Corée du Nord: les gesticulations de Trump inquiètent la Chine

Habitués aux tensions, les Sud-Coréens affichent un calme remarquable face aux gesticulations de Donald Trump et aux menaces verbales du régime de Pyongyang. Mais cette escalade militaire est dangereuse. La Chine voisine s'en inquiète et fait preuve d’une fermeté nouvelle vis-à-vis de son allié nord-coréen.

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Séoul (Corée du Sud), de notre correspondant.-  À Séoul, la vie est aussi trépidante que d’habitude : restaurant et magasins bondés, avenues embouteillées, vie nocturne qui bat son plein… Le principal sujet de conversation, c’est la campagne présidentielle (sud-coréenne !) en cours. L’arrivée imminente d’un porte-avions et de destroyers américains, l’appel à la retenue lundi du président chinois, les larges exercices d’artillerie organisés mardi par la Corée du Nord, les rumeurs (fausses) d’évacuation des ressortissants japonais : tous ces bruits de bottes ne semblent guère affecter les Sud-Coréens.

Faire des provisions d’eau et de nourriture, au cas où ? L’idée fait rire Mlle Kim, étudiante en littérature anglaise, 24 ans : « Non, je n’ai rien préparé. En fait, aucun de mes amis ne discute sérieusement des tensions actuelles ! » Les Sud-Coréens sont habitués à ces tensions qui s’enflamment régulièrement, en général en avril, mois d’importants exercices militaires sud-coréano-américains. Ils ne croient pas que le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un déclenchera une guerre qu’il est sûr de perdre. Les traditionnelles menaces d’apocalypse nucléaire proférées par Pyongyang les laissent de marbre.

La seule chose qui semble préoccuper la majorité des Sud-Coréens, c’est Donald Trump. Le président américain a fait de l’imprévisibilité sa marque de fabrique, et ses frappes en Syrie et en Afghanistan début avril suscitent tout de même une inquiétude nouvelle, notamment perceptible sur les réseaux sociaux. Une frappe préventive américaine au Nord provoquerait des représailles nord-coréennes dévastatrices au Sud. « Comme je sais que la Corée du Nord possède beaucoup d’armes chimiques, j’ai essayé d’acheter un masque à gaz, au cas où… mais je n’ai pas pu, car tous les stocks sont épuisés ! » confie ainsi Kim Seong-hoon, 29 ans.

Le vice-président américain Mike Pence sur la frontière des deux Corées, le 17 avril 2017. © Reuters

Si les États-Unis semblent déterminés à empêcher Pyongyang de procéder à un tir de missile intercontinental ou à un sixième essai nucléaire nord-coréen (imminent, à en croire les images satellite), la politique nord-coréenne de Donald Trump reste remarquablement floue. Washington envoie des signaux contradictoires : lors de sa tournée à Séoul et à Tokyo, le vice-président Mike Pence s’est dit ouvert au dialogue… avant de déclarer ensuite l’exact contraire.

Les États-Unis semblent surtout chercher à faire croire que le pire est possible, comme le montrent les tweets enflammés de Trump et les mêmes éléments de langage martelés ad nauseam : « Nous sommes prêts à agir seuls [sans la Chine] », « toutes les options sont sur la table », « la patience stratégique est terminée ». Une politique faite de postures de cow-boy. En visite sur la frontière ultra-militarisée qui sépare les deux Corées, Mike Pence a bombé le torse devant les baraquements nord-coréens : « C’était important que les gens de l’autre côté de la frontière puissent voir notre détermination sur mon visage », a-t-il expliqué.

