L’universitaire Chris Bickerton: «La seule procédure légitime, c’est d’aller au bout du Brexit»

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Alors que les députés britanniques se prononcent mardi sur une nouvelle batterie d’amendements pour tenter de reprendre la main sur le cours du Brexit, Mediapart s’est entretenu avec Chris Bickerton, de l’université de Cambridge, farouche opposant, depuis la gauche, à la tenue d’un nouveau référendum.

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Deux semaines après le rejet du projet d'accord de Theresa May sur le Brexit, les députés britanniques sont appelés à voter sur pas moins de 19 amendements, mardi 29 janvier, pour tenter de reprendre la main, et d'éviter le scénario d'un « no deal » – un Brexit sans accord, le 29 mars prochain. Le sort réservé à l'amendement déposé par la travailliste Yvette Cooper sera suivi de près : il prépare le terrain à un report de la date-butoir des négociations, jusqu'à fin 2019, en cas de nouveau rejet des propositions de Theresa May d'ici au 26 février.

Alors que la crise parlementaire se poursuit, Mediapart s'est entretenu avec Chris Bickerton, docteur en sciences politiques, enseignant à Cambridge. Cette figure de la campagne du Lexit – le Brexit de gauche – explique les dangers posés par l'organisation d'une nouvelle consultation sur l'Europe, à contre-courant de beaucoup de voix de gauche au Royaume-Uni.

Comment regardez-vous le chaos politique à Londres ?

Chris Bickerton © DR. Chris Bickerton © DR.
Chris Bickerton : Je ne sais pas si je parlerais de chaos. C’est une crise institutionnelle, liée aux positions des partis politiques, à leurs divisions internes, aux relations entre le parlement et l’exécutif. Mais l’on ne voit pas de manifestations dans les rues, ou de mouvement populaire spontané. Tout cela est très pacifique, se déroule dans le calme.

C’est avant tout une crise du parlement, incapable de trouver la réponse au vote du Brexit ?
C’est une crise dans le rapport que le parlement peut avoir avec ce que l’on pourrait appeler le peuple. Quelle est la représentativité du parlement, étant donné que la majorité de ses députés, élus en 2017, est en faveur du maintien dans l’UE, tandis qu’une majorité de Britanniques en 2016 était pour le départ de l’UE ?

Le système britannique a longtemps associé la souveraineté populaire avec celle du parlement. Le Brexit révèle le conflit entre ces deux souverainetés, populaire et parlementaire. La voix de la souveraineté populaire, désormais, semble être celle de l’exécutif, celle de Theresa May : elle dit qu’elle veut réaliser la souveraineté du peuple…

À cela s’ajoute un problème plus classique de leadership, celui de Theresa May. Mais si l’on s’éloigne de Westminster, les choses sont plus simples : les gens ont l’impression que le parlement ne peut pas résoudre ses conflits internes, ce qui nourrit une forme d’incertitude et de frustration. Le côté chaotique de l’affaire ne concerne que la bulle de Westminster.

Vous étiez en 2016 l’un des défenseurs du « Lexit » – pour le Brexit, depuis la gauche [lexit] – mais vous avez aussi appelé, début janvier, à voter pour l’accord de Theresa May… Ce n’est pas paradoxal ?
C’est une position assez rare dans le monde de la gauche britannique. La position traditionnelle de la gauche, celle de la direction du parti travailliste, et de ce monde de gauche incarné, par exemple, par l’hebdomadaire le New Statesman, c’est de rejeter l’accord de May, et d’appeler à des élections anticipées.

À mes yeux, il s’agit d’une position vraiment éloignée de la réalité. L’hypothèse de nouvelles élections me semble tout à fait improbable. Et le parti travailliste n’a pas le pouvoir, en l’état, de les convoquer. Cette position du Labour, irréaliste, a donc pour conséquence de renforcer la probabilité d’un « no deal » (pas d’accord), ce que le parlement ne va pas accepter. À partir de là, le parlement peut, soit annuler de son fait le Brexit – mais cela me paraît impossible –, soit convoquer un second référendum, en repoussant la sortie.

