Libye: comment Paris a contribué à la montée en puissance d’Haftar

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Tout en reconnaissant officiellement le gouvernement de Tripoli, légitimé par l’ONU, Paris soutient secrètement depuis des années son rival, Khalifa Haftar, à l’est du pays. « L’homme fort de la Cyrénaïque » a pu ainsi asseoir son pouvoir et bâtir l’armée qu’il vient de lancer à l’assaut de la capitale. Au risque de provoquer un embrasement général.

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Déclenchée le 4 avril par l’offensive du « maréchal » Haftar contre Tripoli, la nouvelle bataille de la guerre civile libyenne, qui déchire le pays depuis 2011, n’a pas, pour l’instant, livré son vainqueur. Elle ne connaîtra peut-être d’ailleurs ni vainqueur ni vaincu si l’émissaire des Nations unies, le politologue libanais Ghassan Salamé, réussit contre toute attente à convaincre les belligérants de reprendre le dialogue qui devait s’engager début avril dans la ville saharienne historique de Ghadamès, et qui a été annulé après l’attaque contre Tripoli.

Mais elle a déjà confirmé l’ambiguïté diplomatique et la duplicité stratégique de la position française dans le conflit libyen. Ambiguïté et duplicité amèrement dénoncées dans la capitale libyenne par les manifestants qui accusent Paris de cautionner au moins tacitement l’offensive du « maréchal » Haftar.

Officiellement, Paris soutient en Libye le Gouvernement d’union nationale (GNA) du premier ministre Fayez al-Sarraj, qui siège dans la capitale, Tripoli, depuis mars 2016. Issu des accords de paix conclus à Skhirat, au Maroc, en décembre 2015, sous l’égide de l’ONU, ce gouvernement incarne aujourd’hui la légitimité du pouvoir libyen aux yeux de la communauté internationale.

Mais parallèlement, Paris accorde aussi, depuis plusieurs années, un soutien concret sous la forme d’une aide militaire discrète à l’autre camp. C’est-à-dire au pôle de pouvoir qui s’est constitué, dès l’été 2016 en Cyrénaïque, à l’est du pays, autour du parlement de Tobrouk – qui a refusé de reconnaître le GNA – et de l’autoproclamé « maréchal » Khalifa Haftar, chef de « l’Armée nationale libyenne ». Aussi autoproclamée que son chef, cette « Armée nationale » (ANL) a été rassemblée par Haftar en agglomérant d’anciens officiers de l’armée de Kadhafi, des kadhafistes recyclés, des miliciens locaux, des combattants issus de tribus ralliées, mais aussi des salafistes non-djihadistes.

Le «maréchal» Haftar lors d'une conférence à Benghazi le 21 mai 2014 © Reuters / Esam Omran Al-Fetori. Le «maréchal» Haftar lors d'une conférence à Benghazi le 21 mai 2014 © Reuters / Esam Omran Al-Fetori.

Connu depuis des années mais officiellement passé sous silence par les principaux intéressés, pour des raisons de convenances diplomatiques, ce double jeu de Paris est aujourd’hui ouvertement dénoncé par le pouvoir de Tripoli qui se déclare « surpris et perplexe ». Dans des entretiens avec la presse française, Fayez al-Sarraj a déploré « le soutien non proportionné de la France à Haftar, qui l’a décidé à passer à l’action et à sortir du processus politique ». Et son ministre de l’intérieur, Fathi Bach Agha, originaire de Misrata, ville réputée hostile à Haftar, a décidé « la suspension de tout lien de son ministère avec la partie française, dans le cadre des accords sécuritaires bilatéraux ». 

Sans citer explicitement Paris, Ghassan Salamé a, de son côté, constaté que « les divisions internationales » ont encouragé le maréchal Haftar à lancer son assaut sur la capitale. « L’unité de la communauté internationale sur la Libye était une unité superficielle et de circonstances », a-t-il expliqué. « Il y a des pays qui ont auparavant investi M. Haftar comme un champion de la lutte antiterroriste et il est vrai que M. Haftar a été actif à leurs yeux et a réussi à Benghazi, à Derna ou, plus récemment, dans le sud à neutraliser des cellules terroristes. Ils ne vont pas le lâcher maintenant, même s’ils ne sont pas d’accord avec son attaque sur Tripoli », a conclu l’émissaire de l’ONU.

