Sénégal : les Wade, la Françafrique, et un nouveau scandale industriel

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Un ingénieur français avait fait de la fondation de l’ex-Première dame du Sénégal, Viviane Wade, un modèle prospère. L'afflux de capitaux, en 2010, a également attiré le fils du clan, Karim Wade, qui décide de reprendre la main. L'ingénieur est emprisonné et ne pourra pas compter sur l'ambassadeur de France. Un ambassadeur d'ailleurs absent ce jeudi, alors que le ministre français des affaires étrangères, Laurent Fabius, est sur place.

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La foudre s’est abattue deux fois pour Sébastien Couasnet. Tout d’abord en 2001, c’est l’amour, le « coup de cœur » entre le jeune ingénieur agronome et l’ex-Première dame du Sénégal, Viviane Wade. Près d’une décennie plus tard, c'est la haine et la gloutonnerie de Karim Wade contre l’administrateur de la fondation Wade. La foudre vengeresse de « Monsieur 15 % », comme le relève un câble américain de Wikileaks, s’est abattue sur ce grand gaillard : six mois de prison pour Sébastien Couasnet. Après une ascension dans l’ombre de sa « deuxième maman », le « fils adoptif » est chassé en coulisses par le « fils naturel ».

Voici donc comment un trentenaire charismatique s’est retrouvé à côtoyer, il y a encore trois mois, le clan tout-puissant au Sénégal, avant de connaître le centre de détention de Rebeuss, à Dakar, accusé, à tort, de détournement de fonds. 

Après huit ans à codiriger l’institution « Éducation et Santé », Sébastien Couasnet avait pourtant fait de l’association vivotante, hochet caritatif de Viviane Wade, une fondation prospère, employant plusieurs centaines de paysans, et faisant vivre des milliers de familles. Grâce à lui, un procédé présenté comme miraculeux était développé contre la malnutrition : la spiruline, une micro-algue. « On avait commencé à quatre, puis on a compté 174 employés, des paysans qu’on avait sortis de la pauvreté, dit-il fièrement. On a multiplié par douze notre chiffre d’affaires en six ans. On était à la pointe sur la spiruline. La fondation faisait vivre 15 à 20 000 agriculteurs par an, ce qui représentait près de 340 000 personnes. Des gens venaient de partout pour visiter ce que nous faisions. On avait développé des partenariats avec des centres de recherches, etc. »

Mais « le bébé de Madame Wade » a été convoité par celui que tout le Sénégal surnommait encore il y a peu le « ministre de la terre et du ciel », en référence à son statut de « super-ministre » octroyé par son père, Abdoulaye Wade, qui a dirigé le pays jusqu’à la victoire, fin mars, de son ancien poulain, Macky Sall.

Dans l'affaire Couasnet, Mediapart révèle l’implication directe de Karim Wade, son rôle de chef d’orchestre dans la cabale menée contre le jeune Français. Pire : l’affaire n’aurait pu être qu’une énième chronique de la gabegie des années Wade ; elle prend une tournure françafricaine avec un ambassadeur de France, Nicolas Normand, toujours en poste à Dakar, ardent défenseur de Karim Wade alors que certains diplomates, des hommes d’affaires français, et des proches de Sébastien Couasnet, réfutaient sans relâche les accusations et la machination mises en place par Karim Wade et ses proches.

« Madame Wade, ma deuxième maman »

Tout commence par une idylle. Lui est jeune, charismatique, et inventif. Elle, elle « nous ouvrait des portes, et nous offrait le pouvoir de faire des choses, de tenter des remèdes inédits, raconte-t-il, amer après une parenthèse enchantée de plusieurs années. On me disait de faire attention à elle, mais j’étais naïf ». Sébastien Couasnet se moque de la réputation de la famille au pouvoir, et fait son chemin, il va en brousse, et développe la spiruline. La simple association balbutiante devient, trois ans après son arrivée, une fondation de recherche et de développement. Un exploit.

« Le président Wade nous avait dit qu’il y avait urgence après la crise des criquets. » Aussitôt dit, aussitôt fait, et l’agronome a carte blanche. Très vite, une usine de biopesticides est montée. Une de biofertilisants suivra deux ans plus tard. La petite association devient rapidement une start-up à l’avenir prometteur et aux objectifs louables : sortir de la malnutrition des milliers de Sénégalais, grâce à une micro-algue aux vertus thérapeutiques, développée par des centaines de paysans Sénégalais, et leur reverser les bénéfices. Sur le papier et dans les faits, le projet séduit. Un cercle vertueux se met en place, en toute transparence. Une importante fondation suisse, Antenna, les soutient, et apporte 1,5 million d’euros. Objectif : développer le micro-crédit pour le bénéfice des paysans et de leurs familles.

