Les dessous de la traque de Peter Cherif

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Peter Cherif a été arrêté à Djibouti grâce à la coopération entre les services secrets américains, la DGSE et les autorités djiboutiennes. Extradé et placé en garde à vue à son arrivée en France ce dimanche, cet ami des Kouachi présente un profil qui suscite beaucoup de questions. Des notes de renseignement déclassifiées laissent voir le rôle de courroie de transmission qu’il aurait joué entre les commanditaires et les tueurs de Charlie Hebdo.

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Le djihadiste Peter Cherif va passer Noël en France. D’après Jeune Afrique qui cite « une source sécuritaire djiboutienne », il a embarqué  dans la soirée de samedi sur le vol Air France AF669 au départ de Djibouti. 

Dans un tweet,  Christophe Castaner a confirmé que Peter Cherif avait bien été extradé et placé en garde à vue à son arrivée en France. « Je salue l'efficacité de nos services et les échanges internationaux qui ont permis son arrestation », a complété le ministre de l’intérieur. Mediapart révèle les dessous de ces « échanges internationaux » évoqués par le ministre.

Le tweet de Christophe Castaner annonçant le placement en garde à vue de Peter Cherif. © DR

Il y a un mois, les services américains interceptent un message de son épouse à l’attention de membres de sa famille leur demandant de les aider à obtenir des visas. « On veut aller en Algérie », explique-t-elle. Les Américains alertent alors la DGSE. Quelques jours plus tard, Peter Cherif rejoint sa femme et leurs deux enfants en bas âge, nés au Yémen.

La présidence de Djibouti a révélé vendredi que Peter Cherif était arrivé du Yémen en bateau dans la ville côtière d’Obock, avec de faux papiers. « Une source judiciaire locale » a raconté à RFI que le djihadiste avait d’abord séjourné dans un camp de réfugiés yéménites, avant de s’installer mi-septembre dans la périphérie de Djibouti.

Là, Peter Cherif commence par faire des petits boulots. « Il était seul, à l’abandon, sans aucun contact avec une quelconque organisation terroriste », estime une source proche du dossier. La DGSE le localise et donne l’information aux forces spéciales djiboutiennes, qui procèdent à son interpellation dans le quartier populaire de Balbala le 16 décembre. Contactée vendredi, la DGSE refusait de commenter les conditions d’arrestation de Peter Cherif.

Censé se trouver au Yémen, que faisait-il juste en face, de l’autre côté du golfe d’Aden, à Djibouti ? Cherchait-il à fuir la guerre qui ravage le pays où il avait trouvé refuge il y a déjà cinq ans ? Était-il en chemin pour rejoindre les shebabs en Somalie ? Ou bien, comme sa femme le laissait entendre à ses proches, la petite famille voulait-elle se rendre en Algérie où elle espérait se faire oublier ?

D’après RFI, deux mandats d’arrêt auraient été délivrés contre le djihadiste « sans qu’on sache par quel pays ». Il n’est pas visé par un mandat d’arrêt dans le dossier des attentats de janvier 2015, il n’est pas, à ce stade, retenu dans le cadre d’une quelconque procédure judiciaire française, précisait vendredi une source judiciaire française. Une chose est néanmoins sûre : Peter Cherif doit purger en France le reliquat d’une peine de cinq ans de prison prononcée en 2011 pour sa participation à la filière djihadiste dite des Buttes-Chaumont.

Par le biais de ses avocats, Mes Éric Plouvier et Kamran Malik Ansar, la famille de Peter Cherif rappelait dans un communiqué publié le 21 décembre que ce citoyen français était présumé innocent et demandait « à ce que les autorités consulaires françaises [le] visitent sur son lieu de privation de liberté afin de s'assurer des conditions de sa détention et du respect de ses droits »À l’âge de 36 ans, Peter Cherif incarne un pan de l’histoire du djihad en France.

