Europe: les périls de la rhétorique des blocs de Macron

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Démocraties « libérales » contre régimes « illibéraux », « progressistes » contre « populistes » : la ligne de partage tracée par Emmanuel Macron pour structurer la politique européenne avant les élections de mai 2019 est trop simpliste pour être pertinente. Premier volet d’une série d’articles consacrés à cette grille d’analyse, qui masque les alternatives à l’Europe néolibérale d’aujourd'hui.

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Il avait déjà testé ce clivage lors de l’entre-deux-tours de la présidentielle l’an dernier, face à Marine Le Pen. Emmanuel Macron s’apprête à refaire le coup, à l’approche des européennes de mai 2019, en mettant en scène une opposition simpliste : lui serait le tenant des démocraties libérales, face aux « illibéraux » emmenés par le Hongrois Viktor Orbán.

À l’issue d’une rencontre fin août à Rome entre l’Italien Matteo Salvini et Orbán, qui venaient tous deux de critiquer Macron, le chef d’État français leur avait répondu sans détour : « S’ils ont voulu voir en ma personne leur opposant principal, ils ont raison. »

Invité en avril dernier au Parlement européen de Strasbourg, Macron avait déjà décrit l’alternative pour 2019, telle qu’il la perçoit, entre « ceux qui veulent une Europe qui ne propose plus, ceux qui veulent une Europe du repli, ceux qui veulent une Europe de l’habitude, ou ceux prêts à porter une Europe de l’ambition, d’une souveraineté réinventée, d’une démocratie vivante, celle à laquelle nous croyons ».

Voici donc le storytelling mis en place par l’Élysée pour 2019 : ce sera une bataille entre « nationalistes » et « progressistes », entre « populistes » et « libéraux », ou encore entre « démocraties libérales » et régimes « illibéraux ». « Il y a un clivage de fond qu’il faut reconnaître, insiste-t-on dans l’entourage du président. Si l’on ne reconnaît pas ce clivage, on perd le combat. »

Emmanuel Macron (à gauche) et Viktor Orbán, le président hongrois, lors du sommet informel de Salzbourg en Autriche, le 20 septembre 2018. © Reuters/Lisi Niesner Emmanuel Macron (à gauche) et Viktor Orbán, le président hongrois, lors du sommet informel de Salzbourg en Autriche, le 20 septembre 2018. © Reuters/Lisi Niesner

Et cette source d’insister : « Toutes les élections, au moins depuis le Brexit en 2016, ont montré que dans nos sociétés occidentales, il existait un clivage entre ouverture et fermeture, entre ceux qui sont à l’aise avec l’idée d’ouverture aux migrations, au commerce, aux idées, et ceux qui ont peur de cette ouverture. »

Le patron des écologistes au Parlement européen, le Belge Philippe Lamberts, qui avait malmené Emmanuel Macron lors de sa venue à Strasbourg en avril, résume les choses à sa manière. « Macron a besoin des démons du genre Orbán et Salvini pour se profiler sur le devant de la scène. Ce sont les meilleurs ennemis du monde, ils se nourrissent les uns des autres. Ils veulent bipolariser le débat de façon à ce que disparaissent tout ce qui n’est pas eux », juge Lamberts, qui ajoute : « Dire que l’on est pro-européens ne suffit pas, il n’y a pas qu’un projet pour faire l’Europe. »

Sur un registre plus prudent, Pierre Moscovici, commissaire européen cité comme un possible chef de file des sociaux-démocrates européens pour le scrutin de mai, esquisse une position intermédiaire : « Les élections vont se jouer sur deux clivages complémentaires. Il y a ceux qui veulent continuer l’aventure européenne et ceux qui veulent la détruire. Mais tous les pro-européens n’ont pas exactement les mêmes idées, tous ne sont pas des progressistes », avance le socialiste.

Tout comme Orbán, Salvini ou encore le Polonais Jaroslaw Kaczynski, Marine Le Pen, à la tête du Rassemblement national (RN), semble elle se gargariser de la rhétorique mise en place par Macron pour l’an prochain, parce qu’elle les place, elle comme les autres, au centre du jeu : l’opposition entre « mondialistes » ouverts à une « immigration de masse » et partisans d’une « Europe des nations » a scandé son discours de rentrée, à Fréjus en septembre. La mise en orbite pour les européennes de l’ex-conseiller de Donald Trump, Steve Bannon, qui voit dans la politique italienne aujourd’hui « le centre de l’univers politique », pourrait encore renforcer la logique de blocs entre les prétendus « démocrates » et les « autoritaires ».

D’autres capitales en Europe semblent d’ailleurs prêtes à relayer cette rhétorique, dont l’Espagne et le Portugal – deux pays dirigés par des gouvernements sociaux-démocrates convaincus de la nécessité de renforcer l’intégration de l’Europe et ouverts à l’accueil des migrants, et bien disposés à l’égard de Macron.

Mais contrairement à ce que laisse penser l’Élysée, beaucoup de pays tiquent sur cette ligne de partage de la politique européenne. En Belgique, le chef du gouvernement Charles Michel, qui pourrait être un allié naturel de Macron sur ces enjeux, reste à distance parce que l’avenir de son exécutif dépend du soutien des indépendantistes flamands de la N-VA, premier parti du royaume, qui se trouve étiquetée dans le clivage instauré par Macron parmi les nationalistes.

Aux Pays-Bas, le libéral Mark Rutte au pouvoir condamne lui aussi les dérives du régime de Viktor Orbán, mais il n’a jamais été très à l’aise avec les volontés françaises de réforme de la zone euro et d’approfondissement politique de l’UE, à une époque de défiance quasi généralisée vis-à-vis de l’Europe et de poussée du Parti pour la liberté (PVV) de Wilders dans son pays.

Mais c’est en Allemagne que les réticences sont les plus manifestes ; notamment parce que cette opposition, juge Berlin, renforce le camp des « illibéraux », mais aussi parce qu’elle bat en brèche la sacro-sainte unité des dirigeants européens, qui serait indispensable pour faire tourner la machine européenne. « Si Emmanuel Macron veut être le leader d’un camp, il ne peut pas être le leader de l’Europe. Nous devons nous battre pour l’unité de l’Europe, et non pour sa division », explique ainsi le conservateur (CDU) Norbert Röttinger, cité par Le Monde.

Les réticences de la CDU-CSU s’expliquent aussi par un calcul stratégique plus rudimentaire, à l’approche du scrutin de 2019. La droite allemande reste le parti matrice du PPE, la famille des conservateurs européens, ultramajoritaires au Parlement de Strasbourg. Malgré les dérives d’Orbán, la CDU-CSU préfère conserver en son sein ce parti hongrois, le Fidesz, afin d’éviter la création d’un groupe d’extrême droite autour d’Orbán qui diminuerait d’autant l’influence du PPE à Bruxelles. Quitte à fermer les yeux sur certaines valeurs politiques que le chef du gouvernement hongrois bafoue allègrement.

En jouant le clivage entre libéraux et « illibéraux », Macron espère aussi déstabiliser l’unité du PPE : le chef d’État français rêve de son implosion, qui lui permettrait de récupérer ses éléments les plus centristes dans un nouveau groupe construit sur mesure après les élections de mai. Le vote d’une nette majorité des élus du PPE contre Viktor Orbán, début septembre à Strasbourg (à l’exception de LR, notamment), confirme les tensions internes et permet à Macron de garder espoir. Le congrès du PPE prévu en Finlande en novembre devrait permettre d’y voir plus clair, notamment sur l'emprise du discours du chef de l’État français au sein de la droite européenne.

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