Libye : l'équilibre de la coalition est-il tenable ?

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La résolution 1973 adoptée par la coalition internationale pour «protéger les populations et les zones civiles menacées d’attaques» en Libye en utilisant «toutes les mesures nécessaires» laisse nombre d'ambiguïtés. D'abord réticente pour intervenir en Libye, la France a changé de position pour s'engager pleinement. Une opération de «communication politique», dixit un chercheur, pour qui de nombreuses questions restent en suspens.
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La résolution 1973 adoptée par la coalition internationale le 18 mars pour «protéger les populations et les zones civiles menacées d’attaques» en Libye, en utilisant «toutes les mesures nécessaires», n'est pas sans ambiguïtés et laisse nombre de questions en suspens quant à l’objectif final. Contacté par Mediapart, le ministère des affaires étrangères explique que le processus pour obtenir un tel accord de la communauté internationale, habituellement long et compliqué, a été exceptionnellement raccourci pour répondre à l’urgence de la situation en Libye. «Le massacre qui avait déjà commencé et les menaces de Kadhafi de faire un bain de sang à Benghazi ne laissaient aucun doute sur la suite des événements si nous n’avions pas pris le risque d’intervenir», explique-t-on.

En février, le président Nicolas Sarkozy, accueillait pourtant avec «énormément de prudence» et de «réserve» l’éventualité d’une intervention militaire pour faire cesser la violence à Tripoli. A présent, il apparaît comme l’un des plus impliqués. Pourquoi un tel changement de position?

Pour Bertrand Badie, politologue français spécialiste des relations internationales, cette opération répond à des intérêts politiques propres à la France. «La politique étrangère avec Sarkozy est plus que jamais dépendante de la politique intérieure, affirme-t-il. Le président avait besoin de réaliser une action assez spectaculaire qui lui permette de regagner en popularité, mais pas trop massive non plus. C’est ce qui s’était passé lorsqu’il avait pris position contre les violences en Géorgie en 2008, lui permettant de remonter dans l’opinion publique.» A cela s’ajoutent les trois mois qui ont précédé les rébellions en Libye, mettant à mal la position française face aux mouvements de contestation en Tunisie et en Egypte. Selon Barah Mikail, chercheur et spécialiste du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, la France a dû s’adapter et réparer les pots cassés, en faisant preuve de pragmatisme, non sans quelques contradictions puisqu’il y a trois ans, Mouammar Kadhafi était l’invité d’honneur du chef de l'Etat. «Nicolas Sarkozy veut se démarquer dans le paysage actuel et assurer la grandeur de la France, à un an des élections», indique-t-il.

 

Jusqu'où iront les bombardements?

Officiellement, le but de l’opération est de protéger le peuple libyen pour lui permettre ensuite de choisir son régime. Le ministère français des affaires étrangères a ainsi affirmé : «La France souhaite voir partir Kadhafi, mais c’est au peuple de choisir, la résolution 1973 ne prévoit pas de l’éliminer physiquement.» Lors du point presse du ministère de la défense lundi en fin d’après-midi, il a été explicitement répété que les frappes aériennes ne visaient que des cibles militaires menaçantes pour les civils dans un environnement favorable pour attaquer. Mais comment les Libyens pourraient choisir leur régime si Mouammar Kadhafi reste en place? Comment serait perçue par conséquent l’intervention internationale? Barah Mikail estime que l’objectif caché est bien le départ du dirigeant libyen. C’est pourquoi la communauté internationale n’agit qu’en Libye et non à Bahreïn ou au Yémen où les soulèvements contre les régimes provoquent aussi de nombreux morts et pourraient alors avoir droit à la protection de la communauté internationale.

La répression dans ces pays a certes été condamnée par la France, mais «les situations n’étant pas comparables avec la Libye», selon le ministère des affaires étrangères, aucune intervention n’y est envisagée pour le moment. Les situations sont en effet différentes à Bahreïn et au Yémen, non par rapport aux massacres, mais par rapport à leur place dans la géopolitique. Barah Mikail explique que «l’aide du Qatar et des Emirats arabes unis à la coalition permet de détourner l’attention de ce qui se passe à Bahreïn, où, si l’opposition prenait le pouvoir, celui-ci appartiendrait alors aux chiites. Or la coalition ne veut pas fâcher le monde arabe dont le soutien est essentiel. Au Yémen, le président commence à s’isoler de plus en plus. Si la communauté internationale intervenait, les Saoudiens seraient méfiants, et elle s’enliserait dans des combats dont elle n’a pas besoin». La sélectivité dans l’interventionnisme n’est pas nouvelle selon Bertrand Badie: «Je ne crois pas qu’il existe de diplomatie de droits de l’homme, sinon on interviendrait toujours lorsqu’ils sont menacés, or on intervient dans certains cas seulement.»

Les objectifs et les moyens «sont laissés vagues pour maintenir le consensus fragile de la coalition», ajoute Bertrand Badie. Mais le rôle que doit jouer l'Otan pose un nouveau problème, faisant émerger des divisions.

Alors que l’Italie a expliqué ne pas vouloir entrer dans une guerre, que le ministre belge a déclaré que «déloger Kadhafi avait été énoncé clairement», le futur des opérations en Libye reste en effet très flou. Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe, a lui aussi mis en doute les actions de la coalition, soulignant le risque de voir davantage de morts, avant de revenir sur ses propos.

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