Après le cessez-le-feu, Gaza mesure sa destruction

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Deux jours après le cessez-le-feu, les Gazaouis sortent et prennent la mesure de l’étendue des dégâts. Les frappes israéliennes pendant cette quatrième guerre ont provoqué des destructions massives dans l’enclave palestinienne. Gaza manque de tout. La reconstruction s’annonce longue et celle de ses habitants encore plus.

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Territoires palestiniens.– « Mon frère était en fauteuil roulant. Il n’a rien à voir avec la politique, il n’a rien à voir avec le Hamas, il était au chômage. Et sa femme ? Et sa fille ? Ce sont des gens qui n’ont pas d’histoire », assure, d’une voix encore tremblante, Omar Saleha. Ce mercredi, pile à l’heure du déjeuner, les trois pièces de l’appartement de son frère, à Deir el-Balah, ont explosé sous les bombardements de l’armée israélienne. Toute la famille était à l’intérieur : Eyad Saleha, 33 ans, handicapé et incapable de marcher depuis quatorze ans, sa femme, Amani, 33 ans, enceinte, et leur fille de 3 ans, Nagham. Tous sont morts sur le coup.

La façade du bâtiment, situé en bord de mer, a été complètement déchirée. Le salon était réduit en miettes. Il y avait des parties d’un vélo rouge d’enfant sur le sol, d’une part et d’autre de la pièce, le frigo, tombé sous la détonation, et les tomates fraîches, recouvertes de poussière grisâtre. « Personne, dans la rue, ne sait pourquoi ce bâtiment a été visé. Combien de civils, comme eux, ont dû mourir avant que tout cela ne cesse ? »

Leur voisin Omar Shaban envoyait des photos quelques heures après l’explosion : celles de ses plantes sur son balcon, dont les pots sont réduits en morceaux, celles de ses fenêtres, brisées sous la détonation. « J’ai eu de la chance, avoue-t-il. Pour une fois, j’étais dans la cuisine, pas dans le salon, quand l’armée israélienne a frappé. Une chose est sûre, je ne vais pas réussir à dormir… je crois que je vais regarder le football », ajoutait-il au téléphone d’une voix ferme, comme s’il ne réalisait pas encore ce qui venait d’arriver.

Le jour d’après le cessez-le-feu à Gaza © Maddi Fathi/ Nur Photo via AFP Le jour d’après le cessez-le-feu à Gaza © Maddi Fathi/ Nur Photo via AFP

Depuis, le calme est revenu dans l’enclave côtière sous blocus israélien depuis 2007. Le cessez-le-feu – entré en vigueur vendredi à 2 heures du matin – tient. Les rues de Gaza ressemblent pourtant à des scènes de guerre. Las d’être restés cloîtrés ces derniers jours, les Gazaouis sortent, prennent des photos de l’étendue des dégâts. « Les rues sont méconnaissables », nous dit Khaled Elhammami, montrant via FaceTime l’énorme trou laissé par l’impact d’un missile à côté de son immeuble. Il y a des cratères dans les routes, une montagne de gravats à la place des bâtiments ou des plaques de béton, seule chose qui reste de la façade de certaines maisons.

Les habitants compensent, certains vont à la plage, d’autres se retrouvent en famille pour « tenter de fêter l’Aïd el-Fitr en décalé », porter les vêtements qu’ils avaient achetés pour l’occasion quelques jours avant les bombardements. « Ce midi, on voulait aller au restaurant en famille, mais à la place de la longue file d’attente, on a vu seulement des débris », continue-t-il. Il y a aussi ceux qui n’ont nulle part où aller, qui cherchent parmi les décombres, tentant de récupérer des photos, des livres ou des ustensiles de cuisine ; ceux qui ont perdu un membre de la famille organisent l’azâ, plaçant des chaises de plastique devant leur domicile ou une petite tente pour accueillir leurs proches venus présenter leurs condoléances. En tout, 248 Palestiniens sont morts, dont 66 enfants.

