En Arizona, le réveil des «nouveaux démocrates»

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L’Arizona est l’une des surprises de la carte électorale de 2020. État traditionnellement républicain, c’est désormais un « Swing State » qui pourrait porter Joe Biden au pouvoir. Reportage dans les banlieues de Phoenix, où les démocrates gagnent du terrain.

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Phoenix (Arizona). – Ciel bleu sans nuages, un petit 31 °C au thermomètre : nous sommes le 21 octobre, et c’est le jour parfait pour aller voter à Mesa. Le vote anticipé (« early voting ») vient de commencer dans cette ville en banlieue de Phoenix, dont les carrefours reliant les interminables rues sans piétons sont truffés de dizaines de pancartes de campagne.

Ici, comme ailleurs dans le pays, on ne vote pas uniquement pour la présidentielle. On élit aussi un nouveau sénateur, des députés à la Chambre des représentants, des parlementaires au sein du Congrès de l’Arizona et bien d’autres postes locaux obscurs.

Au bureau de vote de Dobson Palm Plaza, coincé entre une petite école maternelle et une salle de réception sur une grande place commerciale sans histoire, les électeurs vont et viennent depuis le petit matin. Parmi eux, Jenny Langone, 43 ans, vient d’accomplir son devoir citoyen. « Je vote pour la personne qui représente mes intérêts, pas pour le parti », commente cette commerçante.

Comme un tiers des électeurs de l’Arizona, elle est inscrite comme « indépendante » sur les listes électorales. Autrement dit, elle n’est affiliée à aucun parti politique. En 2016, elle avait voté Trump. Aujourd’hui, c’est Biden. « J’aimais bien les promesses de réduction d’impôts de Donald Trump. Mais je trouve sa gestion du Covid-19 catastrophique. J’ai un jeune enfant que je ne veux pas envoyer à l’école à cause du virus et ma mère fait partie des populations à risque. »

Elle n’est pas la seule à changer de camp en Arizona, État de l’ouest américain fier de son indépendance d’esprit – ce n’est pas un hasard si John McCain, « anticonformiste » auto-proclamé, l’a représenté pendant des décennies au Congrès. Cette année, il fait partie des « Swing States » (« États pivots ») qui détermineront le vainqueur de l’élection.

Joe Biden est en tête des sondages, de même que le candidat au Sénat, l’astronaute Mark Kelly, époux de l’ancienne députée Gabby Giffords, ciblée par une tentative d’assassinat en 2011. Les démocrates n’ont pas remporté la présidentielle en Arizona depuis Bill Clinton en 1996.

Joe Biden le 8 octobre 2020 en meeting à Phoenix, Arizona © AFP/ Brendan Smialowski. Joe Biden le 8 octobre 2020 en meeting à Phoenix, Arizona © AFP/ Brendan Smialowski.

« Le changement est monumental. État très républicain il y a seulement six ans, nous sommes aujourd’hui dans la balance », s’exclame Steven Slugocki, le président du parti démocrate de Maricopa County. Ce comté, qui abrite Phoenix, sera très observé le soir du 3 novembre car il concentre 64 % des électeurs de l’Arizona. « C’est le résultat du travail entrepris depuis l’élection de Donald Trump : on a fait des campagnes pour inscrire des électeurs sur les listes électorales, organisé des formations et des levées de fonds, pris contact avec les nouveaux habitants. Nous avons la pression, mais nous serons prêts », jure-t-il.

Il y a quatre ans, il n’en était pas si sûr. Le soir du 8 novembre, Donald Trump battait Hillary Clinton et plongeait le pays dans l’incertitude. L’Arizona y était pour quelque chose : il a élu Trump avec 91 000 votes de plus qu’Hillary Clinton. Au même moment, les électeurs de Maricopa County rejetaient dans les urnes la nouvelle candidature du shérif Joe Arpaio, un héros de l’extrême droite américaine connu pour ses mesures anti-immigrés.

