Moyen-Orient Reportage

Le parti d’Erdogan perd l’élection municipale d’Istanbul

Le candidat de l’opposition, Ekrem Imamoglu, a emporté la municipalité d’Istanbul avec 54 % des voix  contre 45 % pour le candidat du président turc. Cette victoire marque un terme à vingt-cinq ans de pouvoir du parti Recep Tayyip Erdogan dans la principale ville du pays. Ce résultat s’avère décisif pour l’avenir du pays.

Nicolas Cheviron

23 juin 2019 à 19h30

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Il s’agit d’un revers politique important pour le président turc Recep Tayyip Erdogan. Son candidat à l’élection municipale d’Istanbul, Binali Yildirim, a reconnu dimanche 23 juin sa défaite face au candidat de l’opposition, Ekrem Imamoglu, qui l’avait déjà battu le 31 mars. Le résultat avait alors été invalidé et un nouveau scrutin convoqué.

Le candidat de l’opposition, Ekrem Imamoglu, a emporté la municipalité d'Istanbul avec 54 % des voix contre 45 % pour le candidat du président turc. Cette victoire marque un terme à vingt-cinq ans de pouvoir du parti Recep Tayyip Erdogan dans la principale ville du pays.

« Selon les résultats, mon rival Ekrem Imamoglu mène la course. Je le félicite et je lui souhaite bonne chance. J’espère qu’il servira bien Istanbul », a déclaré Binali Yildirim à la presse. Dans une allocution après la publication des premiers résultats le donnant vainqueur, Ekrem Imamoglu a invité le président turc « à travailler [avec lui] pour servir Istanbul »

Avant de lire notre analyse détaillée, à venir bientôt, nous vous proposons la (re)lecture de notre article publié vendredi 21 juin.

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Pour sa nouvelle campagne électorale, Binali Yildirim, le candidat AKP du président Recep Tayyip Erdogan à la mairie métropolitaine d’Istanbul, donné battu par les sondages, a choisi de faire dans l’intimisme. Plus de meetings géants, rassemblant des centaines de milliers de supporteurs sous les auspices du reis. Plus de diatribes tapageuses sur la survie de la nation menacée en cas de victoire de l’opposition.

Après la victoire de son adversaire social-démocrate, Ekrem Imamoglu, avec à peine 13 500 voix d’avance, le 31 mars, Yildirim s’est vu offrir une deuxième chance de conquérir la métropole de 16 millions d’habitants par le Conseil électoral suprême (YSK), qui a invalidé le mois dernier l’élection stambouliote en arguant de vices de procédure. Et pour saisir cette opportunité, l’ancien premier ministre islamo-conservateur a décidé de tout miser sur le local.

Sur l’hyperlocal, même. Les habitants de l’avenue Aksemsettin n’avaient jamais été à pareille fête quand le bras droit d’Erdogan a choisi leur rue anonyme et poussiéreuse, perdue au fin fond de l’arrondissement, pour un micro-bain de foule entre deux visites d’associations. Ménestrels chantant au son du saz (un luth à manche long) les exploits du héros Binali, pétales de rose jetés des étages, feux de Bengale, cohue d’enfants à drapeaux et de cameramen empressés… Pendant quelques minutes, la modeste allée s’est transformée en piste aux étoiles. Les quelques centaines de spectateurs amassés attendaient bouche bée le discours du candidat.

Binali Yildirim, le candidat AKP à la municipale, avenue Aksemsettin dans le quartier populaire de Sancaktepe, dans l’est d’Istanbul. © NC

L’intensité a baissé de plusieurs crans quand celui-ci a pris le micro pour énumérer de sa voix éteinte les doléances des habitants et ses promesses de solutions : une nouvelle ligne de bus, une rampe d’accès à l’autoroute toute proche, le remblaiement de quelques trous dans quelques routes… Un discours remarquable de brièveté et de prosaïsme, qui a laissé une partie du public sur sa faim. « Il m’a semblé qu’il ne parlait que de choses très simples à résoudre, des trucs que n’importe quel maire d’arrondissement peut gérer », commente ainsi Hasan, 24 ans, sans emploi.