Parfois, ce sont des familles entières – comme celle d’Eyad Saleha – qui ont été tuées sous les bombes : 19 ces derniers jours, dont 45 enfants, selon les chiffres du ministère gazaoui de la santé. La pratique était déjà courante en 2014, lors de la dernière guerre de Gaza, qui a duré cinquante et un jours. Pour éviter un carnage familial, les habitants avaient chacun leurs pratiques – toutes font froid dans le dos. « Il y a ceux qui “échangent” des enfants. Si la maison est bombardée, les autres, qui étaient ailleurs, peuvent vivre. Moi, ma famille était répartie dans trois maisons différentes », raconte Mohammad Qudaih, qui vit à Gaza ville. « Il y a aussi ceux qui préfèrent mourir en famille, tous ensemble, plutôt que de savoir qu’il ne reste que quelques survivants », précise Rami Abujamus. « De toute façon, il n’y a aucun endroit sécurisé à Gaza. C’est une prison à ciel ouvert et personne ne peut sortir. »

Décombres dans Gaza © Ashraf Amra / Anadolu Agency via AFP Décombres dans Gaza © Ashraf Amra / Anadolu Agency via AFP


La reconstruction sera longue – 1 800 maisons complètement démolies, 16 800 partiellement endommagées – et il faudra de l’argent. La reconstruction psychologique des habitants prendra, elle, encore plus de temps. « Quand l’aviation israélienne bombardait, on sentait leur colère, leur violence. Comme s’ils prenaient leur revanche, se souvient Malak Mattar, qui, à 21 ans, précise avoir survécu à sa quatrième guerre à Gaza. Ce n’était pas comme s’ils visaient une maison et qu’ils partaient, il y avait parfois des salves de frappes par cinquantaine. Pendant l’offensive, je n’ai jamais réussi à dormir en continu. Il y avait le son des bombes, toujours trop prêt, et celui des drones en permanence. Après la guerre de 2014, j’ai mis sept ans à panser mes blessures, psychologiquement. Là, tout est revenu, de manière plus intense. »

Le pire, pour Adam Almadhoon, 28 ans, du camp de réfugié de Jabalia, « c’était l’odeur de la mort. Elle était partout, elle ne te quitte pas et te perturbe pendant de longues heures. Il y avait aussi cette peur, chaque jour, celle de voir ta famille dans la liste des personnes décédées du jour ».

À l’hôpital Al-Shifa, le plus grand de la bande de Gaza, le personnel est débordé ; 1 948 personnes sont blessées. « La situation est vraiment très compliquée, confie le docteur Mohammad Abu Selmiyeh, directeur de l’hôpital. Ces derniers jours, on entendait des bombes partout, des avions partout, et ça a été les nuits les plus dures qu’on a vécues. Il y avait tous ces morts, il y avait aussi toutes ces personnes encore vivantes que les secouristes entendaient encore crier sous les décombres, essayant de les sauver… à temps. »

Il précise : à Gaza, la situation sanitaire était, de toute façon, déjà désastreuse avant les bombardements. Le blocus israélien a privé les structures de santé d’un grand nombre de ressources ; quant à la pandémie de Covid-19, elle a davantage affecté la pénurie de médicaments, de personnel et d’équipements médicaux en tout genre. « On a dû ouvrir une nouvelle section pour soigner les blessés, continue le docteur, mais il nous manque encore beaucoup de matériel : 40 % de ce dont on aurait besoin pour sauver des blessés n’est pas présent à Gaza… même en temps normal. » Ce samedi, l’Égypte a fait passer 250 tonnes d’aide alimentaire et médicale. Mais, conclut-il, « on ne sait pas si ce sera suffisant ».

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Alice Froussard est journaliste correspondante en Israël et en Palestine. C'est son premier reportage pour Mediapart