Mais… « Les choses ont basculé à ce moment-là, reconnaît Denis Von Der Weid, président d'Antenna. Viviane Wade a été dépassée par l’ampleur du projet. » Sébastien Couasnet confirme : « On a commencé à parler en milliards (de francs CFA – ndlr) et ça leur est monté à la tête. » Dans le « leur » se cache notamment un homme : Karim Wade. Désigné grand manitou, terme pourtant largement survendu, de la politique présidentielle de Wade-père, il dispose néanmoins des attributions clés et rémunératrices d’un Sénégal en chantier : les infrastructures, l’énergie, l’aménagement du territoire, la coopération internationale, et l’aviation. Tout cela pour un seul homme. « Viviane Wade a commencé à vouloir la mainmise sur le projet, explique Denis Von Der Weid. Une mainmise qu’elle a opérée pour elle et son fils Karim. » La chute n’est alors plus très loin pour Sébastien Couasnet. Une question de semaines.

La descente aux enfers

Dès la signature du chèque de la fondation suisse, le ton change. L’ancienne Première dame fait volte-face. « À partir de ce moment-là en octobre 2010, elle s’est mise à me répéter que j’étais mauvais gestionnaire alors que ma fonction d’administrateur de sa fondation s’était passée sans nuages pendant des années. » Selon Sébastien Couasnet, Viviane Wade se fait « manipulatrice »« infantilisante » ; puis le « harcèle » avec des demandes pressantes… Pour préparer sa mise à l’écart. « J’ai commencé à me dire que cette histoire allait mal finir », se souvient Sébastien Couasnet. Deux mois plus tard, le piège se referme un peu plus. « Au nouvel an 2011, elle m’annonce la nomination d’une gestionnaire : Mandy Moodley, en tant qu’auditrice interne qui aura les pouvoirs de paiements, en violation de toute déontologie ». Mandy Moodley est l’épouse de Victor Pouye, l’ancien directeur des infrastructures, sous tutelle d’un certain… Karim Wade. Le clan Wade prend donc sous sa coupe la fondation, provoquant également sa destruction et la suppression de centaines d’emplois.

Pour le jeune agronome, l’affaire s’emballe. Les rumeurs de son arrestation se multiplient, le harcèlement s’accentue. Une affaire de tous les jours, pour l’avoir à l’usure. Pendant plus d’un mois, Sébastien Couasnet doit se justifier sur la moindre facture. « Ils cherchaient n’importe quoi pour me mettre à l’écart, indique-t-il. Ils pensaient trouver une histoire de surfacturation à l’un de nos fournisseurs. Je voyais qu’elle n’avait plus confiance en moi. Et le vendredi 11 février 2011, je vais la voir au Palais (présidentiel) pour qu’elle me dise la vérité en face et pour que je parte ainsi dans de bonnes conditions. » En vain.

Le jeune homme prend les devants et annonce sa démission le mercredi suivant. « Mais elle refusera de décharger ma lettre. » Qu’importe la forme. Le lendemain, Viviane Wade organise la succession. « J’en avais les larmes aux yeux. Elle me fait alors la bise et me dit : “Profitez bien de votre famille”. » Sébastien Couasnet garde en mémoire la fin de la phrase : « “Mes amitiés à votre mèreJe m’en souviendrai toute ma vie. »

Quelques heures plus tard, il est arrêté alors qu’il s’apprête à rentrer chez lui, menotté sous les yeux de sa mère, la vraie. Garde à vue, prison, Sébastien Couasnet se retrouve avec un dossier monté de toutes pièces : il est accusé du détournement de 500 000 euros.

La Françafrique en action : « Vous êtes sûrs qu’il n’a pas volé ? » 

L’ingénieur se retrouve dans le principal centre de détention de la capitale : Rebeuss. « À l’intérieur, j’ai découvert des hommes perdus, car sans relais, et ne disposant même pas d’un avocat. » Dehors, ses soutiens se comptent par dizaines. Les employés de la fondation le visitent régulièrement, et ses proches, dont des hommes d’affaires, remuent ciel et terre. Pendant des semaines, ils trouvent porte close auprès du premier des Français du Sénégal : l’ambassadeur Nicolas Normand, personnage très françafricain, qui a officié sous les latitudes du Congo-Brazzaville du bien installé Denis Sassou Nguesso, et à Bamako au temps où Amadou Toumani Touré, dit ATT, était encore au pouvoir.

