Aux sources du suprémacisme: haïr son prochain comme on s’aime soi-même

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La sortie du nouveau film de Spike Lee interroge la société américaine sur son rapport aux réalités raciales. L’occasion d’observer les allers et retours entre les doctrines racistes états-uniennes et européennes, une relation plus complexe qu’il n’y paraît.

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Au cours du XIXe siècle, le thème de la hiérarchisation des races a progressivement évolué. Des spéculations religieuses (notamment la théorie des préadamites, justifiant la multiplicité des races humaines par une création des non-Blancs avant Adam) aux justifications scientistes, la perception du monde à travers le prisme des races n’aboutissait pas inévitablement au principe de l’unité du groupe des Blancs.

Les termes « indo-européen » et « aryen » se sont ainsi imposés dans les années 1810, en construisant une histoire où le berceau de l’humanité blanche est en Inde. C’est aussi dans le cadre de la colonisation britannique qu’apparaît l’expression « suprématie blanche ». En somme, la conception racialiste naît au croisement du développement des États coloniaux et de la science. Ce n’est pas une pensée « obscurantiste » mais, au contraire, un effet de la modernité.

Aux États-Unis, où l’esclavage est aboli en 1865, le recensement de 1850 a distingué trois groupes : Noirs, Blancs et « mulâtres » (11 % de la population à cette date). Une distinction mal comprise en France où, aujourd’hui, le métis est considéré comme relevant de la rencontre entre deux origines et y participant conjointement. On entendit ainsi souvent nos compatriotes s’étonner que l’on puisse qualifier Barack Obama de Noir alors qu’il est métis. En fait, la règle est simple : une goutte de sang noir suffit pour qu'un individu soit considéré comme étant Noir.

Ce principe n’étonne que si on oublie qu'il s'agit là d'une transposition raciale d’un principe de droit fondamental établi en Europe depuis le VIIe siècle (« L’enfant qui naît prend toujours le statut le plus bas »), qui a structuré tous les rapports entre nobles, roturiers et bâtards. La propension à hiérarchiser est ainsi passée de la société traditionnelle d’ordres à l’individualisme globalisée, en déplaçant son discriminant sur le facteur racial.

Dans le cadre français, cela s’exprime assez différemment. C’est le second Empire qui établit en droit la différence juridique entre Européens et indigènes en 1865, en accordant aux seconds la nationalité mais non la citoyenneté. Théoriquement, les Algériens peuvent alors certes l’acquérir, mais tout impétrant à la citoyenneté doit renoncer à l’application du droit coranique, en vertu du principe de l’égalité des citoyens devant une loi unique. Ces différenciations entre nationaux précèdent la naissance du mot « racisme », que l’historien Grégoire Kauffmann fait remonter à 1892, le terme apparaissant chez un pamphlétaire craignant la submersion raciale des Français du Nord, de souche gauloise, par ceux du Sud, de souche latine.

La question des racismes n’est donc pas propre à la société américaine, où une décision de la Cour suprême en 1896 met en œuvre des systèmes « séparés mais égaux » entre Blancs et Noirs. Elle correspond à des dynamiques culturelles, certes internes aux pays, mais dans le cadre de la première globalisation. On estime à 180 millions le nombre de migrants entre 1840 et 1940 – le terme « immigration » précédant de peu celui de « racisme », puisqu’il apparaît dans Le Petit Littré en 1876, tandis que des politiques discriminatoires raciales se mettent en place ailleurs dans le monde, par exemple en Australie avec des quotas d’immigration de travailleurs chinois instaurés dès 1855.

Dès cette période, le racisme est une réaction dans tous les sens du terme. C’est une impulsion à l’encontre de l’évolution du monde, et qui aspire à le « restaurer ». Dans le mouvement raciste blanc américain, cela est parfaitement signifié par les « églises de l’identité », qui affirment que la répartition des races sur le monde fut le fait de Dieu, et que donc leur « remigration » et la ségrégation sont des politiques pieuses. Ce schéma idéologique est adapté à une diffusion transnationale dans le monde blanc, mais peine à gagner en influence. Ainsi, l’Église mondiale du créateur, fondée au États-Unis en 1973 par l'Ukrainien Bernhardt Klassen, n'a-t-elle pris pied en Suède qu'en 1989, puis en France en 2001, mais en se limitant à une extrême marginalité, tant elle n’est pas adaptée aux sociétés européennes sécularisées.

De ces milieux ont davantage été importés les principes de communautés raciales homogènes. Le jeune Logan Nisin, arrêté l’an passé pour cause de préparation d'acte terroriste, participait ainsi au projet du racialiste Daniel Conversano d’édifier un village pour Blancs. Ce type de communauté raciste existe outre-Atlantique sous le nom de « nations aryennes », par exemple celle de l’Idaho fondée en 1974, où la messe s’entame par un salut bras tendu.

