En Irlande du Nord: «L’Angleterre nous a poussés hors de l’Europe»

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L'Irlande du Nord a voté à 56 % pour demeurer dans l'Union européenne. Autant dire que le Brexit, voulu par les Anglais et les Gallois, est vécu comme une trahison. Il pourrait avoir ici des conséquences très concrètes : une nouvelle frontière avec l'Irlande du sud, un référendum sur une Irlande unifiée et dans l'UE, et le risque de faire renaître le vieux conflit irlandais. De notre envoyée spéciale à Belfast.

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Belfast (Irlande du Nord), de notre envoyée spéciale.-  « On nous oblige à quitter l’Union européenne, ça n’est pas juste. » Au lendemain du vote, Tommy est encore sonné. Jeudi, ce quinquagénaire, chauffeur de taxi au nord de Belfast, est allé se coucher à 23 heures, serein. « Le vote en faveur du “Remain” [“rester” – ndlr] était donné gagnant, même Nigel Farage [le président du UKIP – ndlr] envisageait sa défaite. Quand je me suis réveillé, à 4 h 45, on annonçait 52 % pour le Brexit ! Je n’arrivais pas à le croire ! » Autour de lui, tout le monde a voté « pour rester ». Depuis vendredi, « beaucoup de gens paniquent, confesse-t-il. Personne ne sait ce qu’il va se passer, il n’y a pas de plans ! L’Angleterre nous a poussés hors de l’Europe. »

Dans le centre-ville de Belfast, capitale de l'Irlande du Nord, les Mc Burney’s tiennent le plus vieux disquaire irlandais – « depuis 1926 », affiche fièrement la devanture rose et blanche. Cette famille catholique a aussi voté en faveur du Remain. Ciarna, 47 ans, qui gère le magasin avec sa mère, ne cache pas leur grande inquiétude. « Je suis choquée, et autour de moi les gens aussi. C’est stressant car personne ne sait de quoi le futur sera fait, c’est très incertain. Certains de mes amis travaillent pour le gouvernement, ils ne savent pas s’ils vont devoir démissionner. »

L’Irlande du Nord est l’une des victimes collatérales du Brexit. Alors qu’elle a voté à près de 56 % en faveur du Remain, elle est contrainte, en tant que membre du Royaume-Uni, de quitter l’Union européenne (UE), entraînée par les votes de l’Angleterre et du pays de Galles en faveur du Leave (« sortir »). Sa voisine du sud, la République d’Irlande, indépendante, reste, elle, un membre à part entière de l’UE. Pour nombre d’Irlandais du Nord, la situation est ubuesque.

Dans le quartier catholique et nationaliste de Falls Road. © M.T. / Mediapart Dans le quartier catholique et nationaliste de Falls Road. © M.T. / Mediapart

« Ça n’a pas de sens, on a voté pour rester, et on doit quitter l’UE à cause de l’Angleterre et du pays de Galles », s’agace Patrick, la quarantaine, en jogging derrière le volant de son taxi. Lui voulait « rester », mais n’est pas allé voter. Aujourd’hui, il souhaite « que l’Irlande soit unie, pour rester dans l’Union européenne ». « Si 56% des gens ont voté pour rester, ils devraient avoir la possibilité de dire où ils veulent aller », estime Tommy, très remonté contre la première ministre d’Irlande du Nord, Arlene Forest (du Democratic unionist party – DUP –, parti conservateur unioniste) : « Elle était le leader du Brexit ici et elle négocie au nom de gens qui disent vouloir rester, ça n'est pas juste ! »

Les pancartes du "Leave" et "Remain", encore accrochées aux lampadaires des grandes avenues. © M.T. / Mediapart Les pancartes du "Leave" et "Remain", encore accrochées aux lampadaires des grandes avenues. © M.T. / Mediapart

En Irlande du Nord, le référendum n’a pas fait l’objet d’une réelle campagne, malgré les pancartes rouge et bleu qui longent les avenues principales. « Les gens n’en parlent pas trop. Nous sommes une île, géographiquement séparée du reste du Royaume-Uni, on a cette mentalité qui fait qu’on ne se sentait pas concernés, explique Ciarna. Certains responsables politiques britanniques sont venus ici faire des réunions, mais pas de manière massive comme en Angleterre. Et nos propres élus ont commencé à en parler ces deux dernières semaines seulement, ce n’était pas à l’agenda avant. »

