Au Venezuela, l’union nationale n’est pas à l’ordre du jour

Par Adrien Galpin

L’ensemble du pays est sous quarantaine depuis le 17 mars. Le président Nicolás Maduro a voulu frapper vite et fort dans un pays fragilisé depuis des années par une situation politique et économique dégradée. 

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Caracas (Venezuela), correspondance.– À Caracas, seuls les « Guacamayas », les grands aras bleus qui font la fierté de la capitale, circulent encore librement. Depuis mardi 17 mars, l’ensemble du pays est en quarantaine. Impossible de se déplacer dans les rues sans masques et sans gants, les autoroutes et les grandes avenues sont condamnées et des barrages ont été installés aux portes des villes, parfois même dans certains quartiers. Un couvre-feu a été décrété. L’armée, déployée un peu partout pour faire respecter le confinement, ne laisse circuler que les personnels de santé, quelques fonctionnaires et parfois la presse.

Le président Nicolás Maduro a voulu frapper vite et fort. Avant même la détection des premières contaminations, il suspend les vols en provenance d’Europe et de Colombie le jeudi 12 mars. Puis lorsque les deux premiers cas sont diagnostiqués, le lendemain, il annonce la fermeture des écoles et des universités. Dans les jours qui suivent, la pandémie s’étend rapidement, plus rapidement qu’ailleurs : en à peine quatre jours, le Venezuela comptait déjà 33 cas –il en a désormais 107, dont un premier mort ce jeudi 26 mars 2020. Le chef de l’État n’a eu alors d’autre choix que de confiner l’ensemble du pays, suspendre tous les vols, commerciaux comme privés.

Habitués aux situations sortant de l’ordinaire, les Vénézuéliens acceptent et comprennent le confinement : les rues se vident. Et pour les rares réfractaires, le fait de n’y voir que des hommes lourdement armés suffit à les convaincre de rester chez eux. « C’est contraignant, mais on a déjà vécu pire l’an dernier », confie Eduardo, un habitant de la capitale. Il fait référence aux grandes coupures d’électricité qui ont laissé le pays dans le noir pendant cinq jours. « Le problème, cette fois-ci, c’est que cela risque de durer beaucoup plus longtemps. »

À Caracas, à l'entrée d'un marché le 18 mars 2020. © REUTERS/Manaure Quintero À Caracas, à l'entrée d'un marché le 18 mars 2020. © REUTERS/Manaure Quintero

Si la quarantaine est si bien suivie, c’est surtout parce que les Vénézuéliens sont conscients de l’état désastreux de leur système de santé. « Quatre hôpitaux sur cinq n’ont pas d’eau courante plus de deux jours par semaine », résume le chirurgien et docteur en épidémiologie Julio Castro. Autant d’hôpitaux qui ne remplissent pas les critères nécessaires établis par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour faire face au virus. « L’hôpital public manque de tout, détaille le médecin. Les patients doivent amener eux-mêmes leurs médicaments, le personnel a réduit comme peau de chagrin à cause des salaires de misère… Nous ne pouvons pas faire face à une épidémie de cette ampleur. »

Dimanche soir à la télévision publique, Nicolás Maduro annonçait que sept nouveaux cas avaient été diagnostiqués portant le total à 77 officiellement. Au même moment, son rival Juan Guaidó, président par intérim autoproclamé, assurait dans une interview au Nuevo Herald que le gouvernement mentait sur les chiffres et qu’il y aurait en réalité plus de 200 cas, « de source extra officielle », a-t-il affirmé.

Dans tous les cas, le confinement, même s’il semble être la meilleure solution face au Covid-19, risque d’être particulièrement problématique au Venezuela« Le virus arrive dans un pays qui est déjà malade, résume Luis Vicente Leon, président de l’institut Datanalisis. On avait déjà des problèmes de distribution, des pénuries et tout va s’amplifier. » Au lendemain de sa mise en place, les premiers effets de la baisse d’activité se font déjà sentir : l’essence disparaît des stations-service, les magasins se vident, et l’eau courante passe d’intermittente à quasi absente pour la majorité de la population. Les coupures d’électricité se multiplient aussi. « Les entreprises n’ont pas les moyens de tenir un ou deux mois sans activité, poursuit le politologue. Le gouvernement ne leur apportera aucune aide. Non parce qu’il ne veut pas, mais parce qu’après sept ans de crise économique, il ne peut pas. »

