«Bienvenue dans un nouveau Royaume-Uni!»

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L’Histoire retiendra que les électeurs du Royaume-Uni ont choisi de quitter l’Union européenne au milieu de la nuit, presque par surprise. Mais maintenant que les résultats du référendum sont connus, les Britanniques doivent répondre à bien plus de questions que celle qui leur était posée.

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Londres (Royaume-Uni), de notre envoyé spécial. -  L’Histoire retiendra que les électeurs du Royaume-Uni ont choisi de quitter l’Union européenne au milieu de la nuit, alors que tout le monde dormait. La journée du jeudi 23 juin avait pourtant laissé penser que le vote en faveur du « Remain » (« Rester ») allait l’emporter : les derniers sondages avaient enregistré une remontée des intentions de vote en faveur du maintien dans l’UE, les marchés financiers et les parieurs misaient sur cette tendance, la participation était élevée en dépit de pluies torrentielles au cœur et autour de Londres. Même Nigel Farage, le leader du parti europhobe UKIP et l’un des principaux promoteur du « Leave » (« Quitter »), avait conclu la journée, sur le coup de 22 h 30, par une déclaration qui ressemblait à un discours de concession.

Six heures plus tard, Farage, toujours lui, se pointait devant les caméras à son quartier général enfiévré pour annoncer : « Nous nous dirigeons vers une victoire pour les vraies gens, pour les gens ordinaires, pour les gens simples. Nous nous sommes battus contre les multinationales, contre les grandes banques marchandes, contre la grande politique, contre des torrents de mensonges, la corruption et la tromperie. » Dix minutes plus tard, à 4 h 40, le présentateur vétéran de la BBC David Dimbleby (77 ans) projetait la victoire du « Leave » et, à six heures du matin, accueillait les téléspectateurs d’un ton un tantinet chagrin par un « Bienvenue dans un nouveau monde, bienvenue dans un nouveau Royaume-Uni ».

Au petit matin, avec la confirmation que le Brexit l’emportait par 52 % des voix, sur les plateaux de chaînes de télévision et sur les réseaux sociaux, c’était l’inquiétude qui dominait. Tout d’abord, pour le pays de la City, l’inquiétude financière : les marchés asiatiques plongeaient et la livre sterling décrochait comme jamais pour atteindre son plus bas niveau depuis 1985. Puis dans la foulée, c’était l’inquiétude face à l’avenir qui prenait le pas. Une angoisse diffuse mais bien réelle car le chemin politique n’est désormais plus balisée, à la fois dans la relation du Royaume-Uni à l’Europe bien entendu, mais également au sein d’un Royaume-plus-vraiment-uni.

Finalement, à 8 h 20, sur le perron du 10 Downing Street, le premier ministre David Cameron, flanqué de son épouse Samantha, a concédé la défaite de son camp, celui du « Remain », mais aussi un échec personnel. Et, après avoir annoncé son intention de démissionner d’ici à la conférence annuelle du parti conservateur en octobre 2016, pour laisser la place à un nouveau chef de gouvernement issu des rangs des « Brexiters » qui devront conduire les négociations pour la sortie effective de l’UE, sa voix s’est fissurée lorsqu’il a évoqué l’honneur d’avoir « servi son pays » et sa volonté de l’aider à « réussir cette transition ».

Comme quoi, même Churchill peut avoir tort… © TC Comme quoi, même Churchill peut avoir tort… © TC

La question qui va désormais dominer les débats en Grande-Bretagne est celle du rythme du divorce. Durant la campagne, David Cameron avait promis de mettre en œuvre immédiatement l’article 50 du traité sur l’Union européenne, celui qui pose les règles de sortie d’un pays, mais de nombreuses voix se font désormais entendre pour patienter avant d’enclencher cette procédure. Le premier ministre a dit son intention de confier les rênes des négociations de sortie à son successeur, mais les Européens préféreraient attendre plusieurs mois, afin de ne pas parasiter les élections françaises d’avril 2017 et allemandes prévues pour l’automne 2017.

Car, comme se sont plu à le rappeler nombre d’éditorialistes anglais, les Britanniques, contrairement à leur image, ne sont pas nécessairement les plus eurosceptiques si l’on examine les enquêtes d’opinion de ces derniers mois. Une des études les plus complètes souligne que les opinions publiques en Grèce, en Espagne et en France ont des vues plus défavorables à l’UE que celle du Royaume-Uni. Même les Allemands se montrent quasiment aussi eurosceptiques que les Britanniques. Autrement dit, le résultat du référendum du 23 juin risque de s’immiscer dans tous les débats politiques nationaux, en particulier en France et en Allemagne, et « David Cameron, en temporisant le rythme du Brexit, pourrait éviter que le débat ne parte en vrille sur le continent européen », comme l’explique Andy O’Neill, un assistant parlementaire tory.

Maintenant que Cameron est sur le départ dans les prochains mois, les conservateurs britanniques commencent à se demander si l’alternative – Boris Johnson au 10 Downing Street ou alors une bataille sanglante pour le leadership du parti – est aussi enthousiasmante que cela… Mais, au fond, la grande inquiétude des Britanniques, y compris de ceux qui ont voté en faveur du « Leave », est celle du devenir de leur royaume et les réponses qu’il va falloir trouver à des questions qui n’étaient pas posées lors du référendum.

Les nationalistes écossais ont d’ores et déjà fait savoir qu’au vu des résultats du scrutin chez eux (62 % en faveur du « Remain » et de l’appartenance à l’UE), ils entendaient demander un nouveau référendum sur l’indépendance de l’Écosse, après celui perdu en 2014. Et cette fois, il est plus que probable que les Écossais décideront de voler de leurs propres ailes avec l’intention de revenir dans le giron de l’Union européenne.

La question irlandaise va également resurgir. Car il va falloir rétablir des postes-frontières entre l’Eire, au sud et dans l’UE, et l’Irlande du Nord, en dehors de l’UE… Beau casse-tête en perspective que le Sinn Fein (le parti républicain d’Irlande du Nord, émanation politique de l’IRA) propose de résoudre, sans surprise, en « unifiant l’Irlande ». Le Royaume-Uni pourrait donc bien rassembler, au début des années 2020, l’Angleterre et le pays de Galles, point final.

Enfin, dans un pays qui a toujours identifié les fractures de sa société en terme de classes, ce référendum représente un vrai bouleversement. Car, même si les plus pauvres et les moins éduqués se sont prononcés en faveur du Brexit, les divisions ne sont pas aussi simples que « riches contre pauvres », travaillistes contre conservateurs.

Outre la fracture « nationale » (Anglais et Gallois contre Écossais et Irlandais), il y a celle entre jeunes et vieux (majoritairement favorables au « Leave »), entre campagnes et villes, entre la capitale et le reste du pays. Et c’est peut être cela qui effraie le plus les Britanniques au matin du 24 juin : ils ne se reconnaissent plus tout à fait. Le référendum sur l’appartenance à l’Union européenne a soulevé bien plus d’interrogations que la simple question qui était posée.

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