En Egypte, un référendum factice pour maintenir al-Sissi au pouvoir

Par Jamel Bukhari et Ariane Lavrilleux

Du 20 au 22 avril, 55 millions d’électeurs égyptiens étaient appelés à valider des amendements constitutionnels qui renforcent les pouvoirs du président al-Sissi. Le scrutin a été marqué par des arrestations d’opposants et par l’octroi de pots-de-vin aux abords des bureaux de vote.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Le Caire (Égypte), correspondance.- Sous un auvent de drapeaux égyptiens, un attroupement s’est formé au point de boucher l’accès à l’entrée du bureau de vote de Mounira, un quartier populaire du centre du Caire. Pourtant, ces hommes qui se bousculent en agitant leurs bras en l’air ont déjà voté. Face à eux, un homme monté sur une chaise détient des coupons roses donnant droit à des sacs de nourriture sur présentation d’une preuve de vote. « C’est seulement pour les gens du quartier ! » s’égosille-t-il. Après trois jours de scrutin, le stock de bons de charité semble être limité.

Une fois le bout de papier rectangulaire obtenu, il faut à nouveau donner des coudes au stand de distribution installé dans une ruelle, un peu plus loin. Là où la foule s’agglutine, une plaque est en partie dissimulée sous un drap blanc, mais on peut lire en petits caractères : « Futur de la Nation », du nom d’un des principaux partis pro-gouvernement.

Mona vient d’y récupérer un sac plastique contenant une bouteille d’huile, du thé, un paquet de pâtes et de sucre. « C’est en échange de ma participation au scrutin », explique cette jeune femme sans emploi qui a voté « oui, pour l’Égypte », sans plus détailler ce slogan martelé par les chaînes de télévision.

Dans le quartier Zeitoun, des habitants ont rapporté à Mediapart avoir reçu des bons d’achats de 2,50 euros à la sortie des urnes. Une somme aussi dérisoire qu’essentielle pour beaucoup de familles, étranglées par l’inflation galopante et la baisse des aides sociales. À Sheikh Zayed, une ville aisée en périphérie de la capitale égyptienne, un chauffeur de minibus raconte s’être vu offrir 80 euros pour qu’il transporte gratuitement les électeurs pendant les trois jours de scrutin.

Résultat, les journaux nationaux ont pu publier des photos d'interminables files d’électeurs et titrer, comme Al Ahram, le principal quotidien d’État, « avec leurs millions de voix, les Égyptiens continuent de surprendre le monde », allant jusqu’à célébrer ce « mariage démocratique ».

Cette obsession du régime de montrer un peuple enthousiaste et mobilisé s’est parfois traduite de manière plus coercitive. D’après les informations de Mediapart, des policiers en civil avaient installé des barrages routiers au Caire et ont forcé les personnes contrôlées à aller voter dimanche 21 avril.

Ceux qui n’avaient pas l’index taché de l’encre rose réservée aux élections étaient embarqués en minibus vers le bureau de vote le plus proche. Les cartes d’identité leur étaient rendues une fois accompli leur devoir d’électeur.

Un soldat monte la garde devant un bureau de vote du Caire, le 21 avril. © Reuters Un soldat monte la garde devant un bureau de vote du Caire, le 21 avril. © Reuters

L’autorité nationale des élections a indiqué n’avoir reçu aucune plainte concernant des irrégularités lors du référendum et s’engageait à poursuivre les éventuels corrupteurs. Quant au service d’information de l’État, il ne nie pas l’existence de quelques cas de distribution de nourriture mais précise qu’il s’agit d’« initiatives individuelles et restreintes » ne garantissant en rien que les électeurs choisissent ensuite de voter oui.

Sur le papier, les électeurs égyptiens pouvaient en effet cocher qu’ils rejetaient ces nouveaux changements constitutionnels. Mais les autorités ont tout mis en œuvre pour étouffer les critiques et faire apparaître le oui comme l’unique choix.

Dès le mois de février, 120 opposants démocrates (non liés aux Frères musulmans) ont été arrêtés. « Certains avaient simplement posté des vidéos expliquant qu’ils allaient voter non ou avaient participé à la création d’un site internet. Ils sont accusés d’appartenir à un groupe illégal mais le procureur est incapable de nous dire de quel groupe il s’agit », dénonce Khaled Daoud, porte-parole de Constitution, un petit parti de gauche fondé par le prix Nobel de la paix Mohamed el-Baradei.

Ceux qui ont échappé aux vagues d’arrestations ont dû renoncer à mener campagne officiellement. En revanche, toutes les télévisions et journaux, étroitement contrôlés par les services de renseignement, relayaient avec emphase les slogans en faveur du oui au référendum. À Gizeh, non loin des pyramides, une bannière « Non aux amendements », déposée discrètement par un groupe de jeunes activistes, n’a tenu que quelques heures avant d’être décrochée par la police et remplacée par des panneaux prônant le oui.

Avant même que la date du scrutin soit fixée, du 20 au 22 avril, les façades et rues étaient déjà couvertes de larges banderoles incitant à « faire le bon choix » ou plus explicitement à « voter pour les amendements ». Des commerçants ont raconté à Mediapart avoir été contraints par la police d’afficher leur soutien en imprimant le nom de leur enseigne aux côtés du visage d’al-Sissi sur les banderoles de propagande.

« Si on n’imprimait pas le modèle d’affiche fourni par la police, on s’exposait à des problèmes avec les autorités locales », raconte Ahmed qui sert à la chaîne des kocheri, un plat traditionnel égyptien mélangeant lentilles, pâtes et sauce tomate pour moins d’un euro. C’est un policier qui est venu apporter à son patron un CD avec le design de l’affiche à respecter, sans le financer pour autant. Le restaurateur a dû débourser près de 50 euros pour imprimer sa banderole, soit au moins 30 % d’un salaire d’employé.

Des petits commerçants ont même été contraints de faire des donations aux forces de sécurité pour la campagne, selon le site d’information Al Mashed. À la suite de ce reportage, le site a été bloqué et condamné à payer 2 600 euros.

Pour contourner cette campagne à sens unique, des opposants ont tout de même tenté de lancer une pétition en ligne. Près de 250 000 internautes l’avaient signée avant que les autorités parviennent à en bloquer l’accès. Cette opération de censure express a nécessité des moyens sans précédent, au point d’aboutir au blocage de 34 000 sites internet, y compris celui d’Howard Schultz, le principal actionnaire de Starbucks.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale