Plusieurs études soulignent la résurgence de Daech en Irak et en Syrie

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Quelques mois après l’annonce du retrait américain et la quasi-reconquête de son territoire par Bachar al-Assad, l’État islamique ne contrôle plus une vaste portion de territoire comme auparavant, mais le groupe islamiste multiplie les opérations de guérilla.

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Si la politique est l’art de la conquête sur le court terme, la guérilla est celle de la victoire au long terme. Quelques mois après que Donald Trump a proclamé la défaite de l’État islamique (Daech, ou ISIS en anglais), au moins quatre rapports ont été publiés cet été pour s’alarmer de la persistance, voire de la résurgence, du groupe terroriste en Irak et en Syrie : par l’ONU, par le Pentagone et par les centres de recherches et d’analyse Rand et Soufan. Chaque étude choisit ses propres mots et ses propres angles de réflexion, mais toutes aboutissent à la même conclusion : loin d’être défait, Daech reprend au contraire du poil de la bête puisque les conditions qui ont présidé à son émergence existent toujours.

Cette conclusion est loin d’être une surprise pour tous ceux qui suivent le Moyen-Orient et le phénomène du djihadisme tel qu’il a émergé dans les années 1990, mais elle va néanmoins à rebours des discours des dirigeants américains mais aussi européens. L’État islamique a certes été délogé du proto-État qu’il avait entrepris de créer sur les territoires irakien et syrien ; il a certes perdu des milliers de combattants armés et de fidèles qui l’avaient rejoint ; il a certes dû se cacher et se disséminer. Mais il n’en reste pas moins actif et résilient, et, selon ces quatre rapports, il a entrepris de relever la tête.

D’après l’inspecteur général du Pentagone, qui a analysé les activités de l’État islamique d’avril à juin 2019, la nébuleuse terroriste « ressurgit en Syrie » et a « solidifié ses capacité d’insurrection en Irak ». Il resterait aux alentours de 18 000 combattants dans les deux pays, dont 3 000 « étrangers », organisés selon le principe des « cellules dormantes » et autonomes. Elles seraient lourdement armées, ayant emporté avec elles une partie du matériel accumulé durant la période du « califat », de 2015 à 2018, à la fois grâce à la conquête sur les armées ennemies (irakienne et kurde principalement), mais aussi grâce à la production autonome qui représentait une des ambitions de Daech.

Selon l’étude de la Rand Corporation, qui s’est focalisée sur les ressources financières du groupe, l’État islamique aurait accumulé et sauvegardé un « trésor de guerre » de plus de 300 millions d’euros, qui serait réparti et caché au travers de l’Irak, de la Syrie et des pays voisins. Outre cette manne, Daech « s’est recentré sur les activités criminelles comme l’extorsion, les enlèvements, le vol et la contrebande. […] L’État islamique possède des informations détaillées sur les populations qu’il contrôlait auparavant, et ses dépenses en tant que mouvement insurrectionnel sont bien moindres que celles dont il avait besoin quand il était le gouvernement de facto de la région ». Autrement dit, l’argent n’est pas un problème pour Daech.

Des enfants au camp de déplacés de al-Hol, en Syrie, où Daech cherche à regarnir ses troupes. © Reuters Des enfants au camp de déplacés de al-Hol, en Syrie, où Daech cherche à regarnir ses troupes. © Reuters

De surcroît, comme le pointent plusieurs des études, l’État islamique a toujours fait partie du paysage local depuis l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003 et la marginalisation de la population sunnite qui s’est ensuivie. Par conséquent, de nombreux militants de l’organisation ont investi, soit à titre personnel, soit pour Daech, dans l’économie locale : fermes, concessions automobiles, transports de marchandises, culture du cannabis.

Lorsque cela ne suffit pas, l’intimidation et l’extorsion restent des techniques prisées. Cet été, de nombreuses récoltes agricoles ont été incendiées dans le nord de l’Irak et l’est de la Syrie. Apparemment, les fermiers concernés avaient refusé de payer leur écot à l’État islamique qui, en conduisant ces destructions, en profite au passage pour saper l’autorité administrative locale et la reconstruction.

