Romain Caillet: «Le djihadisme n'est vu qu'au travers du sensationnel et de l'émotion»

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Où en est l'État islamique en Syrie et en Irak? Spécialiste du djihad et de l'État islamique, le chercheur Romain Caillet, au cœur de l'imbroglio du vrai-faux djihadiste français, Mickaël Dos Santos, juge le traitement de l'EI biaisé et «prisonnier de l'émotionnel».

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« En France, sur le sujet des djihadistes, on privilégie l’émotionnel au détriment de l’information. » Chercheur à l’Institut français du Proche-Orient à Beyrouth, Romain Caillet est sans doute le meilleur spécialiste francophone du djihadisme international avec le journaliste de RFI, David Thomson (voir l'entretien ici à la sortie de son livre). Des derniers développements sur le terrain aux dérives qu'il constate en France du point de vue des libertés publiques, le chercheur décrypte l’évolution d'un conflit qui se mue en guerre d’influence entre l’EI et Al-Qaïda pour la suprématie du djihadisme. Entretien.

Romain Caillet, vous étiez au cœur de l’une des dernières tempêtes médiatiques, la vraie-fausse participation d’un Français nommé Mickaël Dos Santos à la vidéo d’exécution des otages étrangers diffusée mi-novembre. Que nous dit cette histoire ?

J’étais aux premières loges, puisque j’étais l’un des trois premiers à connaître son identité supposée et son compte Twitter avant que les médias ne parlent de lui. Un premier Français, Maxime Hauchard, a été identifié très rapidement sur la vidéo. Les médias se sont branchés là-dessus, et dès qu’ils ont su qu’il y en avait un deuxième, ça a été la course pour l’identifier en premier. J’ai la sensation qu’il y a eu un emballement médiatique, et certainement une pression politique sur les services de renseignements et le parquet pour l’identifier. C’est quand même étrange que la mère, après avoir nié pendant plusieurs heures avoir reconnu son fils sur la vidéo, dise tout à coup aux enquêteurs que c’était bien lui, alors qu’en fait, ce n’était pas son fils. On se retrouve face à une situation très compliquée où cet emballement médiatique a exercé une forte pression sur les enquêteurs qui, par conséquent, ont mal fait leur travail.

C’est la manière dont vous analysez le travail des médias dès qu’il s’agit de la participation de Français à l’État islamique ?

Sans surprise, plutôt que de s’intéresser aux biographies de personnalités qui exercent une influence réelle sur le courant, ce que l’on aime faire en France depuis des années – et pas seulement sur l’État islamique, mais sur les groupes djihadistes en général –, c’est s’intéresser au parcours des petits soldats. C’est toujours le cliché de « paumé », du « looser » qui finit dans une vidéo djihadiste. C’est ce que montre bien le film sur la DGSE (Secret défense, 2008). Et puis, c’est aussi une affaire de positionnement politique. Dès qu’il s’agit d’un converti, et que Marine Le Pen sert son discours sur la prairie normande (« Le fondamentalisme islamique ne pousse pas dans les prairies normandes. Il est importé sur notre territoire », a déclaré sur France Info la présidente du Front national, le 2 juin 2014 - ndlr), beaucoup en retour veulent réagir sur le phénomène.

On est dans le sensationnel, dans le « glauque », on joue sur les sentiments en nous expliquant que sa grande sœur l’appelait Nanou. Qu’est-ce qu’on en a à faire… Tout cela ne fait pas sens. De mon côté, je n’ai quasiment jamais travaillé sur les djihadistes français, alors que la majeure partie des journalistes qui me contactent le font pour m’interroger sur ce sujet.

Les Français sont pourtant une des premières, si ce n’est la première nationalité étrangère au sein de l’État islamique…

Certes, mais il faut relativiser : la France possède la plus importante communauté musulmane d’Europe, il est normal que nous ayons davantage de djihadistes que les autres. Mais on dit rarement que les Britanniques ont quasiment autant de djihadistes que nous au sein de l’État islamique, alors que la communauté musulmane britannique est presque deux fois moins importante que celle présente en France. Autre point important : certains Britanniques ont des responsabilités au sein de l’État islamique, ce qui n’est pas le cas des Français. À ma connaissance, il n’y a qu’un seul Français, originaire du Sud-Ouest et qui a fait des études religieuses en Arabie saoudite, qui a un poste à responsabilité au sein des instances religieuses de l’EI. Même les otages, quand ils parlent des geôliers, expliquent bien que les Britanniques commandent, et que les Français sont des exécutants. Ils n’ont pas de sérieux bagages culturels, à la différence des Anglais ou des Belges.

La question des chiffres est également problématique : les autorités françaises évoquent le chiffre de 1 000 personnes concernées par le phénomène, qui ont essayé de partir, pour environ 400 combattants sur place. Puis on voit surgir d’autres chiffres dans des livres ou dans la presse, comme le chiffre de 2 000 djihadistes français avancé par Fabrice Balanche (géographe) immédiatement repris par Samuel Laurent (auteur très contesté de plusieurs ouvrages sur le djihad). Ces estimations-là ne reposent sur aucun travail sérieux : 2 000 djihadistes français au sein de l’EI en Syrie, cela voudrait dire qu’il y a plus de djihadistes français que marocains. C’est absurde.

Je pense cependant que le chiffre de quelques dizaines de mineurs présents en Syrie est sous-estimé. Pas tellement pour ceux de 16, 17 ans qui combattent mais pour les enfants qui sont élevés dans les écoles de l’État islamique, tout simplement parce que des familles entières sont parties là-bas, des dizaines par exemple en prenant la seule ville de Toulouse, et des enfants y sont nés. 

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