jean-Baptiste Mouttet Repas à l'hôpital pédiatrique José Manuel de los Ríos, à Caracas, février 2019. © Jean-Baptiste Mouttet

Le sentiment d'Oriana Garcia, de nombreux Caraqueños rencontrés le partagent. Plus la date fatidique du 23 février approche, plus le stress monte. Juan Guaidó, qui s'est proclamé président il y a un mois, a défié le chef d'État Nicolás Maduro, le 12 février, en assurant que l'aide « humanitaire » entrerait dans le pays « si o si » (quoi qu'il arrive). Le gouvernement voit dans ces cargaisons de vivres et de médicaments envoyés par les États-Unis un cheval de Troie de l'intervention étrangère au Venezuela.

Cette aide, aux objectifs hautement politiques, est pour l'instant stockée en Colombie, au Brésil et sur l'île de Curaçao. Les déclarations des forces armées respectives ne rassurent personne. Mardi, le général et ministre de la défense, Vladimir Padrino López, a déclaré « à ceux qui veulent être présidents ici au Venezuela : “Vous ne pourrez pas passer sur la conscience, l'esprit patriotique (…) de la Force armée par la force pour imposer un gouvernement fantoche (…).” » « Vous devrez passer sur nos cadavres », a-t-il ajouté. 

Le lendemain et depuis Miami, le commandant général des Forces militaires colombiennes, Luis Navarro, aux côtés du chef du commandement de l'armée américaine chargé de l'Amérique latine, l'amiral Craig Faller, a averti que « l'armée colombienne possède toute la logistique installée pour répondre à tout type de situation à risque pour la population civile ». La frontière avec le Brésil a été fermée, celle avec la Colombie risque de l'être, les communications aériennes et maritimes avec les îles d'Aruba, Bonaire et Curaçao ont été coupées.

Les doutes sur les scénarios possibles de la journée du 23, même la journaliste spécialiste de la défense, Sebastiana Barraez, les partage : « Les troupes vont-elles obéir et ouvrir le feu ? J'en doute. Elles sont aussi touchées par la crise et cette aide, elles peuvent la voir comme nécessaire. » Celui qui fut longtemps un pilier du chavisme en dirigeant l'intelligence militaire du pays durant dix ans (2004-2014) a reconnu dans un message diffusé sur Twitter Juan Guaidó comme président.

Alors que le pays semble avancer résolument vers l'affrontement, de moins en moins de voix contestent l'urgence humanitaire que vit le pays. Nicolás Maduro a longtemps nié toute crise humanitaire et pourtant le gouvernement a finalement déclaré ce jeudi avoir demandé à l'ONU une « assistance technique humanitaire » et « remis une liste de médicaments et d'aliments dont le Venezuela a besoin », selon la vice-présidente Delcy Rodríguez.

À l'hôpital pédiatrique José Manuel de los Ríos, le fils de Luz Marie, Yosué, a la syphilis, faute de traitement durant la grossesse. © JBM À l'hôpital pédiatrique José Manuel de los Ríos, le fils de Luz Marie, Yosué, a la syphilis, faute de traitement durant la grossesse. © JBM

Les besoins sont criants. Depuis son bureau de l'hôpital pédiatrique José Manuel de los Ríos, à Caracas, la docteure Sonia Sifontes assure que « quasiment tous les enfants qui entrent ici présentent un cas plus ou moins sévère de dénutrition. 15 % sont dans un état grave. Depuis 2015, cela ne cesse d'augmenter ». L'hôpital est public, et les patients modestes. Dans son dernier rapport qui couvre la période d'octobre à décembre 2018, l'ONG catholique Caritas évalue que sur 882 enfants âgés de 0 à 5 enfants, 56,9 % présentent des cas de dénutrition plus ou moins grave.

Sonia Sifontes rend visite à ses patients, un savon acheté à ses propres frais dans la poche. L'hôpital n'a plus les moyens de s'en procurer, comme beaucoup d'autres produits vitaux à tout service de santé. Elle montre à une mère comment faciliter l'allaitement. Luz Marie vient des Valles del Tuy, une région pauvre au sud de Caracas. Son enfant, de 1 mois et demi, Yosué, pèse 3 kilos, alors qu'« il devrait faire 3,9 kilos », note Sonia Sifontes derrière ses lunettes. Sans emploi, Luz Marie élève ses 8 enfants avec son mari employé dans un commerce. « Quand on déjeune, on ne dîne pas, et inversement », explique-t-elle avec Yosué dans ses bras, caché sous des couvertures. Yosué a une syphilis congénitale. « Cela aurait pu être facilement évité si la grossesse avait été suivie », souffle Sonia.

Avec une inflation incontrôlée estimée à 1 370 000 % en 2018, selon le Fonds monétaire international (FMI), les Vénézuéliens les plus modestes ne peuvent plus assurer les trois repas quotidiens. D'après l'enquête nationale des conditions de vie (Encovi) de 2017, réalisée par des universités vénézuéliennes, 63 % de la population ont diminué la fréquence des repas et 25 % ne mangent pas trois fois par jour. Tous les Vénézuéliens ont radicalement modifié leurs habitudes. Il est difficile de s'acheter ne serait-ce qu'un pot de yaourt à 4 500 bolivars (1,2 euro au change officiel), soit le quart du salaire minimum (18 000 bolivars, 4,8 euros). Dans de nombreux commerces, le produit vaisselle est vendu comme un produit de luxe. À 14 000 bolivars (3,75 euros), il est présenté derrière un présentoir vitré et fermé à clef. La viande est rayée de nombreux menus familiaux. Le kilo de porc coûte environ 30 000 bolivars (8 euros). Les Vénézuéliens se rabattent sur les denrées encore approximativement accessibles pour leurs budgets : des sardines, des fruits, des pommes de terre.

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L'article a été corrigé le 25 février 2019, Roberto Patiño n'étant pas député, contrairement à ce qui avait d'abord été écrit.