L’Écosse, qui a elle aussi voté majoritairement en faveur du Remain, s’oriente vers un nouveau référendum d’indépendance. En Irlande du Nord, le Sinn Fein, principal parti nationaliste irlandais, qui défendait le Remain, appelle à l'organisation d'un référendum sur une Irlande unifiée. « Notre première ministre dit qu’il n’y aura pas de référendum, mais si l’Écosse en fait un, cela mettra beaucoup de pression sur l’Irlande du Nord, pense Tommy. Avec l’Écosse, on est plus ou moins dans le même bateau. »

La presse irlandaise n’a pas de mots assez durs contre David Cameron, qui a organisé ce référendum – tout en soutenant le maintien dans l'UE. Pour le Belfast Telegraph, principal quotidien d’Irlande du Nord, c'est « un pas vers l’inconnu »« David Cameron restera dans l’histoire comme le premier ministre qui a tué son pays », assène le journal, qui redoute « l’effet domino » qui pourrait en découler en Europe, au moment où plusieurs partis eurosceptiques appellent à organiser des référendums similaires dans leurs pays.

Le Irish Times compare le Brexit à « un homme un peu ivre s’essayant à ce tour de magie avec la nappe. Il pense qu'il peut tirer d’un coup sec, rapide, propre, en laissant toute la vaisselle parfaitement intacte. Il donne un coup sec et se tient en arrière avec un geste triomphant, pendant que les assiettes et les verres s’écrasent par terre autour de lui ». « Le Brexit a réussi l’exploit de créer des fissures profondes dans quatre entités politiques différentes, en un seul coup : l’Union européenne, le Royaume-Uni, l’Irlande du Nord, et l’Angleterre elle-même. » « À toi de jouer, Arlene », titre de son côté le Irish News, à l’adresse de la première ministre. « Le Brexit laisse l’Irlande du Nord avec une litanie de craintes, énumère le quotidien. Est-ce que des postes-frontières vont apparaître le long de la frontière ? Comment l’économie va être affectée ? Est-ce qu’il y aura un vote sur la frontière [avec l’Irlande – ndlr] ? Est-ce que l’Écosse va quitter le Royaume-Uni ? »

La presse irlandaise, samedi matin. © M.T. / Mediapart La presse irlandaise, samedi matin. © M.T. / Mediapart

Ces questions sont sur toutes les lèvres, à Belfast. Mais c’est l’incertitude sur le plan économique qui domine. « La priorité des gens, c’est la sécurité financière. Ça va être très difficile désormais, surtout pour les agriculteurs. Et les États-Unis investissaient en Irlande du Nord comme membre de l’UE, maintenant qu’on en sort, ce sera un problème majeur », prédit Tommy. « J’ai peur pour l’économie, la sécurité, les infrastructures, les droits civiques : comment le fait de ne plus être dans l’UE va nous affecter ? », s’interroge Ciarna.

Panneau affiché samedi au bureau de poste principal de Belfast. © @Saraita101 Panneau affiché samedi au bureau de poste principal de Belfast. © @Saraita101
Mais la première conséquence concrète du Brexit est liée à une autre question, celle des frontières. Les demandes de passeports irlandais pour pouvoir rester citoyen de l’UE et circuler facilement explosent. Vendredi, Google a reporté un pic de la recherche « comment obtenir un passeport irlandais ». L’Irlande a annoncé devoir embaucher 200 travailleurs temporaires pour faire face à cette forte demande, et a mis en ligne un guide d'informations. Samedi, le principal bureau de poste de Belfast, sur Bridge Street, a affiché un panneau expliquant être à cours de formulaires de demande. Ce qui fait sourire nombre d’Irlandais dans le camp nationaliste. « C’est hilarant, explique Ciarna. Ceux qui ont seulement un passeport du Royaume-Uni réclament l’irlandais maintenant… »

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