La France qui soutient toujours, officiellement, « la médiation de l’ONU pour une solution inclusive en Libye » semble bien être dans ce cas. Sa relation spéciale avec Haftar remonte au milieu des années 2010. François Hollande qui avait hérité de Nicolas Sarkozy le chaos libyen, né de la révolte populaire, de l’intervention militaire internationale et de la chute de Kadhafi, venait d’étendre au reste du Sahel l’opération menée en 2013 au Mali contre les djihadistes.

Pour les militaires français, il était clair que cette immense zone grise aux frontières poreuses, sans État et gorgée d’armes qu’était la Libye, constituait un danger majeur. Car elle offrait aux djihadistes et aux groupes terroristes du Sahel des entrepôts inépuisables de matériel de guerre, un territoire à investir, des ports, des aéroports et une abondante réserve de combattants. Une intervention terrestre en Libye étant exclue, restait à trouver sur place l’homme ou les hommes en mesure de mettre un peu d’ordre dans le chaos.

D’après les confidences de François Hollande recueillies par Le Monde, c‘est à ce moment que le maréchal-président égyptien lui a conseillé de s’appuyer sur Khalifa Haftar. « En 2015, rapporte Hollande, le président Sissi m’a confié : si vous voulez éviter que la Libye devienne islamiste, vous avez avec Haftar quelqu’un qui peut assumer une protection, un mur, au moins dans la partie est du pays. »

Pour la DGSE, comme pour les renseignements militaires français, Haftar est alors loin d’être un inconnu. Mais ses états de service connus ne révèlent pas un stratège exceptionnel. Engagé aux côtés de Kadhafi dans le coup d’État de septembre 1969 qui a renversé le roi Idriss, c’est lui qui est chargé, en 1987, à la tête de 20 000 hommes de défendre la bande d’Aouzou, territoire tchadien que la Libye a envahi mais que N’Djamena entend récupérer. Face aux Tchadiens de Hissène Habré, deux fois moins nombreux mais meilleurs combattants et aidés par les militaires français, Haftar essuie une humiliante défaite. Il est fait prisonnier avec 2 000 de ses hommes et près de 2 000 autres sont tués. 

C’est la CIA qui le tire de sa geôle tchadienne en lui proposant d’abord de constituer au Tchad une armée destinée à renverser Kadhafi puis en le transférant aux États-Unis, où il s’installe près de Langley, siège de la CIA, et devient l’une des figures de l’opposition libyenne. À la chute de Khadafi, en 2011, il se précipite à Tripoli, où il réclame le poste de chef d’état-major mais mesure vite qu’il n’est pas le bienvenu.

Des « nuances » entre le Quai d’Orsay et la Défense…

Rentré aux États-Unis, il prépare son véritable retour, qui aura lieu en 2013. C’est à ce moment qu’il assemble, grâce à l’aide financière de Riyad et d’autres capitales arabes, son ANL et l’engage à la fois contre les djihadistes de Benghazi et contre la coalition « Aube de la Libye », liée aux Frères musulmans, qui soutient le pouvoir de Tripoli. Il ne cesse de le répéter, son objectif prioritaire est le même que celui du maréchal al-Sissi : l’éradication des terroristes. Et son projet évident mais inavoué est d’instaurer un régime sur le modèle de la dictature égyptienne.

Lorsque François Hollande évoque pour la première fois le conflit libyen avec le président égyptien, la situation politico-militaire sur le terrain est des plus chaotiques. Du moins en apparence. Car les tensions et les affrontements en cours obéissent à des conflits d’intérêts et des lignes de fractures régionales, tribales, religieuses, compliquées par des ingérences étrangères, qui n’échappent pas aux connaisseurs de la complexe société libyenne.

Certains d’entre eux, notamment à Paris, à Washington et dans le monde arabe sont d’accord sur un point : seul un homme fort peut sortir la Libye du désastre où elle sombre. Les accords de Skhirat ont bien désigné un premier ministre, l’architecte et homme d’affaires Fayez al-Sarraj, mais il a eu le plus grand mal à prendre possession de son bureau et de sa capitale. Il est soutenu par la Turquie et le Qatar, mais ne dispose, comme force armée, que des solides milices de Misrata, aidées par Washington, Londres et Rome, mais aux effectifs et au potentiel militaire limité.

