Pourquoi l’Allemagne continue de verser des retraites à d’anciens nazis

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Comment est-il possible que l’Allemagne continue de verser des pensions d’invalidité à des dizaines de milliers de personnes ayant servi comme soldat ou membre d’organisations de sécurité sous le régime nazi ? Entretien avec l’historien Stefan Klemp, auteur d’un rapport sur ce sujet.

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Berlin (Allemagne), de notre correspondant.– En 1950, l’Allemagne fédérale vote une loi qui instaure une pension d’invalidité pour des personnes ayant appartenu ou collaboré avec les forces armées du pays sous la période nazie. À l’époque, l’Allemagne veut avant tout oublier. Ces pensionnaires blessés de guerre, près de 3 millions au total, représentent aussi un formidable lobby qui veille à ses intérêts. Il faut attendre 1998 pour que la loi soit amendée et offre enfin la possibilité d’exclure les nombreux anciens membres de la SS et criminels de guerre qui touchent cette pension.

Pourtant, rien ou presque ne se passe. Ce scandale refait surface le 20 février dernier quand les députés belges votent une résolution visant à mettre fin au versement par l’Allemagne de ces retraites à dix-huit anciens combattants belges ayant collaboré en 1939-45 avec l'Allemagne.

En France, où vivent encore 54 bénéficiaires, Jean-Luc Mélenchon (LFI) a affirmé samedi 23 février qu'il allait solliciter les autres présidents des groupes parlementaires à l'Assemblée nationale afin de faire interdire ces pensions. De son côté, Geneviève Darrieussecq, secrétaire d'État aux anciens combattants, a expliqué que l'exécutif français « n'avait pas connaissance de cette pension » et allait « continuer à essayer d’avoir des éléments sur les personnes concernées ».

Le mémorial de l'Holocauste à Berlin. © Reuters / Fabrizio Bensch. Le mémorial de l'Holocauste à Berlin. © Reuters / Fabrizio Bensch.

Entretien avec l’historien Stefan Klemp, auteur d'un « Rapport sur la suppression de pensions de guerre aux criminels nazis », commandé par le ministère fédéral de l’emploi et des affaires sociales et le centre Simon-Wiesenthal, et publié en 2016.

Vous avez travaillé pendant plusieurs années sur ce rapport, qui évalue les effets de la loi de 1998. Êtes-vous étonné de voir resurgir cette polémique aujourd’hui ?

Stefan Klemp : Cela m’étonne, mais je trouve cela très positif. Ce qui est surprenant, c’est que beaucoup de ce qui se dit aujourd’hui est déjà dans le rapport que nous avons rendu en 2016. L’objectif était de comprendre pourquoi l’amendement de la loi de 1950 sur les pensions des victimes de guerre, effectué en 1998 et qui introduit la possibilité d’exclure un bénéficiaire s’il a violé « les principes d’humanité ou l’État de droit pendant la période nationale-socialiste », a eu aussi peu d’effet.

En 1998, sur le million de personnes qui touchaient encore la pension de guerre, 23 501 étaient d’anciens membres de la SS. Aujourd’hui, pour des raisons de protection des données personnelles, les administrations ne fournissent pas les listes et les noms des bénéficiaires. Mais il est très probable qu’elles contiennent les noms de criminels ou de leurs ayants droit. À l’époque, certains historiens évaluaient que 50 000 personnes pourraient être rayées des listes de bénéficiaires avec les nouvelles règles. Au bout du compte, seulement 99 personnes ont été exclues.

Malgré la loi, l’Allemagne continue donc de soutenir des nazis ou leurs familles. Comment est-ce possible ?

Pour comprendre cela, il faut envisager le contexte historique et l’arrière-plan juridique. La loi de 1950 est destinée à aider des militaires ou auxiliaires militaires blessés dans des combats et/ou bombardements. Elle est votée alors que l’Allemagne est en train d’être réintégrée dans l’Otan sous pression américaine.

Tout d’un coup, les poursuites et jugements contre les nazis et collaborateurs du régime se ralentissent. Prenez le cas de Walter Blume, chef d’un Sonderkommando créé pour assassiner les juifs sur le front de l’est. Il est condamné à la peine de mort en 1951, puis il est gracié en 1955, année où l’Allemagne entre dans l’Otan.

Les réseaux d’anciens juges, juristes et fonctionnaires du IIIe Reich étaient aussi très influents…

Effectivement, et les tribunaux et administrations de l’époque, où travaillent toujours d’anciens fonctionnaires des administrations nazies, appliquent les règles assez mécaniquement. Cela est facilité par le fait que les formulations utilisées dans la loi de 1950 sont assez floues et prêtent à interprétations.

Et celles-ci ont souvent été favorables aux demandeurs de pensions de retraite. Cela explique entre autres pourquoi l’Allemagne est capable de faire des procès contre des kapos et des gardiens de camp de concentration, tout en leur accordant une pension, à eux ou à leur veuve. Plus tard, dans notre recherche, nous sommes tombés sur un autre problème. Les fichiers de noms détenus par le Service central d’enquêtes sur les crimes nationaux-socialistes de Ludwigsburg (Bade-Wurtemberg) n’ont jamais été numérisés.

Quant aux fichiers qui concernent les crimes, ils ne comportent que les noms de familles, pas les prénoms ni les dates de naissance. Il est donc extrêmement fastidieux de retracer le parcours de nombreux allocataires. En fin de compte, on s’aperçoit aussi que les contrôles d’après 1998 varient d’un Land à l’autre. Dans le Bade-Wurtemberg, vingt-neuf personnes ont été radiées. En Saxe, il n’y a eu aucune radiation.

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