Introduit par Claude Guéant, Nicolas Normand a reçu l’onction particulière des Wade, irrités par son prédécesseur, l’écrivain Jean-Christophe Rufin. Son successeur a su plus qu’arrondir les angles. Dans l’affaire Couasnet, le haut fonctionnaire s’est fait l’ardent défenseur de Karim Wade, qui, officiellement, n’apparaît pourtant pas dans l’organisation de la fondation. Pendant des semaines, Nicolas Normand ne veut ainsi rien entendre sur le cas d’un de ses ressortissants emprisonné.

« L’ambassadeur français ne voulait pas intervenir, et ce pendant des semaines, dénonce Pierre Michaux, homme d’affaire français et proche de Sébastien Couasnet. Il nous avait sorti lors d’une réunion : “Vous êtes sûrs qu’il n’a pas volé ?” » Nicolas Normand reprend les éléments de langage du clan Wade, alors qu’une note d’un diplomate français aurait démenti après enquête la version officielle, et lui aurait été présentée dès le début de l’affaire. « Mais de toutes les manières, le rôle de Normand était biaisé, relève Pierre Michaux, car il avait été choisi par les Wade pour venir au Sénégal ».

De fait, Nicolas Normand n’a pas choisi la retenue. Loin s’en faut. L'ambassadeur se propose donc tout simplement d’être le nègre de Sébastien Couasnet, et de rédiger une belle lettre d’excuses que le diplomate français n'aurait plus qu'à faire suivre à Madame Wade au nom de Sébastien Couasnet, depuis plus de trois mois en prison. Courrier que voici :

Tout en rondeur, la missive restera lettre morte. Dans un autre extrait, Nicolas Normand excelle dans le registre de l’avocat officieux. Un avocat qui défendrait surtout les intérêts de Karim Wade :

Notre diplomate se joue d’une justice sénégalaise certes aux ordres dans cette affaire, mais sous la plume d’un ambassadeur, cela peut surprendre : « Ce texte serait même peut-être remis au Juge d’Instruction (auquel il serait demandé de clore son instruction par une demande de non-poursuite). » L’ambassadeur n’hésite pas non plus à distiller de mystérieux conseils comme celui-ci : « ma recommandation serait que vous changiez d’avocat, chacune des deux parties devant faire la moitié du chemin. »

Mais quelle « moitié du chemin » ferait donc la partie Wade ? Question en suspens, comme bien d’autres. Malgré nos appels répétés, Nicolas Normand a observé un silence religieux. Mediapart lui a également transmis des questions écrites. Sans réponse. Aux dernières nouvelles, et chose rarissime, l’ambassadeur de France est en vacances alors que son ministre de tutelle, Laurent Fabius, se rend ce jeudi 26 juillet à Dakar...

De porte-voix de la version des Wade en intermédiaire tendancieux, l’intervention de Nicolas Normand s’est avérée au final inefficace. Car d’après nos informations, c’est André Parant, alors conseiller Afrique de Nicolas Sarkozy, et ex-ambassadeur à Dakar sous Wade, qui aurait contribué à la libération de Sébastien Couasnet, en appelant directement, en mai 2011, Abdoulaye Wade. Ce dernier n’était pas au courant, selon plusieurs sources, de la détention de Sébastien Couasnet. Furieux, Gorgui, 85 ans, aurait aussitôt ordonné sa libération. Début juin 2011, Sébastien Couasnet est donc sorti de la prison de Rebeuss, sans avoir signé la lettre d’excuses ni versé de caution. Le lendemain, il quittait Dakar pour une destination inconnue, laissant derrière lui une expérience digne d’Ubu Roi où la Françafrique n’est jamais loin. 

Depuis un an, la fondation a périclité. Karim Wade l’a reprise, et l’a mise à terre, comme souvent dans les dossiers dont il a eu la charge de près ou de loin pendant ses années aux responsabilités. Près de 200 personnes ont été mises à la porte, les Wade, une fois évincés du pouvoir après la présidentielle, ont payé en cash leurs indemnités de licenciement. De son côté, Antenna a attendu plusieurs mois et a dû menacer d’un procès les Wade avant de récupérer son prêt d’un million et demi d’euros. Les conditions du versement restent largement mystérieuses.

Auditionné à plusieurs reprises depuis le début du mois par la gendarmerie sénégalaise sur son patrimoine et des soupçons de biens mal acquis, Karim Wade pourrait donc être également entendu sur cette affaire. Sébastien Couasnet a, lui, perdu sa naïveté, mais pas son rêve : faire renaître de ses cendres la filière de la spiruline. Quant à Nicolas Normand, l’histoire ne dit pas s’il reviendra de vacances… à Dakar.

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Cet article a fait l'objet d'un droit de réponse de Nicolas Normand, ambassadeur de France au Sénégal, que l'on peut lire ici ou sous l'onglet "Prolonger".