« Je suis indécis. Ce qui me fait douter, c’est qu’il n’y a pas de boulot ici. Les ministres viennent, ils font des promesses, mais rien ne bouge. Tout marche par piston », a confié Mert, 23 ans, titulaire d’un diplôme d’employé de banque, qui vient d’obtenir un boulot de manutentionnaire à l’aéroport voisin, Sabiha-Gökçen, après avoir cherché du travail pendant trois ans. « On nous envoie au centre des carrières de la mairie, mais là-bas ils proposent des boulots de vendeur de glaces à des informaticiens. Ou bien ils te proposent un job sérieux, mais après tu n’entends plus parler d’eux. »

La monotonie du ton et des thèmes égrenés par Binali Yildirim lors de cette réédition du scrutin municipal contraste avec les envolées rageuses de son mentor Recep Tayyip Erdogan, omniprésent pendant la première campagne. La promesse de nouvelles crèches a remplacé celle d’une guerre avec les Kurdes de Syrie, l’attribution de gigabits gratuits d’Internet les imprécations contre l’Occident islamophobe et antiturc.

Le chef de l’État a d’ailleurs quitté les estrades de campagne sur la pointe des pieds pour laisser son poulain gérer sa nouvelle communication – et assumer une éventuelle défaite. Le reis, qui avait annoncé au lendemain de l’annulation du scrutin son intention d’organiser un meeting dans chacun des 39 arrondissements d’Istanbul, a visiblement renoncé à son projet.

Pourtant, Erdogan « n’est pas devenu invisible », mais il a choisi d’agir dans l’ombre en allant à la rencontre de ses « vieux amis » dans les différents quartiers d’Istanbul pour tenter de convaincre les déçus de son Parti de la justice et du développement (AKP) d’aller voter, assure l’éditorialiste progouvernemental Abdülkadir Selvi dans le quotidien Hürriyet.

Selon le journaliste, l’AKP s’est donné pour objectif de convaincre 60 à 70 % des abstentionnistes issus de la droite conservatrice de revenir aux urnes, en allant parler directement avec chacun d’eux et en travaillant sur les réseaux de solidarité locaux – les associations de personnes originaires d’un même département, très puissantes à Istanbul. Le taux d’abstention est passé à Istanbul de 11,6 % lors des élections législatives et présidentielle de juin 2018 à 16,1 % lors des municipales du 31 mars, soit 600 000 abstentionnistes supplémentaires, qui sont le cœur de cible de la campagne.

Autre métamorphose express de l’AKP : sa politique kurde. Excédé par la décision du Parti démocratique des peuples (HDP, gauche et kurde) de ne pas présenter de candidat à Istanbul pour favoriser la candidature d’Imamoglu – un soutien qui s’est avéré décisif il y a un mois –, Erdogan était tombé à bras raccourcis sur ce parti, l’accusant de soutenir le « terrorisme » des rebelles kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Il avait ainsi appelé en mars le coprésident du HDP, Sezai Temelli, à quitter le pays parce que celui-ci avait osé utiliser le terme de Kurdistan. « Il n’y a pas de région de ce nom en Turquie, avait déclaré le chef d’État. Si vous aimez tant le Kurdistan, allez donc dans le nord de l’Irak, où il y en a un. »

Trois mois plus tard, ce même mot de Kurdistan est prononcé avec respect par Binali Yildirim lors d’un meeting à Diyarbakir, la principale ville kurde de Turquie. Les autorités pénitentiaires ont autorisé Abdullah Öcalan, le chef emprisonné du PKK, à rencontrer ses avocats pour la première fois depuis huit ans. Enfin, les ministres AKP ont accueilli en grande pompe à Ankara le chef de l’administration régionale kurde irakienne, Nechirvan Barzani. Dans le même temps, le parti présidentiel a fait venir à Istanbul plusieurs chefs de clan et dignitaires religieux kurdes pendant le ramadan pour encourager les Kurdes conservateurs à aller aux urnes, révèle Abdülkadir Selvi.

Tarihi İstanbul Buluşması - 16 Haziran 2019 (Binali Yıldırım, Ekrem İmamoğlu). © Habertürk TV

Ultime infléchissement du candidat AKP, celui-ci a accepté de participer à un débat télévisé avec son adversaire – une première depuis l’accession au pouvoir de son parti en 2002, Erdogan ayant interdit à ses cadres de débattre en direct avec l’opposition. Pendant trois heures, les deux hommes se sont affrontés dimanche dernier en un duel de chiffres et d’accusations réciproques de tricherie, sans qu’aucun des deux camps ne semble avoir pris le dessus sur l’autre.