Un membre du Ku Klux Klan devant une croix en flammes, dans une résidence privée à Henry County, en Virginie, le 11 octobre 2014. © REUTERS/Johnny Milano Un membre du Ku Klux Klan devant une croix en flammes, dans une résidence privée à Henry County, en Virginie, le 11 octobre 2014. © REUTERS/Johnny Milano

Aux États-Unis, où la violence d’extrême droite est d’une tout autre ampleur qu’en Europe, divers groupuscules terroristes liés à ces « nations » ont ensanglanté le pays au nom de la séparation des Blancs et des « préadamiques ». Sur cette base idéologique, certains « klans » ont défendu l'idée de s’entendre avec les mouvements ségrégationnistes noirs, la question de la suprématie étant somme toute moins importante que celle de la pureté raciale.

Quant à l’usage du terme « aryen », il permet de souligner que le suprémacisme ne saurait liquider l’antisémitisme, alors qu'aux États-Unis les « églises de l’identité » ont su puiser dans l’anglo-israélisme, théorie selon laquelle les Anglo-Saxons seraient en fait les descendants des tribus perdues d’Israël. Dans les années 1960, les bulletins internes de l’Union mondiale des nationaux-socialistes, une internationale néonazie au commandement anglo-saxon, revenaient sur la dangerosité idéologique de confondre la suprématie de la race blanche et l'aryanisme, les juifs ne devant en aucune façon pouvoir se retrouver de la sorte considérés comme relevant du monde blanc.

Ces poupées gigognes des racismes montrent bien l’erreur qu’il y aurait à confondre le Ku Klux Klan avec un mouvement européen de type identitaire. Le KKK naît ainsi de la fin de l’esclavage – et le singulier n’est qu’une formule pour désigner le « mouvement » qui, en fait, est subdivisé en divers klans. Ses violences se dirigent contre les Noirs, mais aussi d’emblée contre des Blancs qui leur paraissent collaborer à l’émancipation, tels les enseignants. La haine du KKK n’épargne ni les juifs ni les catholiques – si on pense d’abord à l’extrémisme américain sous une forme protestante, une partie du mouvement s’avère d’ailleurs néo-païenne.

Une manifestation du KKK sur Pennsylvania Avenue, à Washington en 1927. © Archives du FBI Une manifestation du KKK sur Pennsylvania Avenue, à Washington en 1927. © Archives du FBI
Dans l’entre-deux-guerres, divers commentateurs américains comparaient les mouvements fascistes se levant en Europe au KKK – d’autant plus aisément qu’Alfred Rosenberg, le théoricien du parti nazi, avait pu citer positivement le racisme américain comme une première étape d’une politique de l’hygiène raciale. L’historien américain Robert Paxton, connu en France pour ses travaux sur Vichy, a ainsi pu s’interroger sur le fait que le premier mouvement fasciste était peut-être le KKK, représentant cette même volonté de structurer un parti-milice comme un contre-État démocratique. S’il envisage ce point avant tout comme un aparté théorique, sa remarque appelle une question essentielle : la production de thèses raciales visant à assurer l’unité d’un groupe défini n’est pas qu’un projet discriminatoire à l’encontre des exclus sur la base raciale, mais aboutit à une démarche de mise au pas de l’intégralité de la société.

Si le fascisme ne fut qu’un mouvement marginal aux États-Unis, un mouvement comme le Parti national fasciste, fondé en 1928 aux États-Unis, recruta avant tout parmi les hommes du KKK de Géorgie et de Caroline du Sud. Et si le fascisme n’attirait pas, c’était aussi que le KKK occupait la place, avec plus de quatre millions de membres vers 1925. À la fin des années 1950, il n’en comptait plus qu’une soixantaine de milliers. Ils seraient aujourd’hui entre 5 et 8 000.

C’est donc peu dire que le KKK fait partie de l’histoire américaine, au même titre que les fascismes en Europe. Ils ne reviendront sans doute ni les uns, ni les autres. En revanche, la doctrine de la détestation des sociétés multiculturelles et multiethniques, comme celle du désir d'une société régie par le culte de son unité, perdurent. Si les klans n’ont pas d’avenir en tant que structures, la haine raciale a bien d’autres atouts pour se déployer.

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Nicolas Lebourg est historien, spécialiste des radicalités politiques. Il a notamment publié Les Droites extrêmes (Seuil, 2015) avec Jean-Yves Camus, et Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout (Les Échappés, 2016). Il a fait partie des chercheurs mobilisés par Mediapart pour décortiquer les enjeux politiques autour du FN lors de la dernière campagne présidentielle et collabore régulièrement à Mediapart.