En Turquie, le mouvement güleniste, démantelé, trouve bien peu de défenseurs

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Le gouvernement turc est engagé dans une « chasse aux sorcières » depuis la tentative de putsch. Des dizaines de milliers de personnes sont arrêtées pour un lien supposé avec la mouvance güleniste, suspectée d'être à l'origine du coup.

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De notre envoyée spéciale à Istanbul (Turquie). - Ils sont les dernières victimes en date de la gigantesque chasse aux sorcières à l'œuvre en Turquie depuis bientôt deux semaines : les journalistes. Entre mercredi et jeudi 28 juillet, 102 médias turcs – quotidiens, radios, chaînes de télévision – ont été touchés par des arrestations. Dans une Turquie sous état d'urgence, ces personnes peuvent rester en garde à vue pendant trente jours. Elles viennent donc rejoindre la longue liste des personnes arrêtées, suspendues de leurs fonctions ou licenciées depuis la tentative de coup d’État survenue le soir du 15 juillet.

Tous ces gens sont supposés faire partie du mouvement güleniste, du nom du prédicateur musulman Fethullah Gülen. Cet homme, installé aux États-Unis depuis 1999, a travaillé pendant des décennies au développement d'un réseau en Turquie et à l'étranger – à travers la construction d'écoles privées dont l'enseignement a longtemps été reconnu de qualité, mais aussi par le biais d'une fructueuse collaboration avec l'AKP (Parti de la justice et du développement) au pouvoir, qui en avait fait son premier allié avant de le désigner comme son principal ennemi. Ce mouvement que les gülenistes appellent Hizmet (« service ») dépasse à vrai dire très largement les frontières turques. Il gère en effet près de 2 000 établissements d’enseignement dans plus de 140 pays…

Cette nouvelle purge visant les médias, après l'appareil d'État et de la fonction publique, pose question. Certes, la plupart des médias concernés sont liés aux financements gülenistes, comme l'agence Cihan News (le site a été suspendu dans la foulée). Certaines chaînes de télévision avaient pour habitude de retransmettre les discours de Fetullah Gülen et des quotidiens, comme Taraf (site également suspendu), étaient utilisés par les réseaux gülenistes pour faire passer certaines informations. Mais parmi les journalistes arrêtés ou licenciés, on trouve également des gens qui travaillaient pour des médias pro-gouvernementaux, comme l'agence de presse Anadolu. Il semble alors que c'est un simple élément qui dérange dans le CV du journaliste : le fait d'avoir couvert dans le passé un sujet qui ne plaît plus aux autorités, un voyage aux États-Unis… À l'inverse, des journalistes réputés indépendants travaillaient pour des médias pro-Gülen, comme le quotidien Zaman. Ceux-là ont également été touchés par le vaste coup de balai.

Dans une rue d'Istanbul, quelques jours après la tentative de coup d'État © AP Dans une rue d'Istanbul, quelques jours après la tentative de coup d'État © AP

Pour Ankara, cela ne fait aucun doute : la « communauté Gülen » est responsable du putsch et il faut démanteler le réseau. Les spécialistes du mouvement, eux, penchent plutôt vers l'idée qu'un ensemble de groupes, au sein de l'armée, seraient impliqués. C'est en tout cas la version défendue par le sociologue américain Joshua Hendrick, qui a soutenu une thèse, en 2009, sur le mouvement güleniste (suivie par la publication, en 2013, de l'ouvrage Gülen : The Ambiguous Politics of Market Islam in Turkey and the World, New York University Press). « Si l'on retient l'hypothèse que le mouvement güleniste est impliqué dans cette tentative de coup d’État – ce qui reste encore à prouver – alors d'autres groupes sont également impliqués, indique le chercheur à Mediapart. Le fait que ce putsch ait rapidement échoué et l'amateurisme avec lequel il a été mené sont en effet des indices qu'il y avait différentes équipes à la manœuvre. Des kémalistes ? Des adversaires d'Erdogan au sein même de l'AKP ? Les deux sont possibles. Il faut savoir que les gülenistes sont de leur côté très organisés… et très patients. C'est pourquoi je ne crois pas, vu le résultat de ce putsch, qu'on ne peut l'attribuer qu'à eux. L'armée est, comme la société turque, traversée par différents courants. Ce n'est pas un bloc homogène… »

Les réseaux Gülen cherchaient-ils réellement à prendre le pouvoir ? Depuis plus de deux décennies en tout cas, ils progressaient dans les rouages de l’État turc. « Les membres de la communauté, poursuit Joshua Hendrick, étaient présents dans toutes les grandes institutions turques – armée, éducation, justice. En fait, cette présence s'est accrue avec l'arrivée de l'AKP au pouvoir. Ce dernier dénonce aujourd'hui l'“État parallèle” formé par les gülenistes… Mais il faut savoir que l'AKP est directement responsable de cette situation, c'est en effet lui qui a poussé les gülenistes à s'intégrer dans l'appareil d’État. Pendant ses deux premiers mandats à l'exécutif [2002-20011 – ndlr], l'AKP voulait en effet renforcer son poids dans la société ainsi que sa base électorale, c'est pourquoi il avait besoin du soutien des sympathisants gülenistes. L'AKP avait par ailleurs besoin de gens formés pour entreprendre des réformes, et le réseau güleniste permettait précisément de fournir ces élites-là. »

Car les réseaux gülenistes, dans les années 1980 à 2000 en Turquie, ce sont surtout des écoles privées et des cours préparatoires aux concours d'université. C'est ainsi que le mouvement s'est développé, en Turquie comme à l'étranger – ex-républiques soviétiques d'Asie centrale et Caucase d'abord, mais aussi Afrique et Europe occidentale. Plutôt qu'une organisation de pouvoir, cette galaxie apparaît alors comme « un réseau d'influence » : « Son objectif était de gagner du terrain sur les marchés et de développer l'influence turque à l'international, explique le chercheur américain. Il avait par exemple réussi à occuper de nombreux postes dans les ambassades turques à l'étranger. Dans de nombreux pays, il montait des écoles ou mettait au point des projets avec le soutien d'entrepreneurs locaux. C'était donc une organisation tournée vers le pouvoir, mais plutôt en termes socio-économiques. Il n'a jamais créé de parti politique et agissait – du moins jusqu'en 2010 – dans le cadre d'une relation étroite avec l'AKP. Pour moi, c'était donc d'abord un mouvement social, avec une certaine vision du monde, centré sur ses propres intérêts ; cela ne se traduisait pas par un engagement politique. »

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