«Dans le pire des camps de migrants en Europe»

Cela fait presque un an que la « route des Balkans » a officiellement fermé. Pourtant, chaque mois, 900 personnes entrent en Serbie via la Bulgarie ou la Macédoine, dont un tiers de mineurs non accompagnés. La Serbie compte aujourd’hui dix-huit camps de transit, accueillant 7 400 migrants.

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  1. Belgrade. Chaque jour à treize heures, le même spectacle se répète. Des hommes emmitouflés font la queue : c’est l’heure de la soupe. Un épais rata fumant servi dans des barquettes en polystyrène jaune, distribué gratuitement par un petit groupe de bénévoles de l’organisation Hot Food Idomeni. Depuis quelques semaines, la température est tombée sous zéro, jusqu’à moins quinze degrés la nuit. Un linceul de neige couvre le terrain vague au sol défoncé, un parking payant entre des entrepôts ferroviaires désaffectés dans le quartier de la gare de Belgrade, la capitale serbe. Ce jour-là, sous la lumière grise du ciel, environ 900 personnes se mettent à la file. Afghans, Pakistanais… Moyenne d’âge : entre quinze et trente ans.

  2. Belgrade. Le vent du Nord-Est fouette les visages. Impossible d’échapper à la morsure du froid. Certains viennent tout juste d’arriver, comme Mohamed, un Pakistanais de seize ans qui a trouvé refuge la nuit dans la carcasse d’une voiture à l’abandon. D’autres végètent là depuis quatre ou cinq mois. Ils squattent de vastes hangars enfumés, promis à une destruction prochaine. En tout, selon le Commissariat serbe aux réfugiés, ils sont plus de 1 200. « C’est le plus grand et le pire des camps en Europe », s’indigne Gordan Paunovic, ancien journaliste à la radio B92, aujourd’hui à la tête d’Info Park, un centre d’aide aux réfugiés qui regroupe une dizaine d’activistes.

  3. Belgrade. Dans un rapport publié le 9 janvier, Médecins sans frontières (MSF) dénonçait « la négligence cynique » des institutions serbes et européennes. Depuis l’automne 2016, la situation ne fait qu’empirer. Le 4 octobre déjà, avant l’arrivée des premiers frimas, près de 400 réfugiés condamnés à vivre dans des conditions de plus en plus dures ont organisé une « marche du désespoir » en direction de la frontière hongroise. Plus tôt en juillet, 300 hommes avaient entamé une grève de la faim… « Cela fait maintenant des mois que nous demandons à l’Union européenne, au Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU (UNHCR) et aux autorités serbes de mettre en place des solutions à long terme pour éviter ce genre de catastrophe », accuse l’organisation caritative, pour qui le gouvernement serbe se révèle incapable de faire face à l’urgence humanitaire.

  4. Belgrade. La Serbie compte aujourd’hui pas moins de dix-huit camps de transit, accueillant 7 400 réfugiés, des familles principalement. Le 8 mars 2016, suite à un accord signé à Bruxelles entre l’Union européenne et la Turquie, la « route des Balkans » a officiellement fermé, après avoir vu passer en un an près d’un million de réfugiés fuyant la guerre et son cortège de misère. Pourtant, les arrivées n’ont pas cessé. Loin de là. On estime actuellement que trente personnes par jour — soit 900 par mois — entrent en Serbie via la Bulgarie ou la Macédoine. Elles échouent dans la capitale serbe après avoir enduré des privations, des mauvais traitements, dans un grand état de fatigue, engelures aux mains et aux pieds. Rien que dans la zone frontalière entre la Bulgarie et la Serbie, au moins sept réfugiés sont déjà morts de froid.

  5. Belgrade. Beaucoup refusent de s’enregistrer auprès des autorités par crainte d’être transférés dans un centre fermé ou, pire, d’être expulsés de Serbie. Selon le Centre pour les droits humains, à Belgrade, entre 700 et 1 000 réfugiés, la plupart irakiens et syriens, ont été illégalement déportés en Macédoine et en Bulgarie depuis septembre 2016. Le 17 décembre dernier, sept membres d’une famille syrienne, tous demandeurs d’asile en Serbie, en route vers le camp de Bosilegrad, près de la Bulgarie, ont été transportés de force par des hommes en uniforme de l’autre côté de la frontière et abandonnés à leur sort dans les collines, la nuit, par des températures inférieures à moins dix degrés. Cette famille a décidé de porter plainte auprès de la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg. D’après les observateurs, outre ceux qui occupent les anciens hangars de la Compagnie des chemins de fer à Belgrade, 200 à 400 personnes logent dans des hôtels bon marché de la capitale serbe, et tout autant dorment dehors, dans la « jungle », aux environs de Subotica, près de la frontière hongroise.

