A Damas, dans l'attente de frappes aériennes

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Depuis l'annonce d'une possible intervention occidentale, le régime al-Assad a entrepris de déplacer troupes et armements. Les différentes factions de l'opposition et une partie de la population redoutent le déclenchement d'une stratégie de la terreur par le régime syrien.

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« Allons-nous voir la fin d’un tunnel de plus de deux ans et demi ? Vont-ils cette fois frapper comme ils le disent ? Pour changer ou non le rapport de force ? Tout ce que l’on souhaite c’est de mettre fin aux tueries » : Amr est basé à Daraya. Comme bien d'autres Syriens, il est dans l’expectative, où l’épuisement se mêle à l’illusion. « Nous attendons ces frappes avec un optimisme prudent », dit ce militant de l'opposition.

Hier, il n’y croyait pas. Mais il se prépare. Aujourd’hui, avec l’équipe du réseau médiatique, il s’apprête à retransmettre en direct les frappes de la Coalition occidentale. Par sa proximité avec les zones militaires du pouvoir – l’aéroport militaire et la zone de l’armée de l’air –, Daraya constitue un point d’observation clef. « Les caméras ont été branchées vers le mont Qassioun et les montagnes où se trouve la 4e brigade (l’unité d’élite dirigée par Maher al-Assad, le frère du président Assad), pour retransmettre en direct les frappes », assure-t-il (pour accéder à Darayatv, cliquez ici).

Depuis l’annonce américaine d’une riposte, Damas vit dans l'attente et se prépare au pire. Les magasins ont été dévalisés, et la farine commençait à manquer ce samedi. Pour conjurer la peur, les Syriens recourent une nouvelle fois à la dérision : « Si Obama a retardé l’intervention, c’est parce qu’il ne trouve pas de lieux à bombarder et à détruire, car Assad a déjà fait tout le travail. »

« Merde, ce con de Bachar ne nous a plus rien laissé à bombarder. » « Merde, ce con de Bachar ne nous a plus rien laissé à bombarder. »

Depuis l'annonce d'une possible intervention militaire, le régime de Bachar al-Assad a eu tout le temps de se préparer. Hôtels, hôpitaux, écoles… Plusiers zones et infrastructures civiles de Damas ont été réquisitionnées par le pouvoir pour protéger ses troupes qui ont déserté les centres sécuritaires. « Les forces de sécurité ont été rassemblées dans les écoles des quartiers bourgeois de la ville, à Chahalan, et à Kfar Soussé, des villas ont été investies par des officiers », témoigne un militant du mouvement de non-violence, une des branches de l'opposition. Une école mise en place par ces activistes a même été investie par les loyalistes.

D’après la chaîne al-Arabiyya et d’autres chaînes arabes, le régime aurait déplacé les détenus vers des cibles présumées, à savoir les centres sécuritaires. « Cette information est confirmée », rapporte une source au sein de la Coalition nationale syrienne, qui s’inquiète de ce que « les civils soient utilisés comme boucliers humains ».

Dès lors, dans les banlieues de Damas, les civils ne savent pas où aller et il devient de plus en plus difficile de gagner la frontière libanaise. À la crainte des bombardements, s'ajoute surtout la terreur suscitée par la réaction du régime. « Plus le régime est affaibli, plus il risque de devenir méchant et de lancer ses fauves », redoute un autre militant. La crainte vient surtout de l’Armée de défense nationale, ce corps de milices constituées par le régime qui compte près de 60 000 personnes, entraînées par les Iraniens.

Cette terreur est entretenue par les rumeurs et des informations non vérifiables. Dès mardi dernier, le réseau assyrien des droits de l’homme faisait état d’informations sur la possibilité que les zones chrétiennes de Damas soient bombardées à l’arme chimique. La peur a du coup gagné les réseaux sociaux, où il devient plus difficile de communiquer. « On ne dit plus rien ou pas grand-chose, car la surveillance est renforcée », témoigne une Damascène en France qui a perdu le contact avec le reste de sa famille là-bas.

Répondant aux dernières déclarations du secrétaire d’État américain, John Kerry, Bachar al-Assad a une nouvelle fois menacé de riposter à toute attaque. « La plupart des Syriens considèrent que Bachar al-Assad est le laquais d’Israël, reprend Amr, il a toujours menacé Israël, mais à chaque attaque, sa seule réplique a été de dire qu’il répondrait au moment opportun. C’est donc ce qu’il va faire une nouvelle fois. De toute façon, que pouvons-nous craindre de pire que ce qui s’est déjà produit ? »

« La Syrie résistera jusqu’aux derniers Libanais », avait-on l’habitude de dire à Beyrouth pour moquer les postures du régime syrien. Pas une seule fois en effet, le régime de Assad ne s’est engagé dans une confrontation directe avec Israël depuis son territoire. Or, si l'opération occidentale est engagée, ce sera la première fois, dans la longue histoire de confrontation du régime des Assad, que le combat ne se déroulera plus par procuration et que des frappes viseront l’armée syrienne en Syrie même.

Quel peut être l'impact sur la machine militaro-sécuritaire du régime ? « Même si toute la Syrie était touchée et réduite à néant, le clan et les hauts officiers n’auraient certainement pas peur puisqu’ils n’ont plus rien à perdre, en revanche les loyalistes et les chabihas sont tétanisés », poursuit ce militant de Daraya.

À Damas, les milices se seraient retranchées chez elles dans la résidence universitaire, entre la place des Omeyyades et l’autoroute Mezzé, à proximité des lieux du pouvoir, au pied du palais, à l’ouest de Damas. L’annonce de l’assassinat à Damas, vendredi 30 août, de l’officier Mohamad Aslan, responsable des armes chimiques de la Garde républicaine, la garde prétorienne du régime, est un indice de plus de la fébrilité du régime. L’information a été publiée sur les pages Facebook des loyalistes qui attribuent l’assassinat à des collaborateurs des sionistes − entendre les rebelles. L’opposition y voit sans aucun doute la main du régime, s’appuyant sur des précédents.

Le régime chercherait-il de la sorte à éliminer un témoin gênant ou à faire pression sur son propre camp ? « Il s’agit clairement par là de semer la terreur jusque dans les rangs mêmes de la machine sécuritaire et de les dissuader de faire défection, estime un fin connaisseur du dossier. Que l’information soit ou non confirmée, l’effet de terreur est le même. »

De fait, ces frappes annoncées, même si elles sont limitées et ciblées, portent un coup à l’impunité syrienne et à la couverture russo-iranienne. Dès lors que le clan Assad n’est plus à même de leur apporter sa protection, ce pacte de protection qui lie ces loyalistes à leur chef peut-il se fissurer ? Les révolutionnaires profiteront-ils de cette fenêtre pour resserrer l’étau et surtout, en auront-ils les moyens ? Selon nos informations, les brigades de l’ASL, en particulier les factions soutenues par l’Arabie Saoudite, viennent de recevoir des livraisons d’armes significatives.

Les insurgés tirent déjà profit de ce mouvement de troupes déclenché par l’imminence de l’attaque pour intensifier leurs opérations contre l’armée. Ce samedi, des embuscades se sont produites dans le périmètre de la route de l’aéroport international de Damas, lequel a été déserté par l’armée loyaliste depuis jeudi, et sur toutes les routes qui mènent vers le Liban. Selon certaines sources, ces dernières opérations viseraient à capturer des officiers de l’armée qui seraient en fuite vers le Liban. 

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