La Corée du Nord, la bombe, les sanctions: et la diplomatie?

Le conseil de sécurité de l’ONU vient de voter une résolution qui inflige des sanctions renforcées à la Corée du Nord en raison de son programme d’armement nucléaire. Des sanctions pourtant inefficaces jusqu’à présent.

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De notre correspondant à Séoul (Corée du Sud). - Deux essais de bombe atomique et des douzaines de tirs de missiles de diverses portées, certains lancés depuis des sous-marins : en 2016, la Corée du Nord a décidé d’une accélération sans précédent de son programme d’armes de destruction massive. L’objectif n’est pas – ou plus – de soutirer une assistance humanitaire et financière, comme l’affirmaient des analyses aujourd’hui dépassées. Ce que veut le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, 32 ans, c’est une capacité nucléaire opérationnelle. Et le plus vite possible.

Cette volonté marque l’échec cinglant de dix ans de sanctions internationales. Des sanctions renforcées à chaque nouvel essai de bombe ou de missile… en vain. Sans surprise, le conseil de sécurité de l’ONU a voté ce mercredi, en réponse à la cinquième explosion nucléaire du 9 septembre 2016, une nouvelle résolution (la no 2321). Elle prévoit, entre autres, un plafond visant à réduire de 60 % les exportations de charbon nord-coréen et elle rallonge la liste des minerais interdits de vente.

Les sanctions ont pour objectif d’asphyxier économiquement le régime pour l’obliger à dénucléariser. Mais, au fil des ans, Pyongyang a appris à les contourner. La Corée du Nord envoie ainsi entre 70 000 à 100 000 ouvriers travailler à l’étranger (essentiellement en Chine et en Russie), dans des conditions proches de l’esclavage, ce qui lui rapporte des centaines de millions de dollars. Le Nord se procure technologies et composants nécessaires à son programme nucléaire grâce à un réseau étendu d’intermédiaires en Chine, insérés dans des entreprises chinoises.

Les échanges avec la Chine représentent 90 % du commerce extérieur nord-coréen (contre seulement 20 % il y a quinze ans). Or, Pékin applique les sanctions onusiennes de façon très ambiguë et exploite une exemption de la précédente résolution (no 2270), votée en mars 2016, qui autorise l’achat de charbon nord-coréen (un tiers des exportations de Pyongyang en Chine) si ce commerce sert « à des fins de subsistance de la population ». Résultat : en août, la Chine a acheté 2,47 millions de tonnes de charbon au Nord… un record.

Le conseil de sécurité de l'ONU a voté le 30 novembre 2016 à l'unanimité la résolution 2321 imposant de nouvelle sanctions à la Corée du Nord. © UN Photo/Manuel Elias

Pékin envoie des signaux contradictoires. Les autorités chinoises ont arrêté la présidente d’une société, Dandong Hongxiang, accusée de transférer à Pyongyang des devises qui ont financé son programme nucléaire. Des hommes d’affaires affirment que le commerce est freiné par de nouvelles restrictions. Mais d’un autre côté, on n’observe aucune diminution notable des files de camions qui s’apprêtent à traverser l’étroit « Pont de l’Amitié » à Dandong, la ville frontalière chinoise où transite la majorité des marchandises entre les deux alliés. En octobre, le commerce bilatéral a même augmenté de 21 %.

La Corée du Sud, farouchement pro-sanctions depuis que les conservateurs sont au pouvoir à Séoul, affirme – sans guère convaincre – qu’une série de défections cette année de diplomates nord-coréens (sous pression de Pyongyang pour ramener des devises) prouverait l’efficacité de la résolution onusienne de mars.

Mais, à l’intérieur même de la Corée du Nord, les sanctions n’ont aucun impact visible. Sur les marchés, les taux de change et les prix du riz restent remarquablement constants. « À Pyongyang, la population, du moins la nomenklatura et la classe moyenne, ne semble pas touchée », révèle un travailleur humanitaire en poste dans la capitale. « Les restaurants chics restent très fréquentés et les additions sont payées en coupures de 100 dollars. Par contre, nos programmes humanitaires font face à un gros problème : à cause des sanctions, les transferts de cash depuis l’étranger sont devenus impossibles. »

Si les mesures onusiennes peuvent – dans le meilleur des cas – ralentir le programme nucléaire du régime, elles n’entament pas sa détermination. La Corée du Nord n’est pas l’Iran, elle est beaucoup moins sensible aux pressions extérieures. Depuis qu’il a succédé à son père Kim Jong-il en 2011, Kim Jong-un a fait du nucléaire militaire un pilier de sa légitimité politique et de son culte de la personnalité. Les élites de Pyongyang voient en la bombe le seul moyen de prévenir une éventuelle agression américaine : les leçons de l’Irak et de la Libye ont été retenues. Difficile aussi, en termes de politique intérieure, de renoncer à un programme nucléaire qui a servi à justifier auprès de la population des décennies de sacrifices épouvantables.