  6. Belgrade. « Ici, ce n’est pas un camp », s’exclame en toussant Bilal, un Pakistanais de dix-neuf ans, accroupi devant un mauvais feu de bois et de plastique. Dans les entrepôts aux murs noircis de salpêtre et de poussière, une épaisse fumée prend à la gorge. « On dort par terre. Il n’y a pas de lits. Pas d’électricité. Pas d’eau courante. Pas de toilettes. Rien… » Pour se soulager, une fosse entre deux hangars, en plein courant d’air. Pour se laver et faire sa lessive, un seul tuyau d’arrivée d’eau. Depuis le début de l’hiver, les problèmes respiratoires font des ravages. Les poux et la gale sont un fléau. « Les conséquences du froid sur le corps et le mental sont terribles », explique Stéphane Moissaing, chef de mission MSF en Serbie.

  7. Belgrade. Sans argent ni papiers, enveloppés dans des couvertures grises comme des fantômes dans leur suaire, ils errent à travers les froides ténèbres des hangars. « Après avoir traversé la Bulgarie, je suis content d’être en Serbie », affirme malgré tout Ibrahim, un Afghan de trente ans. « Au moins, les gens sont aimables et la police ne nous bat pas. » Accusé d’être un espion et menacé de mort par les talibans, parce qu’il avait travaillé pour des organisations internationales, cet ingénieur civil marié et père de quatre enfants a dû fuir son pays, laissant sa famille derrière lui. À deux reprises, il a franchi la frontière hongroise, avant de se faire expulser par la police en Serbie. Pour se réchauffer, lui et ses compagnons d’infortune brûlent des traverses de chemin de fer. Le bois recouvert d’hydrocarbures dégage une fumée opaque et toxique.

  8. Belgrade. Pour ces damnés de la terre, la Serbie s’est transformée en cul-de-sac. La Hongrie s’est barricadée depuis plus d’un an derrière un rideau de fils de fer barbelés. Quant à la Croatie, elle entend elle aussi « défendre » son territoire. Jamil a quinze ans. L’air accablé, cet adolescent afghan raconte avoir passé quatre fois clandestinement la frontière croate. « À chaque coup, les policiers m’ont attrapé et demandé ce que je venais faire en Croatie », dit-il. « Ils m’ont passé à tabac. J’ai le nez cassé, un bras cassé, une jambe cassée… Et mon ami, là-bas, il a aussi une jambe cassée. Il y a cinq, dix amis comme ça. Tous éclopés. La police croate leur a aussi volé leur téléphone portable et leur sac à dos. » Depuis l’automne 2016, des dizaines de réfugiés ont témoigné à Human Rights Watch (HRW) avoir été violemment déportés en Serbie, en violation flagrante de toutes les conventions internationales sur le droit d’asile. « Des traitements indignes d’un État de l’Union européenne », a déploré l’ONG de défense des droits de l’homme, rappelant à l’ordre les autorités de Zagreb.

  9. Belgrade. Pour se laver, les plus courageux plongent dans une sorte de chaudron métallique chauffé à la braise et rempli d’eau. Les autres se contentent de s’asperger le visage à l’aide de bouteilles en plastique. Derrière, sur les rives de la Save, les chantiers de Belgrade Waterfont, un immense projet immobilier financé à hauteur de 2,75 milliards d’euros par les Émirats arabes unis, se dressent un peu partout, prêts à dévorer les derniers vestiges de cette partie de la vieille ville. Belgrade Waterfront comptera des centaines d’appartements de luxe où pourront être logés 17 000 privilégiés. Pour faire place à ce projet pharaonique, le plus grand dans les Balkans, le site occupé par les réfugiés sera bientôt rasé.

  10. Belgrade. En avril 2016, le centre de distribution de biens de première nécessité du groupe de bénévoles Refugee Aid Miksaliste, une organisation sœur de Refugee Aid Serbia, a été démoli. Le centre distribuait des vêtements, de la nourriture, des médicaments… Les réfugiés avaient également la possibilité de se doucher, de faire leur lessive, de recharger leur téléphone portable. Depuis août 2015, quelque 110 000 d’entre eux avaient pu y être aidés. Plus de 200 jours de travail intensif ont été anéantis en quelques heures.

