Italie: un novice en politique pour former le gouvernement

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Le président italien Sergio Mattarella a confié mercredi soir à Giuseppe Conte la tâche de former le nouveau gouvernement. Un homme au profil atypique, qui devra chapeauter l’alliance entre l’extrême droite de la Ligue et le mouvement antisystème des Cinq Étoiles.

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Ses premiers mots ont été en faveur de l'Union européenne. « Je suis conscient de la nécessité de confirmer la place de l'Italie en Europe et dans le monde », a déclaré Giuseppe Conte à l'issue de sa rencontre avec le président italien, Sergio Mattarella, qui lui a donné, mercredi 23 mai, le mandat de former le nouveau gouvernement. Une manière de rassurer les Européens – dont la pression s'est faite plus insistante ces derniers jours, avec l'accumulation de déclarations alarmantes venant de Bruxelles –, mais aussi les marchés financiers. Le spread italien (écart de rendement entre les taux d'emprunt italien et allemand à dix ans) dépassait les 190 points mercredi, soit une hausse de 60 points en moins d'une semaine.

Giuseppe Conte, 54 ans, n'a jamais exercé de mandat politique. Professeur de droit privé à Florence, inconnu du grand public, proche du Mouvement Cinq Étoiles mais aussi des milieux catholiques, il aura la lourde tâche de concilier les ambitions de deux partis que tout opposait au départ : l'extrême droite de la Ligue et le mouvement antisystème des Cinq Étoiles. Ces deux derniers se sont certes accordés sur un programme de gouvernement, il y a quelques jours. Mais dans cet attelage inédit, les deux personnalités fortes que sont Matteo Salvini et Luigi di Maio joueront chacune leur partition.

« Cette nomination représente la sortie d'une impasse, explique la chercheuse en sciences politiques Sofia Ventura, en poste à Bologne. Mais d'un point de vue institutionnel, elle constitue une nouveauté car elle signifie que nous aurons une troisième figure à la tête du gouvernement, distincte des deux partis qui le constitueront. Conte sera donc très conditionné par les deux leaders. Cela pose le risque qu'il ne devienne une marionnette. »

Giuseppe Conte, mercredi 23 mai, pendant sa déclaration à la presse après sa rencontre avec le président. © Reuters Giuseppe Conte, mercredi 23 mai, pendant sa déclaration à la presse après sa rencontre avec le président. © Reuters
Tout va dépendre du rôle que va jouer le président Mattarella. Ce dernier s'est déjà assez mis en avant, demandant aux deux futurs partenaires de la coalition gouvernementale de garantir la trajectoire européenne de l'Italie. Or dans la Constitution transalpine, le président de la République a surtout un rôle protocolaire ; c'est le président du Conseil (l'équivalent du premier ministre français) qui exerce les fonctions les plus importantes. « À cause de la faiblesse de notre système politique, poursuit Sofia Ventura, nous avons déjà eu des présidents assez actifs dans la politique menée par le gouvernement. C'était le cas de Giorgio Napolitano par exemple. Il est probable que Mattarella endosse ce rôle également. »

Passé l'adresse aux Européens, le futur chef de l'exécutif a toutefois parlé à l'électorat de la Ligue et des Cinq Étoiles. « Je me prépare désormais à défendre partout les intérêts de tous les Italiens, en Europe et à l'international (...). Mon intention est de faire en sorte que la direction aille dans le sens des intérêts nationaux », a-t-il déclaré. « C'est un langage souverainiste », décrypte la chercheuse italienne, qui voit là « un discours très politique malgré le profil technique du candidat ».

Ce n'est pas la première fois que l'Italie se dote d'un « expert » comme président du Conseil. À plusieurs reprises depuis les années 1990, le pays a été dirigé par des gouvernements techniques – le dernier en date étant celui de Mario Monti (économiste), entre 2011 et 2013. Mais c'est la première fois qu'est envisagée une telle combinaison entre un exécutif politique et un chef non partisan. Une perspective par ailleurs en totale contradiction avec ce qu'avait promis le M5S, depuis toujours opposé à la nomination de techniciens à des postes politiques.

Le suspense autour de la nomination de Giuseppe Conte aura duré jusqu'à la dernière seconde mercredi soir, des révélations sur son CV gonflé ayant agité les médias italiens tout au long de la journée : l'homme n'aurait pas été étudiant dans certaines des facultés étrangères qu'il cite dans son curriculum.

Restent de nombreuses inconnues. Quid de la répartition des ministères entre la Ligue et les Cinq Étoiles ? Quid de l'attribution du stratégique ministère des finances, où la presse italienne voit pour l'instant l'économiste Paolo Savona, un homme proche de la Ligue qui a déjà exercé un court mandat gouvernemental dans les années 1990 et qui est aujourd'hui hostile à la monnaie européenne ? Quels seront, enfin, les portefeuilles des deux leaders, Matteo Salvini et Luigi di Maio ? À Rome, on évoque l'Intérieur pour le premier, le Travail pour le second. Mais les scénarios sont tellement mouvants depuis trois semaines qu'il est impossible, à cette heure, d'avoir une idée claire du futur exécutif.

Une chose est sûre : le contrat de gouvernement sur lequel les deux formations se sont mises d'accord augure d'une politique rétrograde et répressive sur le plan migratoire et d'incohérences entre la volonté de revenir sur la progressivité de l'impôt sur le revenu et celle de distribuer un revenu aux plus démunis. À un an des élections européennes, l'arrivée d'une nouvelle extrême droite au pouvoir – après l'Autriche l'automne dernier, et la tendance autoritaire et identitaire de certaines droites au gouvernement comme en Hongrie et en Pologne – va donner encore plus de souffle en Europe aux idées xénophobes et au chacun-pour-soi.

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