Les ratés de la lutte contre Ebola en Guinée

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Un an et demi après le début de l'épidémie, les ONG, l’ONU, et les Guinéens eux-mêmes essaient de comprendre les erreurs commises dans le traitement de l'épidémie, les violences et les résistances qui ont surgi.

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De notre correspondant en Afrique de l’Ouest.- Dans la base du programme alimentaire mondial installée au bord de l'aérodrome de brousse de Kissidougou, en Guinée, un employé français secoue les grilles barbelées qui l'entourent en mimant un prisonnier ou un singe en cage. « Tu veux qu'on te jette des cacahuètes ? » plaisantent à quelques mètres de là des collègues de Médecins sans frontières (MSF). « Je préfère qu'on me jette des cacahuètes plutôt que des pierres ! » rétorque-t-il. Éclat de rire général.

C'était le 13 février 2015, quatorze mois après l'apparition du présumé cas zéro du virus Ebola à Méliandou, dans la préfecture de Guéckédou. Depuis, l'épidémie a fortement diminué en intensité même si elle tue toujours, et les différents corps engagés contre Ebola ne sont plus accueillis par des jets de pierre dans certains villages et quartiers.

Habitués aux guerres et aux catastrophes naturelles, certains humanitaires n'avaient jamais expérimenté la perte d'un si grand nombre de patients et de collègues en si peu de temps. À Monrovia, MSF a dû refuser l'accès de son centre saturé à des malades et gérer elle-même les incinérations lorsque les services nationaux étaient débordés. « Nous ne pouvions offrir que des soins palliatifs de base. Il y avait tant de patients et si peu de personnel que celui-ci ne pouvait consacrer qu’une minute en moyenne à chaque malade. C’était une horreur indescriptible », explique Rosa Crestani, en poste dans la capitale du Liberia au plus fort de l'épidémie. Aurait-il pu en être autrement ? 

« Nous avons été mis à l’épreuve, poussés au-delà de nos limites, et nous avons commis notre part d’erreurs », écrit MSF dans un rapport publié un an après le début de l'épidémie. « Personne n’était préparé à la propagation ni à l’ampleur cauchemardesques de l’épidémie d’Ebola. Sa nature exceptionnelle a montré l’inefficacité et la lenteur des systèmes de santé et de l’aide humanitaire dans leur réponse aux urgences. » Particulièrement critiquée par MSF, et désavouée par la création de la mission onusienne Unmeer en septembre 2014, l'Organisation mondiale de la santé a elle aussi fait son mea culpa. « La flambée d’Ebola a révélé certaines faiblesses importantes dans l’infrastructure administrative, gestionnaire et technique de cette organisation », a reconnu sa directrice Margaret Chan.

Dans les centres de traitement, les organisations ont dû avancer à tâtons dans le noir, s'adapter et prendre tantôt pas assez de risques, tantôt trop. « On nous demandait de faire le moins de perfusions possibles pour éviter le risque de contamination accidentelle par seringue », témoigne un médecin parti en mission en Guinée forestière avec la Croix-Rouge. « Mais au bout d'une semaine, on s'est rendu compte que les malades tombaient comme des mouches alors on a fait évoluer les règles de sécurité. » « C'était grave et il fallait intervenir, mais la façon dont l'urgence a été construite était fonction des peurs de l'Occident contre Ebola »,  analyse Frédéric Lemarcis, anthropologue à l'ENS de Lyon et habitué de la Guinée. « D'autres maladies en Afrique tuent plus mais inquiètent moins»

Dans les premiers mois de l'épidémie, MSF a été aussi considérée qu'un croque-mort dans une soirée mousse. Signalant une épidémie « sans précédent », puis une épidémie « hors de contrôle », l'ONG a alerté à plusieurs reprises sans que l'OMS ni les autorités guinéennes, préoccupées par les investissements miniers, la visite du roi du Maroc et l'envoi de ses pèlerins à La Mecque, ne lui emboîtent le pas. En visite à Guéckédou, le président Alpha Condé avait même fièrement serré la main des habitants. Tout allait bien, l'épidémie était « contrôlée », annonçait mi-avril 2014 le ministre des affaires étrangères. Puis les contaminations ont explosé. « Tout le monde a repris nos termes après nous avoir traités de catastrophistes », se souvient Jérôme Mouton, coordinateur de MSF Belgique en Guinée, dans son bureau avec vue sur les saletés du rivage de Conakry. Malgré tout, « le pouvoir guinéen a plutôt mieux réagi que les présidents du Liberia et de Sierra Leone, pense-t-il. Il n'a pas pris de mesures contre-productives comme les quarantaines et les couvre-feux ». Ceux qui l'ont côtoyé lors de réunions en petit comité décrivent pourtant un président sous-informé. « Alpha Condé écoute peu. En août, il n'avait pas encore compris qu'il y avait une période d'incubation et donc qu'un malade pouvait passer la frontière tout en ayant une température normale. Il ne comprenait pas parce qu'il n'avait pas de bonnes infos. Chez le président, ça ne moufte pas. Les gens n'osent pas lui parler ni le contredire. » La présence ostensible à ses côtés de son ami Bernard Kouchner lors d'une conférence de presse au palais présidentiel en août n'aura pas été d'une grande aide.

Nombre de cas de virus Ebola en mai 2015 en Afrique de l'Ouest © OMS Nombre de cas de virus Ebola en mai 2015 en Afrique de l'Ouest © OMS

Quels qu'aient été l'engagement et les responsabilités des uns et des autres, tous ont échoué sur l'écueil mouvant de la communication. Bien sûr, ce qui semble évident aujourd'hui ne l'était pas avant, comme le fait de permettre aux habitants de visiter les centres de traitement en toute transparence. Mais comment expliquer les centres saccagés, les villages barricadés, les malades cachés, les meurtres ? En janvier 2015, plus de 30 personnes ont été condamnées à de la prison ferme à la suite du meurtre d'un policier et de son chauffeur, accusés de propager le virus après le décès d’un villageois. En avril, onze personnes ont été condamnées à la prison à perpétuité pour le meurtre de huit membres d’une équipe chargée d’informer la population sur les risques de l’épidémie de fièvre Ebola, dans la sous-préfecture de Womey. « C'est la première fois qu'on travaille dans un pays en paix en se préoccupant autant de notre sécurité à chaque sortie », témoigne Claudia Evers, coordinatrice d’urgence pour MSF en Guinée. 

Face à ces comportements inattendus, certains acteurs ont utilisé des méthodes quasi policières. « On envoyait des agents infiltrés, en civil, dans les villages, pour être avertis de la présence de cas », témoigne ce cadre de l'OMS. Il affirme par ailleurs que des membres des forces de l'ordre avertissaient parfois les villages avant le passage des équipes médicales. « Une fois sur place, on trouvait portes et fenêtres closes. » D'interventions médicales et humanitaires, la « riposte » s'est musclée peu à peu dans le fond comme dans la forme. « Cas suspects, extractions, fugitifs… Les termes utilisés étaient policiers, ça ne pouvait pas marcher », pense cette personne.

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Fabien Offner est journaliste indépendant. Il est basé au Sénégal, après avoir été correspondant au Mali puis en Guinée pendant plusieurs années. C'est son premier article pour Mediapart.