  11. Belgrade. Dans les hangars ferroviaires, beaucoup sont encore des enfants. Huit, neuf, dix ans… Un tiers de mineurs non accompagnés, selon l’UNHCR. Nasiri a douze ans : « À l’école, à Jalalabad, j’étais le premier de ma classe. Mais les talibans m’ont interdit de poursuivre ma scolarité. J’ai quitté l’Afghanistan il y a quatre mois. Ma mère a été arrêtée par la police en Iran. Depuis, je n’ai plus de nouvelles de mes parents… » Nasiri est arrivé à Belgrade il y a un mois après avoir traversé à pied la Bulgarie aux prix de terribles épreuves. Il espère rejoindre la Norvège pour y retrouver son frère. « Un ami m’a donné une couverture. C’est tout ce que j’ai… » Comme ses camarades, Nasiri a eu le temps d’apprendre quelques mots de serbe. Une question revient sur toutes les lèvres : « Quand les frontières vont-elles s’ouvrir ? »

  12. Belgrade.

  13. Belgrade. En novembre 2016, le gouvernement serbe a publié une lettre ouverte demandant aux ONG et aux bénévoles de cesser d’apporter de l’aide aux réfugiés pour les inciter à se rendre dans les camps officiels. Beaucoup d’organisations locales se sont pliées à ces ordres par crainte de représailles judiciaires. Mais quelques ONG internationales, n’ayant rien à perdre, ont bravé l’interdit. Début janvier, MSF a distribué des pelles aux réfugiés pour déblayer le terrain et a installé cinq tentes chauffées destinées en priorité aux mineurs d’âge.

  14. Belgrade. L’ONG a aussi disposé des canons à chaleur dans les entrepôts. « À l’intérieur, la température a augmenté d’environ dix degrés », explique Stéphane Moissaing. « Une mesure palliative les jours de grand froid. » Ces dernières semaines, alertés par la presse internationale que les ONG ont rameutée face à l’ampleur du désastre, des volontaires venus des quatre coins du monde ont débarqué dans la capitale serbe. Les bruits des coups de marteau résonnent dans les hangars : tuyaux de cheminées en tôle, « salle de bains », toilettes sommaires… Les travaux vont bon train. « J’étais à Lesbos, en Grèce, quand j’ai entendu parler de la situation à Belgrade », raconte en souriant un volontaire anglais. « Je suis venu ici avec mon équipe pour voir si nous pouvions aider. »

  15. Belgrade. « Depuis, la dynamique a changé », se félicite Gordan Paunovic. « Le coup de force de MSF a fait bouger les choses, ouvert un nouvel espace aux ONG et à la société civile. Elles peuvent désormais faire ouvertement pression sur le gouvernement. » L’ancien journaliste se garde pourtant d’envisager l’avenir avec optimisme : « Plus de 62 000 réfugiés sont toujours bloqués en Grèce dans des conditions déplorables. Ils n’attendent qu’une chose, reprendre leur route vers l’Europe du Nord. Au retour du printemps, 10 000 à 20 000 d’entre eux arriveront sans doute à Belgrade… Faute de place pour les accueillir, nous risquons une fois de plus d’aller droit dans le mur. »

  16. Subotica, plus au nord, à la frontière hongroise. Eux, ce sont les « invisibles ». Dans un lieu tenu secret le long de la voie de chemin de fer à Subotica, ils se rassemblent tous les jours vers treize heures pour la distribution de nourriture. Ils reçoivent un sac de vivres : pommes de terre, carottes, oignons… Ils survivent tant bien que mal dans la précarité la plus totale, en jouant à cache-cache avec la police qui organise des rafles. « La semaine dernière, environ 200 personnes ont été transportées dans un centre fermé à Presevo, à l’autre bout du pays, près de la frontière macédonienne », explique Daniel Song, un bénévole californien qui travaille pour l’association à but non lucratif Fresh Response. « Ceux qui y ont échappé dorment dans la nature, dans sept ou huit camps informels aux alentours de la ville. Leurs conditions de vie sont vraiment désespérées. »


