Migrants: la France cessera-t-elle de garder les frontières britanniques?

Par

Il est peu probable que les migrants profitent de la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Les barrières installées à Calais, en grande partie financées par Londres, ne sont pas près de s’abaisser.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Les migrants vivant dans la « jungle » de Calais et dans les campements de fortune du littoral vont-ils pouvoir entrer plus facilement au Royaume-Uni après la victoire du « Leave » au référendum sur l'Union européenne (UE) qui s’est tenu jeudi 23 juin outre-Manche ? Rien n’est moins sûr, malgré ce qu'affirment les opposants au Brexit.

Les barrières, en grande partie financées par Londres, ne sont pas prêtes de s’abaisser, comme l'a assuré le ministre français de l'intérieur, Bernard Cazeneuve, lors du conseil des ministres extraordinaire qui a eu lieu vendredi 24 juin à Paris. « Sur la question de l'immigration, a-t-il affirmé, la sortie de l'Union européenne de la Grande-Bretagne n'engage pas de changements en termes de traités. » Mais il est probable que la question soit plus que jamais instrumentalisée, à droite comme à gauche, chez les Travaillistes comme chez les Tories, sans que les migrants n'en tirent aucun bénéfice.

Le Royaume-Uni ne faisant pas partie de l’espace de libre circulation Schengen, les allers et venues entre ce pays et les autres États membres de l’UE font l’objet de stricts contrôles. Le Brexit ne va rien changer en la matière. Ni dans un sens, ni dans l'autre.

La gestion des frontières est régie, avec la France notamment, par des accords bilatéraux : elle est donc indépendante de l'appartenance ou non à l'Union européenne. En revanche, Paris aurait pu être tenté d'en dénoncer les modalités d'application tant les dispositions liant les deux pays lui sont défavorables.  

Signés le 4 février 2003, les accords du Touquet généralisent en effet la possibilité pour les Anglais d’opérer des contrôles sur le sol français et organisent la prise en charge par les policiers français d’une partie de la surveillance des frontières anglaises.

Ce traité avait été conclu par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, à la suite de la fermeture du « centre d’accueil » de Sangatte. Parmi les 25 articles, le septième est particulièrement déséquilibré : il impose à l’État qui accueille sur son sol un migrant de le reprendre si l’autre État le refuse. Dans la pratique, comme la France est quasiment un passage obligé pour les réfugiés voulant se rendre en Grande-Bretagne, elle se trouve de facto contrainte d'accueillir tous ceux que le Royaume-Uni refuse de prendre en charge. À titre d'exemple, en 2015, Londres n’a enregistré que 32 275 demandes d’asile ­ (contre 80 000 avant les accords du Touquet), soit deux fois moins que la France.

Alors que les pays membres de Schengen surveillent leurs frontières extérieures pour éviter les entrées clandestines, Calais et sa région constituent l’un des seuls lieux où l’attention policière se focalise sur les départs, au bénéfice d'un État tiers.

Depuis plus de dix ans, en échange de cette délocalisation de la politique migratoire, Londres paie des installations toujours plus sophistiquées et dangereuses pour dissuader les exilés de passer. En début de semaine, par exemple, deux kilomètres de clôtures supplémentaires, facturés 770 000 euros, ont été ajoutés pour empêcher les passages illégaux. Barbelés, grilles, radars, caméras thermiques, surveillance vidéo, rien n'y fait : les migrants continuent d'affluer, en quête d'une vie meilleure.

Dès que le résultat du vote a été connu, plusieurs responsables politiques français, comme le président de la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie Xavier Bertrand (LR), suivi par la maire de Calais, Natacha Bouchart (LR), ont demandé la révision, voire l’annulation, des accords du Touquet. 

De l’autre côté de l’échiquier politique, l’eurodéputée écologiste Karima Delli a, elle, exigé d'en finir avec ce traité. Moins pour se débarrasser des migrants que pour leur permettre de franchir plus librement les frontières. « Il est avant tout indispensable que les accords du Touquet soient purement et simplement renvoyés aux oubliettes. Cet accord […] entame le droit de circulation des personnes, principe fondamental de l’Union », a-t-elle souligné dans un communiqué. « Le Royaume-Uni dehors, alors, cet accord scandaleux doit être oublié », a-t-elle poursuivi.

En juin 2015, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) était arrivée à une conclusion analogue. Qualifiant de « léonins » les arrangements franco-britanniques, elle avait dénoncé leur principale conséquence  : « Faire de la France le “bras policier” de la politique migratoire britannique.  »

En février 2016, le premier ministre britannique, opposé au Brexit, s’était emparé de cet argument, repris dans son sillage par nombre de « Remainers » : en cas de sortie de l’UE, il « n’y aurait rien qui empêcherait des milliers de personnes de traverser la Manche du jour au lendemain », avait déclaré David Cameron, alimentant la peur d’une « invasion », alors même que la Grande-Bretagne fait partie des pays, comme la France, qui ont été particulièrement en retrait dans l'accueil des réfugiés arrivés en Europe depuis 2015.

Début mars, le ministre de l’économie Emmanuel Macron était allé dans son sens, assurant, dans un entretien au Financial Times, que, « le jour où cette relation sera rompue », la France cesserait de retenir les migrants à Calais. Mais, quelques jours auparavant, le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve, chargé du dossier, avait formellement écarté cette possibilité. Selon lui, une renégociation des accords du Touquet aggraverait la pression migratoire du côté français de la Manche. « Repousser la frontière de l’autre côté de la Manche n’empêcherait en rien la formation d’un campement de ce côté-ci de la Manche. Dire le contraire, c’est mentir », expliquait-il dans un entretien à La Voix du Nord, le 22 février. « Par ailleurs, poursuivait-il, les Britanniques, qui ne sont pas dans l’espace Schengen, pourraient aisément refouler à leur frontière ceux qui voudraient la traverser. Ouvrir la frontière comme certains le proposent de façon irresponsable, ne ferait que recréer une attractivité de Calais pour les flux de migrants qui traversent l’Europe dans l’espoir de rejoindre le Royaume-Uni. Nous ne devrons pas faire le jeu des passeurs qui sont des acteurs de la traite des êtres humains. »

Ces approches intra-gouvernementales divergentes montrent qu'il est peu probable que quoi que ce soit change rapidement, d'autant plus que, malgré l'issue du référendum, la France et le Royaume-Uni partagent l'idée qu'un renforcement des contrôles et des restrictions supplémentaires à l'accès au territoire sont nécessaires. Et si, à plus long terme, des modifications devaient intervenir, il est à supposer qu'elles ne seraient pas favorables à la circulation des migrants.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous