PROCHE-ORIENT Reportage

A Amona, les colons israéliens n’ont «aucune intention de partir»

En dépit des tentatives du gouvernement israélien pour éviter sa démolition, l’avant-poste illégal d’Amona, construit en 1996 sur des terres palestiniennes, doit être évacué d’ici au 25 décembre prochain.

Chloé Demoulin

27 novembre 2016 à 09h33

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Amona, Ofra et Silwad (Cisjordanie), envoyée spéciale.- Situé entre Ramallah et Naplouse, à l’est de la route 60, Amona est perché sur une colline dégarnie par le vent. C’est là, dans des maisons préfabriquées recouvertes de toits en tôle, que vivent une cinquantaine de familles. « Ce n’est pas toujours facile », admet Eli Greenberg, installé dans l’avant-poste israélien depuis treize ans. « Nous plaisantons souvent à propos du fait que nous devrions mettre des cailloux dans les chaussures de nos enfants pour éviter qu’ils ne s’envolent », dit-il dans un sourire. « Mais c’est une source d’accomplissement moral et spirituel de vivre dans une petite communauté familiale comme celle-ci », ajoute ce juif orthodoxe, père de huit enfants. « Ici, je me sens de retour chez moi », affirme-t-il jeudi 17 novembre face à plusieurs journalistes, invoquant ses « racines bibliques » et le fait qu’il soit le « descendant d’Abraham, d’Ezequiel et de Jacob, qui ont été forcés de s’exiler de cet endroit ».

Amona est l'un des plus anciens et des plus importants avant-postes israéliens en Cisjordanie. © C.D.

C’est dans le même esprit messianique que Nahum Schwartz a décidé de s’installer à Amona, dans la foulée des accords d’Oslo au début des années 1990. Originaire de la colonie voisine d’Ofra, l’une des plus anciennes de Cisjordanie, il fait partie des premiers à investir la colline en 1996 afin de poursuivre, dit-il, « la mission des pionniers d’Israël ». Une poignée d’utopistes qui va très vite bénéficier d’un soutien financier du ministère du logement et de la construction israélien – 2,16 millions de shekels, soit environ 500 000 euros – et d’encouragements de la part de personnalités politiques de premier plan. Nahum Schwartz se souvient notamment d’une visite d’Ariel Sharon, alors ministre des infrastructures nationales sous le premier mandat de Benjamin Netanyahou. « C’était en 1998 ou 1999, Ariel Sharon nous a dit : “Vous êtes paresseux. Vous ne construisez pas assez vite. Il faut commencer à construire !” »

Aux yeux de la communauté internationale mais aussi des lois israéliennes, l’avant-poste d’Amona est pourtant jugé illégal. Dans un arrêt rendu le 14 novembre 2016, la Cour suprême israélienne a confirmé que cette colonie « sauvage », construite sur des terres privées palestiniennes, devait être détruite au plus tard le 25 décembre 2016. Une date butoir que le gouvernement lui demandait de repousser de sept mois. « Les juges ont utilisé un langage pointu. Ils n’ont pas émis une recommandation vis-à-vis du gouvernement israélien. Ils lui ont ordonné de faire évacuer Amona, et d’user de la force si nécessaire », souligne Mohammed Shkair, avocat des dix propriétaires palestiniens revendiquant leurs terres et membre de l’ONG Yesh Din. C’est cette petite association israélienne, spécialisée dans le conseil juridique, qui porte la première l’affaire devant la Cour suprême en 2008. Le début d’une longue bataille judiciaire.

En 2012, la Cour suprême israélienne statue en faveur des plaignants palestiniens, affirmant qu’Amona doit être démoli. Certains habitants de l’avant-poste se pourvoient en appel. Ils assurent avoir acheté les terres sur lesquelles ils habitent. D’autres, comme Nahum Schwartz, nient le fait que des Palestiniens y aient été présents avant 1996. « Quand nous étions enfants, Amona était notre terrain de jeu. Il n’y avait rien ici. Et si cette terre avait été disputée, jamais mes parents ne m’auraient autorisé à y jouer », assure-t-il. Tous plaident avoir été encouragés par le gouvernement. Mais en 2014, la Cour suprême donne à nouveau l’ordre d’évacuer Amona. Les juges écartent l’idée d’une légalisation rétroactive de l’avant-poste, et cela même si les achats de terres revendiqués par ses habitants venaient à être authentifiés par une autre juridiction.

Comme tous les habitants d'Amona, Eli Greenberg estime être chez lui. © C.D.