« La montagne a accouché d’une souris. Rien d’important n’est ressorti de cette émission, les mensonges n’ont pas été percés à jour par les vérités, commentait lundi l’analyste politique Murat Yetkin sur son blog. Le scrutin semble toujours dépendre de la capacité de l’AKP à faire venir ses électeurs déçus vers les urnes et, de ce point de vue, Binali Yildirim ne semble pas avoir obtenu le soutien qu’il souhaitait de son parti – il donne l’image de quelqu’un qui a été abandonné. »

L’impression de cet observateur chevronné de la vie politique turque est confirmée par plusieurs enquêtes d'opinion réalisées au lendemain du débat donnant les deux candidats au coude à coude autour de 45 %, et une part d'indécis, autour des 10 %, qui sera décisive.

Erdogan devant un choix crucial

Auprès de la population, la campagne du candidat d’opposition est montée en puissance, avec un argument simple et basique : « Le peuple avait pris sa décision, mais elle lui a été volée. C’est une grande injustice. Le peuple turc va vouloir réparer cette injustice », résume Merve Yilmaz, vendeuse, rencontrée lors d’un meeting à Maltepe, sur la rive asiatique d’Istanbul.

« Autour de moi, je connais pas mal de gens qui votaient pour l’AKP et qui vont donner leur vote à Ekrem parce qu’ils ont vu qu’une grande injustice avait été commise. Il y a aussi la crise économique, qui a un gros impact », confirme Ahmet, croisé à Pendik, toujours sur la rive asiatique. Le jeune homme refuse de donner plus de détails sur son identité mais se définit comme nationaliste et dit avoir voté Imamoglu dès le 31 mars. « J’ai beaucoup d’amis nationalistes qui sont venus ici aujourd’hui pour voir Ekrem. C’est une réaction collective contre Tayyip », poursuit-il.

Des supporteurs d'Ekrem Imamoglu, le candidat CHP à la municipale, lors d’un meeting à Maltepe, sur la rive asiatique d’Istanbul. © NC

Ce sentiment de frustration des électeurs est bien sûr mis à profit par le candidat, qui a fait publier une plaquette sur la façon dont l’élection a été « volée » par le Tribunal suprême au bénéfice de l’AKP. Le bref séjour d’Ekrem Imamoglu à la mairie d’Istanbul – dix-huit jours avant l’invalidation du vote – et ses révélations sur le gaspillage pratiqué par l’équipe sortante AKP, qui a fait passer l’endettement de la municipalité de 6 à 27 milliards de livres turques (925 millions à 4,15 milliards d’euros) entre 2014 et 2019, ont également ébranlé le socle électoral de l'AKP.

En dépit de l’opération tardive de séduction menée par Yildirim, le HDP a par ailleurs maintenu un soutien sans ambigüité à son adversaire social-démocrate du CHP. Sezai Temelli l’a ainsi réitéré dimanche dernier : « Ce que nous avons fait le 31 mars, nous allons le refaire. Nous allons de nouveau vous battre. Il n’y a pas d’autre issue. Nous allons absolument débarrasser la Turquie de ce pouvoir. »

Ekrem Imamoglu sur un mur d'Istanbul.

Pour Necati Özkan, responsable com’ de la campagne d’Imamoglu, l’AKP a commis trop d’erreurs pour espérer revenir à la hauteur de son champion.

« L’AKP a commis au départ trois erreurs stratégiques fatales : le choix d’un candidat vieux et fatigué, manquant de motivation et incarnant davantage le passé que l’avenir ; le choix d’un thème de campagne – la “question de survie” – qui n’était pas du tout en phase avec les Stambouliotes ; et l’absence d’un vrai message adapté aux habitants de la ville, explique-t-il à Mediapart. Maintenant, ils essayent d’inverser tout ça, mais on ne peut pas changer de stratégie aussi facilement. Le résultat est inéluctable, quoi qu’ils fassent. »

Le spécialiste de la communication parle de storytelling, de films hollywoodiens où un héros modeste mais bon est amené à quitter sa routine pour se lancer dans une quête impossible, affronte l’adversité, le doute, jusqu’à sa métamorphose et au succès final.