« Je pense que l’idée qu’on puisse inciter les Nord-Coréens à renoncer au nucléaire est probablement une cause perdue », a reconnu, avec une franchise inhabituelle et peu diplomatique, James Clapper, directeur national du renseignement américain, le 25 octobre dernier. « Ils ne le feront pas. [Le nucléaire] est leur ticket de survie. »

Si l’échec des sanctions en termes de dénucléarisation est patent, les résolutions onusiennes successives ont aussi d’autres objectifs, plus officieux et plus réalistes. Elles visent à limiter le risque de prolifération de technologies nucléaires vers d’autres nations ou des organisations terroristes. Elles envoient aussi un message d’avertissement aux autres États tentés par la voie nord-coréenne.

« Les sanctions en elles-mêmes même ne résolvent rien », martèle John Delury, professeur à l’université Yonsei à Séoul. « Certaines ont un rôle, quand il s’agit de punir une entreprise particulière qui vend des technologies nucléaires et balistiques. Mais les mesures punitives infligées après chaque nouvelle “provocation” nord-coréenne ne font pas grand-chose, à part montrer que nous agissons. Croire que des pressions économiques sur les Nord-Coréens suffiront est une erreur stratégique fondamentale. Ils ne céderont pas. La situation ne sera jamais pire que lors de la famine des années 1990. La Chine l’a bien compris. »    

Alors que l’obtention par le régime nord-coréen d’une force de frappe nucléaire opérationnelle n’est plus qu’une question d’années, pourquoi ne pas recourir à la diplomatie ? « Il est possible de négocier avec les Nord-Coréens », assure John Delury. « Lors de l’accord-cadre de 1994, ou de l’accord de 2008, ils ont rempli leur part du contrat [ils avaient notamment détruit la tour de refroidissement de la central nucléaire de Yongbyon – ndlr]. C’est du côté des Américains qu’il y a un énorme blocage mental. »

« Pour stopper les progrès nucléaires nord-coréens, il faut absolument un dialogue »

Si une dénucléarisation complète et vérifiable semble aujourd’hui impossible, les partisans d’un dialogue affirment qu’un gel du programme nucléaire, des inspections par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), une déclaration concernant les progrès réalisés et un moratoire sur les essais balistiques et atomiques restent – difficilement, certes – négociables.

Ces concessions pourraient être obtenues en échange d’une réintégration de la Corée du Nord dans la communauté internationale et de la fin des exercices militaires massifs organisés deux fois par an par la Corée du Sud et les États-Unis. « En interne, Kim Jong-un fonde sa légitimité sur deux piliers : le nucléaire et le développement économique. L’économie, c’est nouveau ! Cela ouvre un espace pour négocier et aller de l’avant », insiste John Delury. « Nous avons tout intérêt à ce que la Corée du Nord améliore ses relations avec ses voisins et normalise son attitude. C’est un point de départ pour changer de dynamique. »

« Pour stopper les progrès nucléaires nord-coréens, il faut absolument un dialogue », renchérit Cheong Seong-chang, chercheur à l’Institut Sejong à Séoul. Il fait remarquer qu’après l’accident cardio-vasculaire de Kim Jong-il lors de l’été 2008, « Washington et Séoul ont estimé ne plus avoir besoin de continuer à négocier avec Pyongyang. Les deux alliés pensaient qu’après le décès de Kim Jong-il, le régime s’effondrerait et la question nucléaire serait résolueIls ont même préparé ouvertement cet effondrement en révisant leurs plans d’exercices militaires. »

La suite est connue : le troisième fils, Kim Jong-un, accède au pouvoir… et redouble d’efforts pour obtenir la bombe. « L’abandon des négociations a aggravé le problème », soutient Cheong Seong-chang. « La Corée du Sud et les États-Unis ont tendance à sous-estimer la capacité de survie du régime et ils prennent leurs désirs pour des réalités. »

Kim Jong-un assiste à l'essai d'un missile balistique tiré depuis un sous-marin.

Le dialogue a d’autres avantages : il permet de maintenir les tensions sous contrôle et de réduire les risques d’escalade le long de la frontière ultra-militarisée qui sépare les deux Corées. Or, le gouvernement sud-coréen fait l’exact contraire : il parle ouvertement de « décapitation » du régime (comprendre : une frappe militaire visant Kim Jong-un) et a repris la diffusion de propagande anti-Kim par haut-parleurs au-dessus de la frontière. Il a aussi fermé en février la zone industrielle conjointe de Kaesong, le dernier projet de coopération entre les deux Corées.