Les combattants de Daech sont bien souvent rentrés dans les communautés ou les villages d’où ils provenaient, ou alors ils ont cherché refuge dans des lieux où ils bénéficient d’une certaine tolérance des habitants (notamment en Irak où le gouvernement de la majorité chiite continue à ignorer les revendications de la minorité sunnite, qui se situe précisément dans les zones où opère l’État islamique). Regroupés par cellule d’une douzaine de militants, ils n’agissent plus de manière coordonnée, mais ils savent qu’en menant des actions de guérilla (ici l’assassinat d’un fonctionnaire, là-bas l’enlèvement d’un entrepreneur, plus loin le dynamitage d’un bâtiment administratif), ils entretiennent le sentiment de défiance des habitants à l’égard d’un pouvoir central incapable de garantir la sécurité.

Il y aurait eu au moins 139 attaques dans les provinces irakiennes de l’ouest et du nord-ouest durant les six premiers mois de 2019. Elles ont fait 274 morts, pour la majorité des civils, mais aussi des forces de sécurité irakiennes ou de défense civile, selon une comptabilité établie par le New York Times.

Même Mike Pompeo, le secrétaire d’État américain, farouche défenseur de la politique de Trump qui a clamé victoire en début d’année et précipité le retrait des troupes américaines sur place, a dû concéder, lors d’une interview le 20 août 2019 qu’« il existe des endroits où l’État islamique est plus puissant aujourd’hui qu’il y a trois ou quatre ans ». Néanmoins, a-t-il ajouté, « sa capacité de mener des attaques extérieures est devenue bien plus difficile ».

Ce n’est pas franchement l’avis des experts de l’ONU qui soulignent que « l’avenir de [Daech] risque de se jouer sur le terrain international ». Le califat est désormais devenu « virtuel » mais, compte tenu du nombre important de combattants étrangers qui ont rejoint l’organisation et qui sont toujours en vie, « la menace sur l’Europe reste élevée ». « Quand Daech possédera le temps et la latitude de réinvestir dans des opérations extérieures, il le fera au travers du monde », note le rapport de l’ONU. « La diminution de ses attaques [ces deux dernières années] ne durera pas, peut-être même pas jusqu’à fin 2019. »

Un des points centraux d’inquiétude des analystes de l’ONU et du Pentagone se fixe sur la situation en Syrie qui, en dépit de la reconquête inévitable du régime de Bachar al-Assad, reste une nation divisée et quasiment pas gouvernée. Dans la partie nord-est, conquise par les Kurdes, près de 70 000 personnes se sont réfugiées dans le camp de al-Hol (dont les deux tiers sont des mineurs), où l’aide humanitaire et la sécurité s’avèrent insuffisantes. Selon les Nations unies, l’État islamique a mené ces derniers mois des campagnes de recrutement intensives dans le camp, afin de regarnir ses rangs diminués. Et, d’après les experts, cela fonctionne.

Comme le souligne la chercheuse Myriam Benraad, dans une interview à 20 Minutes : « Les Américains et la coalition, avec toute leur puissance militaire, n’ont fait que traiter le problème djihadiste de manière militaire, on n’a pas traité le problème à sa source. La source c’est : quel projet politique ? Quel projet social dans des sociétés ravagées par la guerre ? Quelle reconstruction ? Quelle démobilisation des combattants ? Est-ce qu’on peut considérer des programmes de réintégration sociale, etc. ? Mais ce n’est pas possible si l’environnement large est un environnement de violence. On fait de la gestion purement militaire d’un problème qui ne va pas disparaître avec des bombes ou en tuant quelques leaders. »

Les ondes de déflagration de l’invasion de l’Irak en 2003, puis de la guerre civile syrienne démarrée en 2011, n’ont pas fini de se faire sentir. Malgré les opérations secrètes des diverses forces spéciales (américaines, françaises, britanniques) ou l’appui revendiqué à certains alliés, kurdes ou irakiens, l’absence de véritable politique des pays occidentaux impliqués depuis quinze ans dans cette région continue de provoquer des dégâts. Comme toujours, gagner la guerre s’avère plus facile que de remporter la paix.

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