Si l’on commence à discuter sérieusement de prolonger l’article 50 au-delà du 29 mars 2019 [l’article des traités européens qui prévoit la sortie d’un État membre de l’UE – ndlr], on rentre dans un espace de discussion où le Brexit devient une perspective lointaine.

Un défenseur du Brexit, le 28 janvier 2019 à Londres © Reuters / Hannah McKay. Un défenseur du Brexit, le 28 janvier 2019 à Londres © Reuters / Hannah McKay.

Si l’on prolonge l’article 50, c’est la fin du Brexit ?
Disons que cela va devenir très compliqué. Il faut, pour une extension, obtenir l’accord des États membres de l’UE. Et ces derniers ont besoin d’une raison très claire : ou bien des élections générales, ou bien un référendum. Il est peu probable qu’ils acceptent de prolonger l’article 50 pour une simple poursuite des négociations. D’ailleurs, pour l’UE, ces négociations sont considérées comme terminées.

La position du parti travailliste s’explique tout de même parce qu’une majorité des électeurs du Labour ont voté pour le maintien dans l’UE.
La majorité de l’électorat du Labour est peut-être pro-européen, mais cette partie de leur électorat ne suffira pas pour former une majorité dans une élection générale. S’ils perdent les 35 % de leur électorat qui a voté pour le Leave, c’en est fini du parti travailliste. Il ne gouvernera plus jamais.

Pourquoi êtes-vous opposé à un second référendum ?
C’est un sujet sensible, et très complexe. D’abord, le premier référendum a été organisé sur un principe assez simple, qu’il n’y en aurait pas d’autre. C’était un vote définitif. Cela avait été très clairement affirmé, y compris par ceux qui voulaient rester dans l’UE.

Le parlement, ensuite, n’a pas jugé utile d’établir une règle quelconque pour une super majorité. À l’époque, personne n’a dit que cette majorité simple n’était pas légitime – tout simplement parce que le camp du Remain était persuadé de remporter le vote.

Par la suite, le parlement s’est montré très volontariste, pour peser sur les négociations en cours. Il a donc conféré toute sa légitimité de parlement à ce processus, qui partait du principe que le vote de 2016 était définitif.

Aujourd’hui, je ne vois pas comment le parlement pourrait dire qu’il faut un second référendum, et donc qu’il a changé d’avis, sans que cela ne paraisse essentiellement subjectif. La seule procédure légitime, c’est de poursuivre le Brexit jusqu'au bout.

Mais les députés disent qu’ils n’arrivent pas à concrétiser le Brexit.
Ils disent que le parlement est confronté à une impasse, faute de majorité sur une version ou une autre du Brexit. Cette impasse obligerait le parlement à retourner vers le peuple. Soit. Mais je trouve ça très facile, et un peu lâche, de la part des parlementaires. Cela démontre la faiblesse de cette institution.

La grande majorité des partisans d'un second vote veut que l’option du maintien dans l'UE figure sur le bulletin de vote. Ils ne veulent pas simplement un vote pour déterminer quelle forme prendra le Brexit. Ils veulent aussi pouvoir empêcher que le Brexit ait lieu. Et pour cela, ils avancent un autre argument : un second référendum est légitime, parce que le premier vote ne l’était pas.

Oui, par exemple si l’on découvre que la campagne du Leave n’a pas respecté les règles de financement, ou que des puissances étrangères sont intervenues.
Oui. Mais mon avis, c’est qu’il y a pas mal de complotisme là-dessus. J’ai vécu ce référendum de 2016 de manière assez simple : la majorité des médias, des institutions, et de l’opinion officielle, plaidait pour rester dans l’UE. Si l’on voulait sortir de l’UE, on était à contre-courant.

De ce point de vue, le vote de 2016 fut un vrai vote disruptif et déstabilisant, qui est allé à l’encontre du message officiel. C’est un vrai vote radical pour un changement de notre vie politique. Je ne crois pas que l’intervention russe, ou un sur-financement de la campagne du Leave, ait pesé sur l’issue.

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L’entretien a été réalisé le 25 janvier en français, dans les bureaux de Chris Bickerton à Cambridge. Il a été relu et légèrement amendé par Bickerton.