Cette absence de politique clairement définie n’empêche pas Donald Trump d’amasser ses armes sur la péninsule, comme le porte-avions Carl Vinson et un sous-marin nucléaire armé de missiles Tomahawk arrivé mardi dans le port de Pusan. Mais il donne l’impression effarante de découvrir l’ampleur du problème nord-coréen : « Après avoir écouté pendant 10 minutes [le président chinois Xi Jinping], j’ai réalisé que ce n’était pas si facile », a-t-il déclaré avec candeur. Le président américain a provoqué au passage la fureur des Sud-Coréens, en affirmant que Xi lui avait appris que la Corée faisait autrefois partie de la Chine (une assertion fausse, considérée comme une possible justification d’une hypothétique invasion chinoise de la partie Nord).

« L’administration Trump craint que la Corée du Nord finisse par développer un missile intercontinental qui représenterait une menace pour son territoire », explique Cheong Seong-chang, chercheur à l’Institut Sejong à Séoul. « Les États-Unis considèrent sérieusement à présent la possibilité de frappes préventives sur le Nord. » Cette possibilité est terrifiante (des représailles nord-coréennes provoqueraient des pertes humaines massives au Sud) mais l’idée semble faire son chemin à Washington. « Oui, ce serait terrible, mais la guerre aurait lieu là-bas, et elle n’aurait pas lieu ici [chez nous] », a ainsi proféré le sénateur républicain Lindsay Graham.

Une frappe préventive risquerait de provoquer un embrasement… sans pour autant résoudre le problème. « Aucun bombardement ne pourra à la fois détruire les armes nucléaires, les stocks de matière fissile, l’arsenal de missiles au complet (…) et les capacités militaires conventionnelles du Nord, ce qui inclut l’artillerie enterrée le long de la frontière », écrit ainsi le spécialiste Stephan Haggard.

Donald Trump a même eu recours au bluff, en alimentant les rumeurs et l’emballement médiatique sur l’arrivée de son porte-avions Carl Vinson – qui, initialement, cinglait pourtant dans la direction opposée à la Corée. Une attitude qui a suscité la consternation dans la capitale sud-coréenne. « C’est la première fois que je vois ça », regrette Go Myong-hyun, chercheur au think tank Asan à Séoul. « C’est une mauvaise idée de jouer avec de telles choses. Cela risque d’éroder la confiance de la Corée du Sud, de la Chine, du Japon. Il faut envoyer un message clair au camp adverse : si celui-ci pense que vous bluffez, l’impact sera négatif. »

Les pressions de Pékin sur Pyongyang

Go Myong-hyun estime cependant que les gesticulations américaines ont eu un effet positif : « Les mots durs de Trump à l’égard de Pyongyang et de Pékin ont forcé la Chine à enfin prendre des mesures sérieuses contre son allié nord-coréen. » Pékin affiche en effet une fermeté nouvelle vis-à-vis de la Corée du Nord (dont 90 % du commerce extérieur est chinois). En février, la Chine annonçait la fin officielle des importations de charbon nord-coréen.

La semaine dernière, un éditorial du quotidien du Parti communiste chinois, Global Times, appelait à couper le robinet du pétrole alimentant le Nord. La mesure mettrait l’économie nord-coréenne à genoux si elle était appliquée. Suite à cette menace, le prix de l’essence à la pompe à Pyongyang a augmenté de 83 % en trois jours. Le journal a aussi laissé entendre que l’accord de défense mutuelle sino-nord-coréen pourrait ne pas s’appliquer en cas de frappe préventive américaine.

La Chine semble craindre une escalade. Lundi, Xi Jinping appelait à la retenue lors d’une nouvelle – la troisième – conversation téléphonique avec Trump. Ce dernier se dit prêt à faire des concessions économiques à Pékin en échange d’une coopération sur le dossier nord-coréen. Mais cette bonne entente aura des limites : la Chine refusera toute action menant à un effondrement du Nord, un événement qui provoquerait un afflux de réfugiés et qui risquerait d’amener les troupes américaines (28 500 soldats déployés au Sud) jusqu’à sa frontière.