À Séoul, les voix appelant au dialogue et à l’apaisement sont de plus en plus inaudibles. « La Corée du Nord n’a cessé de revenir sur ses promesses », justifie Go Myong-hyun, chercheur au Asan Institute, un think tank conservateur à Séoul. Ce fervent partisan de sanctions accrues s’oppose à la reprise de négociations, car « la Corée du Nord s’en servirait pour se faire reconnaître comme puissance nucléaire légitime ».

Les pourparlers à six pays (Corées, États-Unis, Chine, Russie, Japon), démarrés en 2003, sont au point mort depuis 2009. Officiellement, Washington exige que le Nord fasse des gestes concrets de dénucléarisation avant même de commencer à négocier. L’administration Obama a adopté une attitude attentiste – paresseuse, disent ses détracteurs – baptisée « patience stratégique ». Les États-Unis ont mis en place leurs propres sanctions unilatérales dites « secondaires », qui visent des entreprises de pays tiers soupçonnées de liens illicites avec le Nord.

En coulisses pourtant, un dialogue informel a lieu entre diplomates nord-coréens et anciens hauts fonctionnaires américains. Des réunions surnommées « track 2 » (ou « deuxième voie ») ont ainsi été organisées à plusieurs reprises cette année à Berlin, Singapour, Pékin, Kuala Lumpur et Genève. Sans produire de résultat.

« Pour les États-Unis, il n’y pas d’urgence absolue », explique Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique, à Paris. « Parce que le nucléaire nord-coréen ne change pas fondamentalement l’équation sécuritaire sur la péninsule coréenne : la Corée du Sud et ses bases américaines sont depuis longtemps sous la menace des armes chimiques et bactériologiques du Nord. Le continent américain est pour le moment hors d’atteinte. Tant qu’il n’y a pas prolifération, cela ne pose pas tant problème que ça à Washington. »

La Chine de son côté refuse des sanctions trop mordantes qui déstabiliseraient de facto son voisin nord-coréen. Elle a accepté une nouvelle résolution qui ne renforce que marginalement les précédentes. Pour Pékin, un effondrement du Nord signifierait un afflux massif de réfugiés et l’émergence à ses frontières d’une Corée réunifiée où seraient stationnées des troupes américaines. Inacceptable. « On surestime de toute façon l’influence de la Chine sur Pyongyang », ajoute Antoine Bondaz. « Pékin ne considère pas une Corée du Nord nucléarisée comme une menace. Les déploiements de systèmes d’armes américains au Sud l’agacent beaucoup plus ! »

En juillet, Washington a en effet réussi à convaincre Séoul, menace nord-coréenne aidant, d’installer sur son territoire une batterie de défense anti-missile à haute altitude, le THAAD. Un déploiement qui suscite la fureur de Pékin. « Les États-Unis sont ravis, ils ont des systèmes d’armes au Japon, en Corée du Sud, à Guam… S’ils arrivent à déployer un vrai bouclier anti-missile en Asie, cela annihile d'autant la capacité chinoise de dissuasion nucléaire », conclut Antoine Bondaz.

Le déploiement du THAAD au Sud a mis fin à un processus de rapprochement avec Pékin initié par Séoul et a ouvert une brèche dans laquelle s’engouffre la Corée du Nord. Au cours de ses 70 ans d’existence, le régime de Pyongyang a ainsi survécu grâce à son talent pour jouer les grandes puissances les unes contre les autres… ce qu’il continue de faire.

L’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche ouvre une nouvelle période d’incertitudes. Pendant la campagne, Trump a multiplié les déclarations contradictoires. Il a qualifié Kim Jong-un de « détraqué » mais s’est aussi dit prêt à négocier directement avec lui « autour d’un hamburger ». Si certains espéraient une approche plus pragmatique à l’égard de la Corée du Nord, les premières nominations de faucons au sein de son équipe en charge de la sécurité nationale laissent plutôt présager l’adoption d’une ligne dure, basée sur toujours plus de sanctions.

L’option diplomatique rejetée, Pyongyang peut continuer son programme nucléaire… Selon des experts de l’université John Hopkins à Washington, le régime pourrait disposer de 20 à 100 bombes nucléaires d’ici 2020. Si la politique actuelle de refus du dialogue continue, le monde va bientôt devoir apprendre à vivre avec une Corée du Nord nucléarisée. En Corée du Sud, un nombre croissant de politiciens et d’analystes en tirent les conséquences et appellent leur pays à s’équiper, à son tour, de la bombe atomique.

Frederic Ojardias

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