En Malaisie, la société civile au chevet des réfugiés rohingyas

Par Aude Vidal

Une myriade d’acteurs de la société civile tentent, dans un certain désordre, de compenser l’incurie du gouvernement de Malaisie et de porter assistance aux dizaines de milliers de réfugiés rohingyas auxquels le pays refuse l’asile et le droit de travailler.

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Rangoun (Birmanie), Kuala Lumpur (Malaisie), de notre envoyée spéciale.- Mi-novembre 2016, une nouvelle crise secoue l’État birman d’Arakan (ou État de Rakhine, selon la terminologie du pouvoir birman actuel) : villages brûlés, femmes méthodiquement violées. La guerre contre les Rohingyas monte de nouveau en intensité. C’est l’occasion pour Najib Razak, le premier ministre de la Malaisie, de se présenter comme leur défenseur. Lors d’une grande manifestation à Kuala Lumpur le 4 décembre, il prévient les autorités birmanes : « Le monde ne peut pas regarder perpétrer un génocide sans rien faire. » S’ensuit un incident diplomatique avec la Birmanie, qui ferme ses frontières à ses citoyens souhaitant travailler en Malaisie. La mesure est susceptible d’y déstabiliser le marché du travail, déjà affecté par le départ de nombreux travailleurs étrangers à mesure que le ringgit malaisien perd de sa valeur. En permettant à des réfugiés rohingyas d’exercer une occupation légale, une idée suggérée par la Malaysian Employers Federation et qui concerne initialement 300 personnes, le premier ministre conjugue charité et intérêt bien compris.

La Malaisie n’est signataire ni de la convention des Nations unies de 1951 relative au statut des réfugiés, ni du protocole de 1967 qui la complète. Et qu’il s’agisse d’éducation ou d’inclusion économique, tout est refusé aux Rohingyas par les autorités, comme en Birmanie, où ils sont officiellement apatrides. Certains critiquent donc la nouvelle stratégie gouvernementale. Jules Ong, « journaliste et militant », réagit : « Que le gouvernement signe la convention des Nations unies et c’est à ce titre que nous pourrons juger de la sincérité de son engagement. Cela fait des années que l’on ne permet pas aux Rohingyas de travailler, bien que notre économie ait besoin de travailleurs étrangers. » Le HCR est plus optimiste et pour son représentant, Richard Towle« la signature de la convention est devenue un leurre qui nous détourne du plus important, de ce que nous pouvons faire pour améliorer la vie des personnes qui ont fui leur pays pour trouver refuge ici ».

Le coup de gueule du premier ministre, aussi intéressé soit-il, a fait bouger les lignes… pendant quelques jours. Après cet incident, les ministres des affaires étrangères de l’Asean, l’association des nations d’Asie du Sud-Est, se réunissent en urgence à Rangoun le 19 décembre. Ils en sortent avec la résolution de partager plus d’informations sur l’état du conflit dans l’Arakan. La communauté internationale semble bien impuissante.

« Alors que les représentations habituelles des réfugiés les montrent dans des camps, c’est aujourd’hui en ville que vit une majorité d’entre eux », explique Sonia Ben Ali, directrice de l’ONG française Urban Refugees, en mission à Kuala Lumpur. Les Birmans constituent 90 % des 150 000 réfugiés officiellement pris en charge par le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies (UNHCR) en Malaisie. Parmi eux, les Rohingyas sont les plus représentés, avec 55 000 personnes (au moins le double, estiment les observateurs, en prenant en compte ceux qui peinent à se faire enregistrer). Les étrangers, migrants et réfugiés, représenteraient jusqu’à 30 % de la main-d’œuvre dans le pays, une ressource peu chère et inépuisable pour les entrepreneurs – jamais inquiétés pour l’embauche d’un clandestin. Les bénéfices de l’exploitation des travailleurs étrangers ne sont pas les mêmes pour les deux plus grandes communautés du pays : alors que les patrons de petites et moyennes entreprises sont majoritairement d’origine chinoise, comme un quart de la population, les travailleurs le plus susceptibles de voir leur rémunération tirée vers le bas sont malais et constituent la majorité démographique au pouvoir dans le pays. La solidarité avec des musulmans persécutés se heurte donc à l’omniprésente question de la répartition des richesses entre communautés en Malaisie et explique en partie le refus de traiter humainement des personnes qui fuient les persécutions dans leur pays. Aussi, une myriade d’acteurs tentent dans un certain désordre de compenser l’incurie de leur gouvernement.

Dans la banlieue nord de Kuala Lumpur, à Batu Caves, travaillent et vivent des Rohingyas regroupés grâce aux efforts d’Ustaz Rafik, installé ici depuis 1982. Le centre MyWelfare, qu’il a créé en 2014, doit lever chaque mois 10 000 ringgits (environ 2 200 euros) pour payer le loyer de la maison, le salaire des enseignants et les repas distribués aux 70 élèves, six jours par semaine. Outre les enseignements, séculiers le matin, religieux l’après-midi, MyWelfare est aussi lieu de prière, atelier de cuisine, centre communautaire et lieu d’accueil pour quelques familles ou mères isolées qui sont dans les situations les plus difficiles. Les dons viennent de l’extérieur de la communauté, mais également des Rohingyas eux-mêmes et du produit des ventes de sambal, une pâte pimentée cuisinée au centre et commercialisée par le Berani Project, une entreprise sociale.

HumanAid prodigue des soins médicaux aux Rohingyas et en fait état sur sa page Facebook © HumanAid HumanAid prodigue des soins médicaux aux Rohingyas et en fait état sur sa page Facebook © HumanAid

Tan Chia Wei, son animatrice, explique : « Tous les acteurs doivent y trouver leur compte. […] Je dois pouvoir vendre les produits ou les services offerts par les Rohingyas et les salariés recevoir une rémunération juste, des conditions de travail correctes et des perspectives de montée en qualification. » Un obstacle de taille : les réfugiés sont considérés comme des immigrants illégaux et, à ce titre, n’ont pas le droit de travailler. Pour éviter la prison aux réfugiés et des amendes aux employeurs, les travailleurs sont des bénévoles auxquels MyWelfare offre une indemnité en échange de leur travail. D’ici à quelques années, le Berani Project espère faire du microcrédit pour permettre aux réfugiés de monter des entreprises. Le tour de force juridique reste encore à trouver, puisqu’ils n’ont pas non plus le droit de posséder quoi que ce soit en Malaisie.

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