En face, le pôle de pouvoir de l’est, qui sape systématiquement le pouvoir de Tripoli, monte en puissance. Politiquement et militairement. Le parlement de Tobrouk refuse de voter l’investiture du premier ministre, les assemblées tribales de Benghazi et Derna ne reconnaissent pas non plus l’autorité d’al-Sarraj. Et Haftar devenu « l’homme fort de la Cyrénaïque » continue la construction de « son » armée.

Avec l’aide généreuse de l’Égypte, de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et l’appui politique et diplomatique de la Russie. Sa stratégie : achever la reconquête de Benghazi, contrôlé depuis 2014 par une coalition djihadiste, reprendre les bastions tenus par Al-Qaïda ou Daech et s’emparer du « croissant pétrolier » du golfe de Syrte. En attendant mieux. Les armes ne manquent pas : elles affluent à travers la frontière égyptienne. Le Caire offrira même à Haftar une petite aviation en lui fournissant quelques vieux Mig et une flottille d’hélicoptères.

À partir du début 2016, des conseillers français – plusieurs dizaines – sont discrètement présents sur le terrain, Les uns appartiennent aux Forces spéciales et relèvent du ministère de la défense, les autres au service « Action » de la DGSE. Ils contribuent à la recherche et à l’analyse du renseignement et interviennent en appui dans les opérations contre les djihadistes. Leur présence sera involontairement confirmée en juillet lorsque « trois sous-officiers en service commandé » sont tués à bord d’un hélicoptère, apparemment abattu près de Benghazi. Trois autres agents de la DGSE, morts, trois mois plus tard dans le crash de leur avion près de l’aéroport de Malte, travaillaient peut-être aussi à la surveillance de l’espace maritime libyen. 

À Paris, cet engagement de « conseillers » militaires français aux côtés du général Haftar, rival revendiqué de l’homme que le Quai d’Orsay considère comme l’interlocuteur légitime de la France, provoque quelques remous au sein du gouvernement et quelques accrochages entre le ministre des affaires étrangères Laurent Fabius et celui de la défense, Jean-Yves Le Drian. 

« Lorsque j’ai été nommé à la tête de la DGSE, a confié en octobre 2018 à Mediapart Bernard Bajolet, qui a dirigé les services secrets français de 2013 à 2017, Daech était implanté à Benghazi. Les objectifs étaient alors de combattre le terrorisme, ce que nous avons fait avec des sacrifices et des résultats, mais aussi d’établir des relations de confiance avec des interlocuteurs importants. Nous avons alors noué des liens avec Haftar, qui était un acteur important, mais aussi avec Fayez Sarraj. Je ne révèle pas un grand secret en vous disant qu’il y avait parfois, disons des nuances, entre le Quai d’Orsay et la Défense sur ces relations. C’est vrai : le fait que je parle à Haftar suscitait des réactions au Quai qui estimait qu’on ne devait dialoguer qu’avec Fayez al-Sarraj. Je respectais cet homme mais il ne contrôlait qu’une toute petite partie de la Libye.

« Haftar, en revanche, était très efficace dans la lutte contre Daech. Et tout en étant critiquable sur certains points, il avait acquis une véritable influence en Cyrénaïque. Je dirais aujourd’hui que ces relations étaient complémentaires. Mais nous avions aussi des contacts avec d’autres dirigeants libyens, comme les responsables de la milice de Misrata, ceux de Zintan, les gens du Fezzan par exemple, et d’autres encore. Le tout en nous efforçant de ne pas susciter la suspicion des voisins. Tout, je l’admets, n’a pas été fait dans la transparence, mais dans ce genre de situation une certaine discrétion est parfois indispensable. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’en Libye, vous ne pouvez pas espérer contribuer à la stabilisation de la situation si vous ne parlez pas au maximum de gens. À l’exception des terroristes, que l’on combat. Le résultat a été la réunion, en France, inconcevable quelques mois plus tôt, des dirigeants de Tripoli et de l’est. »

Le virage pro-Haftar de Washington

Le résultat de ces rencontres, en juillet 2017 à La Celle-Saint-Cloud, puis en mai 2018 à l’Élysée, s’avère, sur le long terme, décevant. Après les poignées de main et les promesses, Haftar et al-Sarraj regagnent Benghazi et Tripoli campés sur leurs convictions et l’émissaire de l’ONU commence à mesurer qu’il sera très difficile, voire impossible de réunir la Conférence nationale qu’il projette et quasi utopique d’imaginer un jour des élections.

