International Enquête

1995: le virement financier qui menace Balladur

Mediapart publie un document financier susceptible de faire le lien entre les ventes d'armes et le financement suspect de la campagne Balladur de 1995. Il s'agit d'un échéancier de paiement contenu dans le contrat Sawari 2, dont Ziad Takieddine fut l'un des intermédiaires.

Fabrice Arfi

29 septembre 2011 à 14h53

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Le juge Renaud Van Ruymbeke, chargé de l'affaire des ventes d'armes françaises au Pakistan et à l'Arabie saoudite, n'a jamais été aussi proche du but. Le magistrat, qui cherche à établir si la campagne présidentielle de 1995 d'Edouard Balladur a été financée grâce à de l'argent détourné sur des contrats d'armement signés par son gouvernement, a mis la main sur un document extrêmement compromettant. Mediapart le publie en exclusivité.

Il s'agit d'un échéancier de paiement contenu dans le contrat Sawari 2, soit la vente de frégates à l'Arabie saoudite conclue par le gouvernement Balladur en novembre 1994, comme l'a rapporté France Info jeudi 19 septembre au matin. L'homme d'affaires Ziad Takieddine fut l'un des intermédiaires du contrat Sawari 2.

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Ce document montre que le gouvernement français, dont le ministre de la défense était François Léotard et celui du budget Nicolas Sarkozy, avait réclamé à la partie saoudienne le versement d'un acompte de dix millions de francs « au plus tard le 31 mars 1995 », soit moins d'un mois avant le premier tour de l'élection présidentielle.

En 1995. © (Reuters)

Selon plusieurs sources au courant du dossier, cet acompte est une véritable anomalie comptable. Pour un contrat alors chiffré à 18,8 milliards de francs, réclamer le versement d'un acompte de dix millions – soit environ 0,05 % du marché – relève du jamais vu dans le milieu de l'armement et, surtout, ne recouvre aucune justification industrielle ou financière.

Cet acompte est d'autant plus incompréhensible que les premiers paiements de l'Arabie saoudite pour le marché Sawari 2 devaient débuter vingt-sept mois plus tard! C'est ce que mentionne une clause du contrat dont Mediapart détient une copie intégrale.

« C'est un peu comme demander 10 centimes d'acompte pour l'achat d'une Ferrari prévu plus de deux ans après », raille un bon connaisseur de l'affaire.

Le versement saoudien que traque le juge Van Ruymbeke serait passé par un compte baptisé "Ascia", selon nos informations.

Même date, même somme...

Mais il y a encore plus embarrassant. Le juge Van Ruymbeke a également obtenu un autre document, sur lequel figure une mention qui laisse apparaître que le versement des dix millions suspects aurait été effectué non pas avant le 31 mars 1995, comme indiqué sur l'échéancier, mais le 26 avril 1995.

Or, c'est précisément ce jour-là que le compte bancaire de l'association de financement de la campagne d'Edouard Balladur, l'Aficeb, a été crédité, sans le moindre élément justificatif, d'un versement en espèces et en grosses coupures de 10.050.000 francs (voir documents ci-dessous). Les dates identiques et la similitude des montants, à quelques milliers d'euros près, ne peuvent aujourd'hui que susciter de très lourdes interrogations.

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Edouard Balladur, qui devrait être prochainement entendu par le juge, a toujours nié avoir financé sa campagne électorale via les ventes d'armes de son gouvernement. Pour expliquer l'arrivée massive d'espèces sur ses comptes de campagne, l'ancien premier ministre avait invoqué devant une mission d'information parlementaire la vente de t-shirts et de pin's lors de meetings. Une explication que les enquêteurs ont de plus en plus de mal à avaler.

E. Balladur © Reuters

Le contrat Sawari 2 se retrouve aujourd'hui, avec le contrat des sous-marins vendus par le même gouvernement Balladur au Pakistan, au cœur d'un scandale judiciaire qui fait trembler jusqu'à l'Elysée. Pour cause : dans les deux ventes d'armes ciblées par l'enquête, le juge a retrouvé la trace de l'intermédiaire Ziad Takieddine, dont les liens avec le clan Sarkozy n'est plus à faire (sur ces liens, lire notre précédente enquête).

Mais l'enquête du juge Van Ruymbeke ne se fait pas dans la plus grande facilité. Plusieurs policiers de la Division nationale des investigations financières (DNIF) dépêchés par lui, le 12 janvier 2011, au ministère du budget pour procéder à la saisie de documents confidentiels, ont découvert une fois arrivés dans les locaux de la Direction générale des finances publiques que 784 «feuillets» liés aux commissions suspectes du contrat Sawari II étaient classés «secret défense» ou «confidentiel défense» (voir notre article).

Le ministre du budget à l'époque de la signature du contrat était un certain Nicolas Sarkozy. Le gouvernement n'a pas autorisé la déclassification de ces documents, malgré la requête du juge.

Fabrice Arfi


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