Le porte-avions à propulsion nucléaire "Carl Vinson" au large de la péninsule coréenne. © Reuters

Le problème est que cette politique américaine d’intimidation et d’encerclement risque surtout de renforcer la détermination de Kim Jong-un à s’équiper au plus vite d’une capacité de dissuasion nucléaire, jugée comme sa meilleure chance de survie. La leçon du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, qui avait accepté de renoncer au nucléaire avant de se faire renverser par une coalition occidentale, a bien été retenue à Pyongyang.

Le régime nord-coréen peut se montrer extraordinairement brutal, mais il n’est ni suicidaire ni irrationnel, comme l’a montré sa capacité à survivre à la fin de la guerre froide et à une famine effroyable qui a tué 500 000 personnes. Kim Jong-un sait que s’attaquer aux États-Unis signerait sa fin. Cependant, il a aussi intérêt à une hausse – sous contrôle – des tensions, estime Go Myong-hyun : « Pyongyang a compris que ce n’est pas en discutant avec Washington qu’il pourra atteindre son objectif principal, qui est de se faire reconnaître comme une puissance nucléaire. Pour obtenir cette reconnaissance, il faut d’abord maintenir les tensions jusqu’à un certain point. »

D’où ces démonstrations de force limitées (parade militaire, exercice d’artillerie) et ces menaces verbales, toujours aussi créatives. L’arrivée du Carl Vinson « peut sans doute faire peur à une méduse, mais pas à la [Corée du Nord] » ; l’armée nord-coréenne est prête « à couler le porte-avions d’une seule frappe », prévient ainsi le Quotidien des travailleurs. Le danger est celui d’une escalade accidentelle, une erreur de calcul d’un côté ou de l’autre qui mette le feu aux poudres.

Dans ce périlleux duel entre Donald Trump et Kim Jong-un, la principale intéressée, la Corée du Sud, est hors jeu. Quand Trump a téléphoné lundi à Xi et au premier ministre japonais Shinzo Abe, il n’a pas pris la peine d’appeler Hwang Kyo-ahn, le président sud-coréen par intérim. La Corée du Sud est en pleine campagne présidentielle (élections prévues le 9 mai) et craint avant tout de ne pas être consultée par son allié américain sur des décisions qui la concernent pourtant au premier chef.

Pour Séoul, il y a urgence à reprendre l’initiative face au Nord. Les favoris à l’élection sont deux progressistes (Moon Jae-in et Ahn Cheol-soo) qui se sont tous deux déclarés en faveur d’une reprise du dialogue avec Pyongyang, et d’une reprise des négociations sur la question nucléaire. « Les sanctions ne sont pas un but en soi », rappelle Yang Moo-jin, de l'Université des études nord-coréennes à Séoul. « Elles ne peuvent avoir un effet que si les pays ont une conversation en parallèle. Les pressions seules ne fonctionnent pas. »

Si Kim Jong-un n’acceptera pas de renoncer à un programme nucléaire désormais trop avancé, Cheong Seong-chang estime qu’il reste possible de négocier un gel, « parce que Pyongyang veut sortir de son isolement diplomatique et veut la fin des sanctions ». Le dirigeant nord-coréen a montré qu’il accordait aussi de l’importance aux questions économiques, en autorisant un capitalisme se développer de facto au Nord, en donnant plus d’indépendance aux agriculteurs, et en tolérant l’émergence d’une nouvelle classe de commerçants qui s’enrichissent grâce au marché noir.

La Chine elle-même défend vigoureusement la reprise des pourparlers nucléaires. Il y a donc là une opportunité historique pour Donald Trump, qui aime à se présenter comme un négociateur chevronné. « Les Nord-Coréens préféreraient négocier avec un républicain à la Maison Blanche, parce qu’il y aura moins de risque de voir un éventuel accord voler en éclats lors des prochaines élections », confie une source qui se rend régulièrement à Pyongyang.

Le 9 mai à Séoul, le président fraîchement élu devrait en toute probabilité relancer ces efforts en faveur du dialogue. Donald Trump aura tout intérêt à l’écouter.

Frederic Ojardias

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