Acculé, le gouvernement israélien commence alors à envisager un plan pour reloger les habitants d’Amona sur d’autres terres, proches d’Ofra ou d’une autre colonie israélienne plus au sud de la Cisjordanie. « Un cadeau fait aux colons », lâche Mohammed Shkair. Mais la solution, qui reste à ce jour au stade de projet, est rejetée en bloc par les principaux intéressés. « Nous sommes à Amona pour y rester. Nous n’avons aucune intention de partir », tranche Eli Greenberg. « L’État d’Israël a fait des investissements notoires à Amona. Nous leur fournissons quotidiennement un système éducatif, des infrastructures, des transports, l’électricité », détaille de son côté Avi Roe, président du conseil régional de Binyamin, dont dépendent Ofra et Amona. « Ce serait irrationnel de leur demander de partir vingt ans après. »

Comme en 2005, avant l’évacuation de Gaza, les habitants d’Amona ne se préparent donc pas au jour d’après. Bien au contraire, ils ont été galvanisés par la dernière carte abattue par la frange la plus radicale du gouvernement Netanyahou : un projet de loi qui permettrait d’ordonner la confiscation de terrains appartenant à des propriétaires privés palestiniens en échange du versement d'indemnisations, et donc de légaliser les avant-postes comme Amona. « Je serai ouvert à l’idée de négocier autour d’un café, face-à-face avec les propriétaires arabes », propose Eli Greenberg. « C’est une très bonne loi. Nous voulons rester ici au nom de la loi », renchérit Nahum Schwartz.

La destruction d’Amona pourrait faire exploser la coalition fragile de Benjamin Netanyahou

Le texte a été adopté en lecture préliminaire à la Knesset le 16 novembre dernier, par 58 voix contre 50 avec le soutien du premier ministre Benjamin Netanyahou. Un vote « en faveur du rêve national », s’est empressé de saluer Naftali Bennett, chef du parti HaBayit HaYehudi (Le Foyer juif), et ministre de l’éducation. Depuis l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, ce fervent défenseur des colonies voit une occasion historique de tirer un trait sur la solution à deux États.

Dénoncée par la gauche israélienne, cette loi a vivement été critiquée par le chef du parti travailliste, Yitzhak Herzog : « Je comprends la peine des familles, mais [la Cour suprême] leur a donné deux ans pour évacuer les lieux, et regardez ce que ce virus a fait de l’État d’Israël et combien c’est dangereux pour la démocratie », a-t-il tonné sur la radio militaire israélienne.

Mariam Hammad, à Silwad, le 17 novembre. © C.D.

Contestable sur le plan légal, la loi a également suscité la désapprobation du conseiller juridique du gouvernement et procureur général, Avichai Mandelblit. Ce texte « qui porte atteinte à la propriété privée est contraire au droit israélien et au droit international », a-t-il estimé, mettant en garde contre de possibles appels, non seulement auprès de la Cour suprême israélienne, mais également de la Cour pénale internationale.

Problématique sur le plan politique et juridique, l’hypothèse d’une compensation financière est par ailleurs loin de séduire les Palestiniens concernés. « Je veux juste ma terre. Elle représente bien plus à mes yeux que n’importe quelle somme d’argent. J’y ai passé toute mon enfance. Mon père travaillait dessus, nous l’aidions à récolter ses haricots et ses tomates », raconte Mariam Hammad. Installée avec ses trois fils dans le village palestinien de Silwad, à quelques kilomètres seulement d’Amona, cette grand-mère de 82 ans se souvient du jour où tout a basculé. « Je les ai vus prendre nos terres de force en installant leurs caravanes. J’étais devant le fait accompli. J’avais envie d'aller les voir, de leur dire qu’ils ne pouvaient pas prendre ma terre, mais l’armée israélienne m’en a empêché. Cela m’a brisé le cœur », confie-t-elle des sanglots dans la voix. « Me demander si je peux renoncer à ma terre, c’est comme me demander si je peux renoncer à mon fils, aucune somme d’argent ne pourra m’y pousser, c’est impossible », affirme lui aussi Issa Zayed, un autre des propriétaires palestiniens, qui cultivait des figuiers à Amona avant que les colons, dit-il, ne détruisent ses plantations.

Depuis plusieurs semaines, la destruction programmée d’Amona est considérée comme la bombe qui pourrait faire exploser la coalition fragile de Benjamin Netanyahou avec ses alliés les plus droitiers. Mais « l’opération de sauvetage d’Amona », incarnée par le projet de loi contesté présenté par le gouvernement, pourrait n’être « qu’un leurre »suggérait un article du Times of Israël le 18 novembre. Un projet irréaliste simplement destiné à prouver aux colons que la droite israélienne a tout entrepris pour les sauver.

En attendant, certains redoutent le jour J. En 2007, neuf maisons qui avaient été construites en dur à Amona ont été évacuées de force et détruites par des bulldozers, au terme de violents affrontements entre leurs habitants et l’armée israélienne venue les en déloger. « Les habitants vont résister et rester dans leur maison pour qu’on soit obligé de les pousser dehors », prédit Avi Roe. « Je serai là avec la police et l’armée pour faire en sorte qu’il n’y ait pas d’incident même si émotionnellement ce sera forcément tragique. » Une épreuve d’autant plus difficile pour les habitants d’Amona qu’ils sont persuadés que personne n’habitera à leur place sur la colline. « Si on évacue, Amona deviendra un no man’s land. L’armée ne laissera jamais aucun Palestinien s’installer ici. C’est trop proche d’Ofra. Ce serait trop dangereux », juge Eli Greenberg. Une crainte partagée par l’ONG Yesh Din. « Notre but n’est pas de gagner que sur le papier. Mais pour des raisons sécuritaires, les propriétaires palestiniens pourraient ne jamais récupérer leurs terres », concède Gilad Grossman, le porte-parole de l’association.

Chloé Demoulin


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