Au Mali, la mort probable d’un chef djihadiste ne règle rien

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Les armées française et malienne ont annoncé la mort probable d’Amadou Koufa, une des figures du djihad au Mali, lors d’une opération pilotée par Barkhane. Mais sa disparition ne garantit aucunement l’amélioration de la sécurité des Maliens, qui ne cesse de se dégrader depuis 2012.

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L’information n’a pas encore été confirmée, mais elle a déjà été présentée comme une victoire par les autorités maliennes. Dans la nuit du 22 au 23 novembre, « une trentaine de terroristes a été mise hors de combat, parmi lesquels figurent probablement le chef de la katiba Massina, Hamadoun Kouffa, et ses principaux cadres », a indiqué le chef d’état-major des armées dans un communiqué.

Le doute autour de sa mort n’a jusqu’à présent été levé ni du côté français, ni du côté du Groupe pour le soutien de l’islam et des musulmans (JNIM). Les armées disposent parfois de banques de données d’ADN récolté auprès de parents de certains « ennemis », mais rien n’est moins sûr dans le cas d’Amadou Koufa (ou Hamadoun Kouffa).

La France n’a par ailleurs jamais confirmé ni infirmé les informations donnant l’Algérien Mokhtar Belmokhtar pour mort en 2016, à la suite d’une frappe française en Libye. L’armée malienne est en revanche catégorique, sa mort est « certifiée ». Le général Abdoulaye Cissé, sous-chef d’état-major des opérations de l’armée malienne, a assuré à l’AFP qu’Amadou Koufa était décédé après avoir été « gravement blessé ».

D’autres incertitudes entourent cette opération, à commencer par ses membres. Les communiqués français ne font aucune mention de la présence des forces armées maliennes (FAMA) aux côtés de Barkhane. Pourtant celles-ci ont revendiqué une participation primordiale à ce succès militaire, tant en amont dans la collecte de renseignements « partagés avec les partenaires, dont la France » (AFP) que pendant l’opération, menée avec d’importants moyens : Mirage 2000, hélicoptères Tigre et Gazelle, drones Reaper.

L’armée malienne a par ailleurs mentionné la forêt de Wagadou comme lieu d’intervention, dans la partie septentrionale de la région de Koulikouro proche de la Mauritanie, quand l’état-major français évoque la « région de Mopti ». Selon nos informations, l’opération aurait été menée à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Youwarou.

La mort très probable d’Amadou Koufa marque la fin de l’ascension continue de ce prédicateur peul, figure charismatique du Front de libération du Macina, devenu la katiba Macina, rattachée au groupe Ansar Dine du Touareg malien Iyad Ag Ghali.

Le 8 novembre, Koufa s’était exprimé pour la première fois dans une vidéo diffusée par le JNIM, où il appelait les Peuls d’Afrique de l’Ouest jusqu’au Cameroun au djihad. En octobre 2017, il était déjà apparu aux côtés d’Iyad Ag Ghali à l’occasion de la création du JNIM, mais silencieux. Sa seule présence était lourde de sens, rompant avec l’image d’un djihad mené au Mali par des étrangers – notamment des Arabes algériens – ou des Touaregs.

L’influence d’Amadou Koufa a grandi – à tout le moins médiatiquement –  à mesure que le centre du Mali était gagné par l’insécurité, au point d’être aujourd’hui « la zone la plus dangereuse du Mali », selon un récent rapport de la Fédération internationale des droits de l’homme. « Les attaques de la katiba Macina contre les représentants et les symboles de l’État dans le centre du pays ont réactivé les tensions communautaires au sein d’un espace complexe », écrit l’ONG. Elle dénonce les violences commises contre des civils pris au piège du terrorisme et du contre-terrorisme, ciblés à la fois par les djihadistes, les forces de défense et de sécurité et les milices communautaires.

La mort de Koufa changera-t-elle la donne ? Depuis son lancement en 2014, Barkhane dit avoir tué « plus de 600 terroristes », parmi lesquels des chefs de premier plan d’Ansar Dine, d’AQMI et de l’État islamique au Grand Sahara dans toutes les régions du nord du Mali. Les effets tardent pourtant à se faire sentir et rares sont les observateurs indépendants à constater une amélioration sensible de la sécurité pour les Maliens depuis 2012.

Sa disparition met en tout cas un point final aux timides initiatives visant à négocier avec lui. En 2017, la conférence d’entente nationale avait recommandé de « négocier avec les belligérants du centre, en l’occurrence Hamadoun Kouffa ». Les quelques « touches » obtenues par le président de l’Assemblée nationale Ali Nouhoum Diallo, notable de la communauté peule, n’avaient rien donné. Des négociations toujours refusées ou non assumées par le président Ibrahim Boubacar Keïta.

Selon une vision optimiste, la redistribution des cartes dans les zones d’influence de Koufa pourrait ouvrir des possibilités de dialogue avec les moins extrémistes des combattants, affaiblir un mouvement jusqu’alors cristallisé autour d’un leader charismatique et rendre momentanément moins audible un discours visant à radicaliser les Peuls du Sahel. La version pessimiste ira chercher au Nigeria, au Burkina Faso et ailleurs des exemples montrant que l’élimination d’un chef a parfois produit des effets contre-productifs. « Les leaders éliminés sont par ailleurs souvent remplacés par de jeunes djihadistes plus virulents et tentés par des actions plus violentes pour affirmer leur leadership », écrivait en février un collectif de chercheurs.

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