« Les gens savaient qu’Imamoglu était un bon leader, jeune et dynamique, mais ils se demandaient s’il avait vraiment ce qu’il faut pour aller au bout. Le 31 mars, ils ont vu qu’il se défendait bec et ongles, avec un leadership rarement vu en Turquie. Cette nuit-là, il a marqué les esprits, s’enthousiasme-t-il. Le scénario que nous avions projeté est en train de se réaliser. Le héros va réaliser l’impossible, et il va transformer Istanbul. »

Le dragon n’est pourtant pas encore terrassé, loin s’en faut. Si certaines attaques de l’AKP ont manqué leur cible – comme des allégations sur les origines supposées grecques d’Imamoglu –, d’autres pourraient avoir des conséquences plus sérieuses. Ainsi, la saute d’humeur supposée d’Imamoglu face au préfet d’Ordu, qui lui refusait l’accès aux salons VIP de l’aéroport local au terme d’une tournée au bord de la mer Noire, a rapidement été exploitée par l’AKP.

Sur une vidéo abondamment diffusée par les chaînes de télé progouvernementales, on entend le candidat prononcer à l’encontre du fonctionnaire le mot « it ! » (chien). L’intéressé assure de son côté qu’il utilisait le mot « basit » (simple). Lundi, Erdogan a fait son retour dans la campagne, en exigeant qu’Ekrem Imamoglu présente des excuses, avant de se montrer plus menaçant mercredi au micro de la radio Kral FM : « Bien sûr, je ne sais pas à ce stade quelle décision prendra le juge [en cas de plainte du préfet], mais la décision qu’il rendra peut bloquer la route [d’Imamoglu] dans cette affaire. »

Dernier rebondissement, la presse progouvernementale a révélé jeudi soir l’existence d’une lettre manuscrite attribuée à Abdullah Öcalan et recommandant aux électeurs kurdes de « ne pas prendre parti dans la compétition électorale » à Istanbul. Rendu public par un professeur d’université inconnu, qui affirme avoir rencontré le leader kurde ce même jeudi sur son île-prison d’Imrali à la demande de l’État turc, le document a été authentifié vendredi par les avocats du détenu.

Dans un communiqué, les juristes, qui ont rencontré leur client mardi, ont cependant précisé qu'Öcalan avait adressé ce message non pas au grand public mais au HDP, à fin de discussion, et qu'il avait « insisté sur le fait qu'il revenait au HDP de mener son propre travail et de prendre ses propres décisions ».

La direction centrale du parti a quant à elle maintenu sa consigne de vote en faveur d’Imamoglu, assurant qu’il « n’y avait aucun changement dans la stratégie électorale et les mouvements tactiques concernant les élections à Istanbul ». Elle a également dénoncé la publication de cette lettre comme une manœuvre d’Erdogan pour tenter d’opposer le HDP et Öcalan, « qui montre à quel point il est pragmatique et désespéré ». La veille au soir, le chef de l’État avait évoqué à la télévision un « conflit de pouvoir » entre le leader kurde et la direction du HDP.

Le candidat de l’opposition n’est pas non plus à l’abri de nouvelles arguties juridiques de l’AKP sur la nomination des personnels des bureaux de vote, qui avaient déjà conduit à l’annulation du scrutin. « Par rapport au 31 mars, notre candidat est largement en tête, il est plus connu et apprécié des électeurs, et nous avons trois fois plus de monde dans les bureaux de vote. Donc, théoriquement, ils ne pourront rien faire, commente Necati Özkan. Mais ils ont démontré qu’ils étaient capables d’accomplir des choses normalement impossibles sur le plan juridique. »

Erdogan peut-il renoncer à la ville où il a pris son essor politique – il en a été le maire de 1994 à 1998 –, au cœur économique de la Turquie ? Peut-il au contraire prendre le risque de « bloquer » Imamoglu en allant à l’encontre du verdict des urnes ? On se souvient que la métamorphose du reis en héros populaire s’était produite en 1998, quand la justice l’avait dépossédé de son fauteuil de maire d’Istanbul et jeté en prison pour quatre mois au motif vaporeux d’un discours trop teinté d’islamisme.

Militant du parti d’extrême droite de l’action nationaliste (MHP), le photographe Mustafa Karacan, rencontré lors du meeting d’Imamoglu à Pendik, dit avoir changé de bord le 31 mars. Pour lui, l’attitude qu’adoptera le président importe peu. « L’AKP dirige Istanbul depuis 25 ans. Est-ce qu’il a fait de belles choses ? Oui, sans aucun doute. Mais maintenant, il n’a plus rien à proposer au peuple turc, estime-t-il. Les Turcs ont besoin d’un héros, et ce héros, c’est devenu Ekrem Imamoglu. Je pense qu’Ekrem est l’homme qui fera tomber Erdogan. »

Nicolas Cheviron


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