Obamacare: l'honneur de McCain face à Trump

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À trois voix près, le Sénat a coulé le projet de loi qui aurait privé de couverture médicale 16 millions d’Américains. Parmi ces voix, celle de John McCain, sénateur républicain de l'Arizona, ex-candidat malheureux face à Donald Trump. Un revers total pour le président américain dont les dernières obsessions (affaire russe, limogeage du ministre de la justice) exacerbent la crise de confiance entre les élus et un président absent et erratique.

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New York (États-Unis), de notre correspondant.-  Il a fallu qu’elle frôle l'abîme pour que la politique américaine retrouve un semblant de sens. À trois voix près, trois voix républicaines, le Sénat a coulé un projet de loi qui aurait privé de couverture médicale 16 millions des ressortissants de la première puissance économique mondiale. Après sept ans de simagrées, plus de 60 votes aussi symboliques que tonitruants pour l’abrogation d’une assurance médicale nommée, pour son malheur, Obamacare, et décrite comme le principal fait d’armes du président sortant, les républicains, nantis de la majorité dans les deux chambres du Congrès depuis janvier, n’ont pourtant pas eu le cran de commettre l’irréparable. L’échec de leur “skinny bill”, un projet de loi “maigre”, allégé, mais tout aussi nocif que les trois textes proposés par la Chambre des représentants depuis mai, illustre le premier revirement parlementaire contre la démagogie de l’ère Trump, la rupture de plus en plus évidente entre le Congrès et une Maison Blanche chaotique et inopérante, autant qu’une crise institutionnelle du pouvoir américain.

Le sénateur John McCain, le 27 juillet 2017, durant une conférence de presse expliquant son vote. © REUTERS/Aaron P. Bernstein Le sénateur John McCain, le 27 juillet 2017, durant une conférence de presse expliquant son vote. © REUTERS/Aaron P. Bernstein
Le psychodrame de jeudi soir révèle au moins un héros : John McCain. Le sénateur républicain de l'Arizona n’a jamais caché son mépris pour Donald Trump qui, durant sa campagne, avait été jusqu’à railler ses cinq ans de captivité et de tortures dans les geôles de Hanoi. Mais un événement d’ordre personnel a pesé plus que tout autre sur sa conscience. Déjà sauvé de justesse d’un mélanome dans les années 1990, l’ex-candidat à la présidentielle, reconnu comme l’une des dernières voix de la raison dans le camp républicain, venait d’être opéré d’urgence d’une très agressive tumeur au cerveau. Revenu dans l’hémicycle le jour même du vote, le front encore couturé par les chirurgiens, le ténor du Congrès a commencé par administrer une volée de bois vert à ses collègues sénateurs, fustigeant leurs procédés, l’absence de tout débat en commission, de toute concertation avec l’opposition démocrate pour une mesure aux conséquences vitales pour ses concitoyens. Son appel au retour de la “politique à l’ancienne”, à la fin de l’isolement suicidaire de la mince majorité au Sénat, en passe de cautionner une loi détestée par 88 % des Américains, augurait déjà une confrontation. McCain a rappelé que « le Congrès n’est pas soumis à la présidence, mais son égal ».

« Watch the Show », attendez-vous à du spectacle, promettait-il aux journalistes massés à la sortie des ascenseurs. Son “non”, assorti d’un pouce baissé, retransmis en direct à 1 h 30 du matin, a provoqué des cris de surprise dans les travées, autant qu’une salve d’applaudissements de la minorité démocrate. Mais sa “décision shakespearienne” occulte celle, aussi capitale, de deux autres sénateurs républicains, Susan Collins, la modérée du Maine, et Lisa Murkowski, d’Alaska, dont les voix ont tout aussi bien torpillé le projet, par 51 voix contre 48.

Les suppliques angoissées du vice-président, Mike Pence, à l’adresse de McCain ont été inutiles. Comme les menaces officielles proférées par la Maison-Blanche aux deux dissidentes. Le secrétaire à l’intérieur, qui est allé jusqu'à promettre l'arrêt des projets fédéraux d’infrastructure, l’abandon des travaux sur une route d’Alaska et des subventions à sa population, n’a fait que renforcer la détermination de l’élue du Nord-Ouest et le soutien de ses électeurs.

La crise du 27 juillet signe déjà une révolution. Donald Trump n’intimide plus le Sénat. La fronde de trois de ses membres ne constitue que l’avant-garde visible d’une rébellion bien plus large. Aux yeux des sénateurs, élus par un État entier et donc plus dépendants de l’électorat centriste, le vote contre l'Obamacare n’était qu’une concession formelle au populisme qui avait déterminé les élections de novembre et contribué à leur majorité républicaine. Qui plus est, un préalable obligé à une autre réforme législative bien plus chère au cœur de l’establishment du parti, la refonte du code fiscal à l’avantage des plus hauts revenus et des entreprises. La quête impossible d’un compromis pour le remplacement de l’Obamacare, un projet choisi par l’ex-président justement parce qu’il avait été conçu par des républicains, exigeait forcément des sacrifices pour les assurés. Avec un cynisme effarant, Mitch McConnell et la droite du Sénat misaient avant tout sur la confusion de l’opinion. Seuls 12 % des Américains soutiendraient cette abrogation. Ces sondages sans appel n’apparaissent que lorsqu’on explique aux sondés que l’assurance dont ils disposent déjà provient… de l’Obamacare honni, et lorsqu’ils comprennent les conséquences directes de sa disparition possible, occultées jusqu'alors par le manque d’information ou le battage anti-démocrate des radios et de Fox News. Non contents de demander l’application différée de leur loi, après les élections parlementaires de 2018, des sénateurs sont allés en secret prier les élus de la Chambre des représentants de ne pas confirmer en l’état le texte « désastreux » qu’ils s'apprêtaient à voter.

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