En plus de l’angoisse d’être infecté par le virus, la panique de manquer de tout s’empare notamment des quartiers les plus populaires. « Si ce n’est pas le virus, c’est la faim qui va nous tuer », tranche Jesus, un habitant de Petare, quartier de Caracas considéré comme le plus grand bidonville du Venezuela. Comme lui, la plupart de ses voisins vivent d’un travail informel qui n’est pas compatible avec la quarantaine. Chauffeur de taxi, femme de ménage, vendeur à la sauvette, autant d’occupations qui disparaissent alors qu’elles permettaient tant bien que mal de faire survivre des familles entières.

Et dans ces familles, c’est surtout pour les personnes âgées qu’on s’inquiète. Ce sont les plus vulnérables et cela risque d’être encore pire au Venezuela qu’ailleurs. « Il y a plus de personnes âgées qui ont des maladies pulmonaires ou respiratoires chroniques ici à cause de la crise, analyse Luis Francisco Cabezas, président de Convite, une association qui leur vient en aide. Deux tiers d’entre elles souffrent de diabète, d’hypertension ou des deux et avec la pénurie de médicaments, qu’on estime à 80 %, impossible de se soigner. » Autant dire qu’au Venezuela, le nombre de morts pourrait être bien plus important qu’en France ou en Italie.

En plus d’accentuer la crise économique et humanitaire, le Covid-19 participe aussi à la crise politique. Contrairement à de nombreux autres pays, il n’y a pas d’union nationale qui tienne pour lutter contre la maladie. Malgré les mesures rapides et efficaces du gouvernement, l’opposition reste très critique contre un président qu’elle aimerait voir partir au plus vite. Julio Borges, ancien président de l’Assemblée nationale, est même allé jusqu’à dire : « Le coronavirus, c’est Nicolás Maduro. »

Les autorités ne font pas tellement mieux. Au lieu d’informer efficacement la population sur les gestes barrières, elles se vantent de leur réactivité face au virus. Nicolás Maduro assurait par exemple que l’absence de nouveaux cas, mercredi 18 mars, était « le résultat de la quarantaine », pourtant commencée à peine 24 heures plus tôt. D’autres poids lourds du chavisme utilisent même la pandémie pour servir leur propagande anti-impérialiste. Le président de l’Assemblée nationale constituante, Diosdado Cabello, assurait le même jour que le virus avait été inventé par les États-Unis pour affaiblir des pays comme le Venezuela ou la Chine.

Pour autant, les différentes personnalités qui occupent l’espace politique vénézuélien vont devoir faire des compromis si elles veulent lutter efficacement contre le virus. « Comparé aux autres pays du monde, le Venezuela est l’équivalent d’une personne âgée diabétique avec des problèmes cardiovasculaires, commente Luis Vicente Leon. C’est-à-dire que sans une aide internationale, le pays va mourir. » Sauf qu’offrir une aide à un pays aussi polarisé que le Venezuela n’est pas chose aisée.

Nicolás Maduro a demandé un prêt de cinq milliards de dollars au Fonds monétaire international après avoir invectivé l’institution pendant des années. Aide refusée sous prétexte que la « gouvernance du Venezuela n’est pas claire » depuis l’auto-proclamation de Juan Guaidó comme président par intérim en janvier 2019. « Même si on n’en prend pas la direction pour l’instant, une menace comme le coronavirus est peut-être la seule chose qui pourrait permettre à ces deux-là de s’asseoir à une table », espère Luis Vicente Leon.

En attendant, le gouvernement multiplie les mesures « coup de poing » pour limiter les déplacements des Vénézuéliens. L’opposition, elle, appelle à laisser entrer l’aide humanitaire avec le soutien de ses alliés internationaux. Les Vénézuéliens voient quant à eux les chiffres de contamination augmenter et leurs réserves se réduire comme peau de chagrin. « On aimerait s’envoler loin, comme eux… », résume le jeune Eduardo en levant les yeux vers les aras qui planent encore entre les gratte-ciel de Caracas.

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