  17. Subotica. Au Pakistan, Kasim, 34 ans, était médecin. Père de deux enfants, chiite marié à une sunnite, il a subi les menaces de mort de sa belle-famille. « Il y a deux jours, avec un groupe de vingt personnes, nous sommes passés de l’autre côté de la frontière hongroise, en nous faufilant dans un trou dans la clôture », rapporte-t-il. « Nous avons marché une bonne heure durant. Puis, nous avons vu un hélicoptère et les véhicules de la police nous ont encerclés. Les policiers nous ont ordonné de nous mettre en file indienne et de nous déshabiller dans la neige. Nous étions nus, sans vêtements ni chaussures, les mains en l’air. À cause du froid, nous ne sentions plus notre corps. Les policiers nous ont finalement rendu nos habits et nous ont reconduits à la frontière. Ils nous ont alignés dos à la clôture et se sont mis à nous matraquer et à nous gazer le visage avant de nous prendre en photo. Ils ont piétiné nos téléphones portables, ouvert une porte, nous ont dit de retourner en Serbie et de ne plus jamais revenir en Hongrie. Nous avons marché plus de trois heures jusqu’à Subotica. »

  18. Subotica. Dix personnes vivent dans ce petit camp composé de deux tentes et d’une bâche en plastique au milieu des herbes hautes. Ils ont récemment quitté l’ancienne usine de briques, à l’entrée de la ville, lieu de rendez-vous depuis plusieurs années des candidats à l’exil. Ali, trente ans, lui aussi Pakistanais, était chauffeur de taxi. Il a fui son pays en septembre 2016 et est arrivé en Serbie il y a trois mois, via l’Iran, la Turquie et la Bulgarie. À son tour, il raconte les brimades de la police hongroise : « Dix minutes après avoir traversé la clôture, nous avons été arrêtés. Les policiers nous ont obligés à retirer nos gants et nos bonnets et nous ont fait nous accroupir dans la boue les uns derrière les autres. Ils ont confisqué nos chaussures et nos téléphones. Ensuite, ils ont projeté du gaz poivre sur nos visages. Ça les a bien fait rigoler. Ils se sont assis sur nos épaules et se sont mis à sauter sur nous. Comme si cela ne suffisait pas, ils ont lâché les chiens qui nous ont mordus aux jambes et aux bras. Puis, ils nous ont donné des coups de matraque. Parmi nous, il y avait un enfant de treize ans. »

  19. Subotica. Rama et ses compagnons pakistanais se sont cotisés pour acheter un poulet, qu’ils ont dépiauté et qu’ils cuisent à présent dans un bain d’huile, avec des oignons et des épices. Rama est arrivé à Subotica il y a quatre mois. S’il lui restait assez d’argent, il paierait volontiers un passeur pour lui permettre d’entrer dans l’espace Schengen, confie-t-il. Mais son argent, il l’a déjà dépensé. C’est que le voyage coûte cher. « J’ai payé 1 000 euros en Grèce pour pouvoir rejoindre la Serbie via la Macédoine. » En 2015, un vaste réseau de trafiquants avait été démantelé dans les villages macédoniens de Lojane et Vaksince, dans la montagne, à quelques centaines de mètres de la Serbie. Mais depuis l’été dernier, le trafic a repris de plus belle. Et chaque nuit, ils sont encore nombreux à s’enfoncer dans les forêts pour tenter de déjouer la vigilance des gardes-frontières déployés par Belgrade.

  20. Kelebija, au pied du mur. Les conteneurs bleus de la zone de transit s’alignent derrière les barbelés et les caméras de vidéosurveillance. Pour les réfugiés, la seule voie légale pour entrer dans l’Union européenne est celle des deux « zones de transit » : Rözske et Kelebija. Jusqu’il y a peu, vingt personnes étaient théoriquement autorisées à passer chaque jour. Mais depuis le 30 janvier, leur nombre a été réduit à dix : cinq dans chaque zone. Pour pouvoir pénétrer dans une zone de transit, il faut d’abord s’inscrire sur d’interminables listes d’attente remises au Commissariat serbe aux réfugiés qui les envoie par e-mail aux autorités hongroises, où les dossiers sont passés à la loupe. Les plus riches rachètent leurs places aux plus pauvres, moyennant quelques centaines d’euros. Mais une rumeur persistante circule : bientôt, plus aucun réfugié ne sera admis en Hongrie. Non loin de la zone, près d’une supérette, une petite bande d’Algériens se rassemble comme chaque soir pour essayer de se glisser sous un camion et de passer incognito la frontière. « Des sardines, des sardines, des sardines… Depuis deux mois, je ne fais que manger des sardines, mon estomac s’est transformé en aquarium », se plaint Hachmi, vingt ans, ancien marin-pêcheur, qui a quitté son pays pour des raisons économiques. « L’attente est trop longue, le stress trop grand, on va tous devenir fous ! »

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