Mais aux yeux d’Emmanuel Macron pour qui la lutte contre le terrorisme et le djihadisme au Sahel est capitale, il n’est pas question de changer de politique, de stratégie et de partenaires. La continuité, sur ce point, avec Hollande est claire. D’autant plus que l’une des prises de guerre majeures de Macron dans les rangs du PS, Jean-Yves Le Drian, passe du ministère de la défense au Quai d’Orsay, éliminant du même coup les remous et les « nuances » constatés par Bernard Bajolet. Conséquence, parmi d’autres, de cette nouvelle ligne assumée du ministère des affaires étrangères, l’ambassadrice française à Tripoli, Brigitte Curmi, doit quitter son poste en août 2018, après seulement deux ans de présence. Il lui est reproché de ne pas être suffisamment « Haftar compatible ». 

Pour l’Élysée et le Quai d’Orsay, qui s’appuient en priorité, dans le monde arabe, sur les fidèles clients et partenaires que sont l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis – comme le montre la fourniture d’armes à ces pays engagés au Yémen –, le fait que Riyad, Le Caire et Abou Dhabi soient aussi les principaux alliés et soutiens d’Haftar n’est évidemment pas indifférent. Une même logique stratégique, mais aussi commerciale, guide ces choix.

Et l’irruption récente de Donald Trump aux côtés du « maréchal » libyen, qui bénéficiait déjà de l’appui de Moscou, ajoute, dans son jeu diplomatique un atout de taille, que Paris ne sous-estime pas. Comment ne pas voir dans cette convergence exceptionnelle une justification de l’option adoptée en secret dès 2015 et confirmée depuis ?

Après avoir longtemps, sous Obama puis sous Trump, conservé une position de réserve diplomatique prudente entre les deux pôles de pouvoir libyens, Washington vient de s’engager clairement aux côtés d’Haftar. Ce changement d’attitude s’est manifesté d’abord, indirectement, par un feu vert donné au maréchal égyptien al-Sissi, protecteur assumé d’Haftar, lors de sa visite à Washington, cinq jours après le déclenchement de l’offensive contre Tripoli.

Puis par un coup de téléphone du président américain à Haftar, le 15 avril, soulignant leur « vision commune », le jour même où Londres soumettait au Conseil de sécurité de l’ONU une résolution demandant un cessez-le-feu. Enfin par un communiqué de la Maison Blanche saluant le « rôle significatif du maréchal Haftar dans la lutte contre le terrorisme et la sécurisation des ressources pétrolières de la Libye ».

Associé, comme Berlin à la résolution britannique, Paris répète aujourd’hui que « la France parle à tout le monde », rappelle l’aide apportée à la formation de la garde de Fayez al-Sarraj et affirme n’avoir pas été prévenu de l’offensive sur Tripoli. Mais la France ne peut nier son rôle dans la montée en puissance d’Haftar que le soutien conjugué de Washington et Moscou semble aujourd’hui encourager à « aller jusqu’au bout », selon la formule d’un diplomate anonyme.

À l’ONU, malgré le risque d’un « embrasement généralisé », souligné par Ghassan Salamé, la Russie et les États-Unis continuent à réclamer du temps et à indiquer qu’ils ne sont « pas prêts » à voter la résolution britannique, ce qui a incité Londres à retirer, peut-être provisoirement, son texte.

Humiliée par le déclenchement de l’offensive contre Tripoli alors que son secrétaire général, António Guterres, se trouvait en Libye pour appeler à la tenue d’une conférence de réconciliation nationale, marginalisée par la convergence des stratégies de Washington et Moscou pour bloquer l’appel au cessez-le-feu, l’ONU n’a jamais été aussi impuissante face au conflit libyen.

Alors que les combats ont déjà fait près de 300 morts et que les organisations humanitaires s’alarment de la situation de milliers de migrants otages du conflit, seuls désormais les soutiens de Haftar peuvent encore arrêter l’engrenage de la guerre. Washington, Moscou, Riyad, Le Caire, Abou Dhabi n’y étant pas disposés, peut-on espérer une initiative de Paris ?

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