Les quatre crises de la social-démocratie européenne

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La gauche dite "de gouvernement" a perdu treize des quinze dernières élections en Europe. Les socialistes français se débattent dans la préparation du congrès de Reims tandis qu'Olivier Besancenot lance le nouveau parti anticapitaliste... A l'occasion d'un colloque universitaire qui s'est tenu à Saint-Ouen les 25 et 26 juin, Mediapart rapporte quatre analyses de chercheurs sur les raisons des défaites en série de la social-démocratie européenne. Personnalisation extrême du pouvoir; panne d'idées sur l'Europe; faiblesse militante; politiques sociales vécues comme néolibérales: ce sont les quatre moteurs de la crise actuelle.
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La recherche tente d'expliquer la crise politique. Mercredi et jeudi, s'est tenu à Saint-Ouen un colloque universitaire, organisé par le Centre interdisciplinaire de recherche comparative en sciences sociales (CIR-Paris). Intitulé «La social-démocratie européenne au carrefour?», le séminaire a réuni des représentants de la science politique française et européenne. Mediapart propose le compte rendu de quatre de ces interventions, tentant de dégager des explications aux difficultés rencontrées par la "gauche de gouvernement", perdante dans 13 des 15 dernières élections en Europe.

 

1. La présidentialisation des partis politiques.

 

Gérard Grunberg est directeur de recherches au Cevipof. Dans sa communication, il a analysé «l'augmentation des ressources de pouvoir au profit du leadership, au détriment des partis sociaux-démocrates». Face à l'internationalisation des problématiques politiques, Grunberg estime que «le leader a eu naturellement intérêt à centraliser les pouvoirs pour mieux les coordonner, rompant ainsi avec les logiques collectives et la gestion de cabinet».

 

Cette montée en puissance du pouvoir personnel s'est accompagnée d'une «augmentation des moyens permettant d'assurer ce leadership (conseils de spécialistes, chargé de communication, réalisation d'études d'opinion)». Cette reconnaissance de la personnalisation du pouvoir à l'intérieur des partis a également pris la forme de «processus de désignation directe des leaders socio-démocrates par les militants, signe que les partis socialistes européens se sont intégrés au fil du XXe siècle dans des systèmes politiques qu'ils n'aimaient pas au début».

 

Désormais, note Grunberg, «le parti n'est plus une fin en soi ou un bout de société à étendre au reste du pays: l'ambition explicite du chef de parti est la conquête du pouvoir, et non plus de mener une réflexion collective sur la façon de changer la société». Rappelant que «les leadership des partis socio-démocrates se sont peu à peu décentrés vers la droite, au fur et à mesure que l'objectif de conquête du pouvoir s'est précisé», il distingue deux types de transition vers la social-démocratie présidentialisée.

 

En Europe du Sud, il émet l'hypothèse que «cet accès au pouvoir permet au leader de réaliser seul le compromis avec le libéralisme, un compromis impossible à obtenir avec le parti». Il constate alors «qu'être chef de gouvernement rend bien plus facile la transformation des partis socialistes en partis socio-démocrates, par la légitimité d'un chef de parti en leader charismatique d'Etat». Et de citer Craxi en Italie, Soares au Portugal, Papandréou en Grèce, Gonzalez en Espagne ou Mitterrand en France…

 

En Allemagne et en Angleterre, le modèle de présidentialisation du parti s'est posé en des termes différents, car il s'est alors agi de reconquérir le pouvoir après une longue période d'opposition (période Thatcher et Kohl), et non de s'en emparer pour la première fois. Mais la logique d'«autonomisation du leadership face au poid de son parti» fut sensiblement la même. Tony Blair et Gerhard Schröder ont ainsi forgé leur légitimité en personnalisant leur pouvoir, afin de moderniser leur parti et d'imposer à leur tour le virage social-démocrate.

 

Dans la discussion qui a suivi la communication de Gérard Grunberg, le politologue Laurent Olivier a noté le rôle des leaders de transition dans les modèles allemand et anglais de rénovation partisane (Neil Kinnock au Labour, et les "petits-fils de Willy Brandt" au SPD – Lafontaine et Schröder). Thibaut Rioufreyt, doctorant spécialiste du blairisme, a lui noté combien l'essor des think tank fait partie du processus de personnalisation du pouvoir, «le leader n'ayant plus à s'encombrer d'un outil de réflexion partisan».

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Pris par l'actualité socialiste, je n'ai hélas pu assister à la première journée du colloque. Ce compte rendu se veut donc un modeste aperçu dans l'instant des débats théoriques qui peuvent animer le champ universitaire sur la question de la social-démocratie. Je remercie John Crowley, directeur du CIR, et George Papanagnou pour leur accueil.