Peter Cherif. © DR Peter Cherif. © DR
Il était une fois la filière des Buttes-Chaumont, du nom de ce quartier du XIXe arrondissement niché sur les flancs d’une colline. Il était une fois une bande de copains de collège. Tous nés en 1982, ils ont grandi ensemble et échoué ensemble à trouver leur place dans la société. L’orphelin Chérif Kouachi aspirait à devenir footballeur professionnel, il sera livreur de pizzas. Mohamed el-Ayouni a interrompu sa scolarité en deuxième année de BEP en électronique et se reconvertit dans le bâtiment. Pour Peter Cherif, alias « Abou Hamza », orphelin de père lui aussi, ce que l’armée n’a pas pu lui donner – il voulait devenir parachutiste avant qu’une blessure à la cheville ne le contraigne à renoncer –, l’islam le lui apporte. Un cadre, un mode d’emploi. Il déjeune d’un verre de lait et d’une datte, oblige sa mère Myriam à faire la prière cinq fois par jour et ne veut plus qu’elle regarde la télévision. Ladite mère évoquera un « lavage de cerveau », sa petite amie le décrira comme « lobotomisé »

Les trois amis se tournent, ensemble, vers la foi et l’antisémitisme. En 2002, vestige de leurs années turbulentes, ils balancent des cocktails Molotov sur les vitres des restaurants juifs du quartier. Ils fréquentent la mosquée du Pré-Saint-Gervais. Saïd, le grand frère de Chérif, les emmène à la mosquée Adda’Wa où un jeune prédicateur, Farid Benyettou, rassemble des fidèles après la prière. 

On discute Coran, on crache sa haine de l’Occident, on fait un peu de provocation mais ça ne va pas plus loin. Vendeur chez Monoprix, un Franco-Tunisien d’un an plus jeune que le reste de la bande va mettre le feu aux poudres. Boubakeur el-Hakim franchit le Rubicon. En 2003, après un premier séjour l’année précédente, il est de retour en Irak sur le point d’être envahi par les États-Unis. Lorsqu’un journaliste de RTL visite un camp d’entraînement de la Légion étrangère de Saddam Hussein, un jeune Français exhorte au micro : « Tous mes potes dans le XIXe, venez faire le djihad ! Je suis là, c’est moi. [...] Je suis en Irak ! Tous mes frères qui sont là-bas, venez pour défendre l’islam ! » 

Tous les habitants des Buttes-Chaumont ont reconnu Boubakeur el-Hakim qui, après un passage en France consécutif à l’effondrement du régime de Saddam, repart une nouvelle fois en Irak, cette fois à Falloujah, le fief d’Abou Moussab al-Zarqaoui, le sanguinaire chef de la branche irakienne d’Al-Qaïda. Boubakeur el-Hakim combat les Américains ; Boubakeur el-Hakim se vante de jouer du lance-flammes ; Boubakeur el-Hakim fait naître une vocation. 

Peter Cherif répond à l’appel et participe à la bataille pour le contrôle de Falloujah. Il est capturé fin 2004 par les forces de la coalition, et écope par la justice irakienne en 2006 de quinze ans de réclusion, jusqu’à ce que la prison de Badoush (au nord-ouest de Mossoul) soit attaquée par des rebelles et qu’il en profite pour s’évader avec cent cinquante autres détenus. 

Les autorités finissent par remettre la main sur le djihadiste. Après dix-sept mois de détention provisoire, il est placé sous contrôle judiciaire, et c’est libre qu’il est jugé en janvier 2011 devant le tribunal correctionnel de Paris, pour sa participation à ce que l’on appelle désormais la filière des Buttes-Chaumont. Le parquet requiert huit ans de prison à son encontre. Pour éviter l’incertitude du délibéré, Peter Cherif disparaît au dernier jour du procès. Il se serait envolé pour le Yémen. Une destination et une date, l’année 2011, qui font planer un doute : celui de sa participation à la planification de la tuerie, quatre ans plus tard, de Charlie Hebdo.

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Le présent article reprend la quasi-intégralité de celui publié vendredi 21 décembre et intitulé « Une figure historique du djihad français interpellée à Djibouti », auquel ont été ajoutées nos révélations sur la traque de Peter Cherif ainsi que la réaction de sa famille.