Élu sans discontinuer depuis 1993, le « shérif le plus dur d’Amérique » comme il aimait à se décrire avait soutenu la proposition de loi « SB 1070 », qui obligeait les agents de police, en cas de soupçon, à contrôler le statut migratoire de toute personne interpellée pour une infraction quelconque.

Le texte de 2010, dénoncé par les associations de défense des sans-papiers et Barack Obama, avait provoqué une vague de manifestations en Arizona et dans le reste du pays. Personne n’aurait pu se douter qu’il servirait de précurseur aux mesures anti-immigration dures du gouvernement Trump.

La défaite de « Shérif Joe » en 2016 (puis en 2018 quand il a tenté de se présenter au Sénat, et en 2020 quand il a de nouveau brigué son ancien poste) a été interprétée comme la conséquence du réveil des nouveaux démocrates de l’Arizona. En effet, l’afflux de nouvelles populations issues de l’extérieur de l’État, en particulier de la très libérale Californie, est en train de transformer son corps électoral.

Il n’y a pas que le beau temps qui attire : les incitations fiscales déployées par l’État et les municipalités font venir de nombreuses entreprises, notamment du secteur technologique, et les universités locales drainent des étudiants et des jeunes actifs de tout le pays. Les retraités du Midwest, en quête d’un climat plus chaud, se joignent au lot. Entre 2016 et 2019, Maricopa County était le comté américain avec la plus forte croissance démographique. Entre juillet 2017 et juin 2018, plus de 200 personnes par jour s’y installaient.

Lentement mais sûrement, les démocrates ont progressé dans les urnes. Avant même la « vague bleue » de 2018, qui leur a permis de reconquérir la Chambre des représentants, plusieurs candidats du parti de gauche avaient fait leur entrée dans les conseils municipaux et au sein du parlement de l’État en remportant des sièges détenus par des républicains.

En 2020, Tempe, une municipalité aux portes de Phoenix, a élu son premier maire afro-américain. Même l’ancien adjoint de Joe Arpaio, qui se présente à son tour au poste de shérif de Maricopa County face au sortant démocrate, a pris ses distances face à son ancien patron, signe que les politiques extrêmes du passé ne marchent plus.

Au nord de Phoenix, le « district législatif 23 » témoigne de cette transformation. Cette circonscription, qui a toujours voté « républicain », connaît elle aussi une forte poussée démographique, axée sur sa ville principale, Scottsdale, connue pour ses terrains de golf.

« Jusqu’à présent, les démocrates se présentaient dans cette circonscription, mais n’avaient aucune chance de gagner. Cette année, nous avons une ouverture. Depuis novembre 2016, le nombre de démocrates dans la circonscription a augmenté de 26 %, contre 9 % pour les républicains. Il y a des républicains qui quittent leur parti pour nous rejoindre », résume Seth Blattman, qui brigue un siège au sein du Sénat de l’Arizona.

À 37 ans, c’est la première fois qu’il se présente à une élection. Patron d’une petite entreprise, il a grandi à Scottsdale et fait partie des jeunes progressistes qui sont sortis du bois après l’élection de Donald Trump. Avant 2016, il se considérait « indépendant », et non démocrate. À quelques jours de l’élection, il croit en ses chances. Un démocrate qui s’est présenté en 2018 dans la même circonscription a échoué de trois petits points. Un score impensable il y a quelques années.

Seth Blattman a, pour sa part, levé presque autant d’argent que son adversaire au troisième trimestre, alors que celle-ci est bien mieux implantée. « Ce qui se passe dans d’autres banlieues dans le pays s’applique ici aussi : dans cette circonscription plutôt conservatrice, avec de hauts niveaux de revenus et d'éducation, les républicains traditionnels, qui croient dans le libre-échange et le rôle limité du gouvernement, ne se reconnaissent pas dans l’extrémisme du parti qu’ils voient à la télévision. À moi, petit patron, de les convaincre de voter pour un démocrate. »

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