Le lanceur d’alerte Rui Pinto annonce être à l’origine des «Luanda Leaks»

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Les Luanda Leaks ont permis au consortium de médias ICIJ de publier des révélations sur la fortune d’Isabel dos Santos, fille de l’ancien président de l’Angola. Actuellement détenu au Portugal, Rui Pinto va être jugé pour piratage informatique au sujet des Football Leaks et risque 25 ans de prison.

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Après le football, l’Angola. Le lanceur d’alerte portugais Rui Pinto, à l’origine des révélations Football Leaks publiées par Mediapart et ses partenaires du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC), a annoncé lundi être à l’origine d’une autre fuite majeure de données, les Luanda Leaks, qui a nourri les enquêtes publiées à partir du 19 janvier par trente-six médias membres du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), dont Le Monde et RFI en France.

Les Luanda Leaks ont révélé comment Isabel dos Santos, fille aînée de l’ancien dictateur angolais José Eduardo dos Santos, et son mari Sindika Dokolo ont accumulé la plus grosse fortune d’Afrique (plus de 2,7 milliards d’euros), notamment grâce à de l’argent public angolais.

Rui Pinto, le lanceur d'alerte des « Football Leaks », à Budapest le 5 mars 2019, lors de son jugement d'extradition vers le Portugal. © AFP Rui Pinto, le lanceur d'alerte des « Football Leaks », à Budapest le 5 mars 2019, lors de son jugement d'extradition vers le Portugal. © AFP

Poursuivi au Portugal pour piratage informatique suite aux révélations Football Leaks, Rui Pinto est en détention provisoire à Lisbonne. Il a indiqué, dans un communiqué publié par ses avocats William Bourdon et Francisco Teixeira da Mota, « assumer la responsabilité » d’avoir transmis les 715 000 documents des Luanda Leaks à la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF), une ONG présidée par William Bourdon, laquelle a partagé les données avec l’ICIJ. 

Ses avocats précisent que Rui Pinto a transmis les Luanda Leaks « sans contrepartie » parce qu’il « considérait que c’était son devoir de citoyen ». « M. Pinto a voulu faciliter la compréhension d’opérations complexes conduites avec la complicité de banques et de juristes qui n’ont pas seulement appauvri le peuple angolais, mais qui ont également eu des conséquences néfastes au Portugal », précisent maîtres Bourdon et Teixeira da Mota.

Isabel dos Santos et son mari soupçonnaient déjà que Rui Pinto était à l’origine de la fuite. « On savait que plusieurs de nos sociétés avaient été ciblées par un hacker portugais », avait affirmé la semaine dernière Sindika Dokolo. 

Les Luanda Leaks ont documenté la manière dont Isabel dos Santos a bénéficié du soutien d’entités publiques pour bâtir sa fortune, disséminée dans une myriade de sociétés offshore basées dans des paradis fiscaux, ses relations privilégiées avec l’entreprise pétrolière d’État Sonangol, sa mainmise sur le business des diamants angolais, ou ses investissements à Monaco.

Le 22 janvier, trois jours après la publication des Luanda Leaks, la justice angolaise a formellement accusé Isabel dos Santos et plusieurs de ses associés portugais de « fraude », « détournement de fonds », « blanchiment d’argent », « trafic d’influence » et « abus de biens sociaux ». La justice portugaise a pour sa part ouvert une enquête le 10 janvier pour « blanchiment » au sujet des nombreux investissements réalisés par Isabel dos Santos au Portugal, l’ancienne puissance coloniale de l’Angola.

Isabel dos Santos et son mari nient toute irrégularité et se disent victimes d’un complot orchestré depuis qu’un nouveau président, João Lourenço, a succédé à José Eduardo dos Santos à la tête de l’Angola en 2017. 

Les Luanda Leaks ont déjà eu d’importantes répercussions. Le cabinet d’audit PWC, qui a aidé Isabel dos Santos à structurer ses affaires, a exprimé ses regrets et lancé une enquête interne. La banque portugaise EuroBic, dont Isabel dos Santos est le premier actionnaire, a annoncé mettre fin à sa « relation commerciale » avec elle. Enfin, un banquier d’EuroBic cité dans les Luanda Leaks, Nuno Ribeiro da Cunha, a été retrouvé mort mercredi 22 janvier 2020 à Lisbonne. Il se serait probablement suicidé.

Après les Football Leaks, qui ont révélé comme jamais auparavant la face noire du foot business (lire ici et ), Rui Pinto démontre une nouvelle fois avec les Luanda Leaks l’intérêt public majeur de l’énorme masse de documents qu’il a obtenus, et dont seulement un tiers a été exploité à ce jour.

Lors de son arrestation à Budapest en janvier 2019 à la demande du Portugal, les policiers ont saisi 10 téraoctets de données, pour la plupart cryptées, dont seulement 3,4 téraoctets (70 millions de documents) ont été partagés avec l’EIC à partir de 2016, et une part bien plus faible avec l’ICIJ début 2019 (715 000 documents).

Les 6 téraoctets de données inédites contiennent notamment des informations bancaires sur les îles Caïmans, l’un des pires paradis fiscaux de la planète. « Mes données ont le même potentiel que les Panama Papers », nous avait déclaré Rui Pinto en février 2019, peu avant d’être extradé au Portugal et placé en détention provisoire.

Le 17 janvier dernier, Rui Pinto a été renvoyé en correctionnelle pour 90 délits, dont une tentative d’extorsion, un sabotage informatique et une flopée d’actes présumés de piratage (lire ici), suite à des plaintes déposées par plusieurs entreprises et institutions (le cabinet d'avocats portugais PLJM, le fonds d'investissement Doyen Sports, le club Sporting Lisbonne, la fédération portugaise de football...). Son procès doit normalement se tenir d’ici le mois de septembre à Lisbonne. Il risque jusqu’à vingt-cinq ans de prison.

Malgré l’intérêt public de ses révélations, la justice portugaise refuse de le considérer comme un lanceur d’alerte, et n’a entamé aucune enquête sur les turpitudes du football sur la base de ses données. « Mon problème, c’est le déséquilibre du système politique et judiciaire portugais et la manière dont il protège la criminalité. Le football est intouchable. Et les autorités protègent le secteur », déclarait Rui Pinto le mois dernier dans une interview à l’EIC.

Le sort de Rui Pinto est au cœur d’une bataille judiciaire entre le Portugal et plusieurs pays européens menés par la France. Juste avant son arrestation, le jeune Portugais avait engagé une collaboration avec le parquet national financier français (PNF), auquel il a remis un large échantillon de 12 millions de fichiers informatiques. Le PNF a ensuite lancé une procédure de coopération judiciaire européenne, via Eurojust, lors d’une réunion qui a rassemblé neuf pays désireux d’ouvrir des enquêtes basées sur les Football Leaks.

Le PNF a également réussi à récupérer l’intégralité des documents Football Leaks en Hongrie. Mais Rui Pinto ne souhaite pas pour l’instant donner le mot de passe permettant de décrypter les données, vu le risque judiciaire qui pèse sur lui au Portugal.

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Après une première saison en 2016, Mediapart et 14 médias européens regroupés au sein du réseau European Investigative Collaborations (EIC) ont publié en novembre 2018 la deuxième saison des Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme, basée sur plus de 70 millions de documents obtenus par Der Spiegel, soit 3,4 téraoctets de données. Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matchs, influence politique : les Football Leaks documentent de manière inédite la face noire du football.