En Tunisie, «du travail ou la mort»

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Le 16 janvier 2016, Ridha Yahyaoui, jeune chômeur de 28 ans qui venait d'être radié sans raison valable de la liste de recrutement de la fonction publique, est mort électrocuté après avoir escaladé un poteau pour crier sa colère. Depuis, l'intérieur de la Tunisie et plus particulièrement la région de Kasserine sont en ébullition. Aux affrontements avec les forces de police, a succédé un mouvement d'occupation de la préfecture de Kasserine, la « wilaya », par plus de deux cents chômeurs, diplômés ou non. Treize d'entre eux poursuivent une grève de la faim qu'ils n'arrêteront pas tant qu'ils n'auront pas obtenu un travail. Pour démontrer leur détermination autant que pour exprimer leur désespoir, ils se sont cousu la bouche.

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  1. Khaled Fakraoui, 35 ans, diplômé en droit, chômeur en grève de la faim. Il est le leader des Treize. En 2011, il était de toutes les manifestations et protestations durant la révolution qui a mené à la chute de Ben Ali. Il s’est déplacé jusqu’à Tunis et a manifesté pour faire tomber le dictateur. Mais aujourd’hui, il est amer : « Nous, les chômeurs, avons lancé cette révolution, pour lutter contre la dictature et pour que nous ne soyons plus au chômage. Il y a encore plus de chômage et quand nous manifestons, le pouvoir nous qualifie de terroristes. » À l’instar de ses douze compagnons, la grève de la faim qu’il a entamée le 29 janvier ne lui a pas enlevé sa détermination. « Diplômés ou non diplômés, nous avons le droit à un travail, nous avons le droit à la dignité humaine (...). Nous sommes treize individus, mais un seul corps, nous aurons un travail ensemble, ou nous mourrons ensemble ! Un travail, ou la mort ! »

  2. Wajdi Khardaoui, 27 ans, sans diplôme, est le porte-parole charismatique du mouvement des chômeurs de Kasserine. Au moment où il est pris en photo, un camarade de lutte lui tend une baguette et lui dit : « Comme ça, on relance à la fois les émeutes du pain et la révolution ! » Wajdi était trop jeune pour avoir participé aux émeutes de 1984 quand Kasserine se soulevait contre la décision du pouvoir d’augmenter le prix du pain affamant les plus pauvres des Tunisiens. Mais en décembre 2010 et janvier 2011, alors que cette partie de la Tunisie se soulève et déclenche la “Révolution de Jasmin”, Wajdi est de toutes les manifestations. Certains de ses amis tomberont sous les balles de la police et deviendront « martyrs de la révolution ».

  3. De gauche à droite et de haut en bas : Icham Bouazizi, 29 ans, chômeur en grève de la faim. Malek Bouazizi, 28 ans, diplômé en mathématiques, chômeur en grève de la faim. Mohassen Moulay, 35 ans, trois enfants, chômeur en grève de la faim. Mouncef Farkaoui, 22 ans, deux enfants, chômeur en grève de la faim. Il est le plus jeune des treize.

  4. Khaled montre les photos qu’il a gardées du jour où il avait la bouche cousue pour signifier sa détermination à ne pas s'alimenter. Il a dû retirer les fils de ses lèvres lorsque sa mère est venue lui rendre visite. Elle n'a pas supporté de le voir dans un tel état. Aujourd'hui, tous ont de nouveau la bouche cousue.

  5. Rebeh Fezai, 28 ans, porte une minerve sous son voile. Elle est tombée durant une manifestation, aggravant la maladie génétique dont elle souffre et qu’elle ne peut soigner convenablement faute d’argent. Diplômée en biologie, elle ne trouve pas de travail et ne peut acheter le matériel orthopédique indispensable à son état de santé. En dépit de ça, elle est l’une des premières à avoir occupé la wilaya car elle exige « la dignité pour chaque femme de Tunisie qui, après avoir étudié, doit être considérée et travailler ».

  6. De gauche à droite et de haut en bas. Hocine Allagui, 25 ans, diplômé de français, chômeur en grève de la faim. Fayçal Bouazizi, 41 ans et cinq enfants, chômeur en grève de la faim. Lamine Derbeli, 46 ans, marié, diplômé d'une maîtrise de mathématiques, chômeur en grève de la faim. Jamel Bouazizi, 28 ans, chômeur en grève de la faim. Malgré sa licence en anglais, il n’est convaincu que par une chose : soit il trouve un travail, soit « il quitte ce pays par tous les moyens ». La mort de Ridha Yahyaoui lui a fait prendre conscience que les seules solutions qui lui restaient étaient « la lutte, le départ ou la mort ».

  7. Chaque jour, dans la wilaya occupée, les chômeurs organisent des assemblées générales en vue d’établir entre eux une démocratie réelle qui « casse les clivages entre ceux qui sont qualifiés et ceux qui ne le sont pas, entre les femmes et les hommes, entre ceux qui viennent de quartiers tranquilles et ceux qui viennent des quartiers réputés en mal de Kasserine », dit fièrement Wajdi. Il affirme qu’il faut trouver un moyen pour que personne ne soit lésé : « Tout le monde doit avoir droit à la parole et à la décision. »

  8. Manaem Tarchi a 30 ans et a obtenu un diplôme en droit foncier en 2009. Depuis, elle ne survit que grâce à des petits boulots.

  9. Icham Lebaoui, 36 ans, sans diplôme, chômeur en grève de la faim. Depuis le début du mouvement, il a essayé à deux reprises de se suicider par pendaison. Deux fois, ses camarades lui sont venus en aide. Taher Labbaoui, 31 ans, chômeur en grève de la faim. Mohassen Khadraoui, 35 ans, trois enfants, chômeur en grève de la faim. Fatih Labraoui, 43 ans, trois enfants, chômeur en grève de la faim. Le 9 février, désespéré, il a tenté de se pendre à l’immense drapeau tunisien qui trônait sur l’un des immeubles de la wilaya. Il ne sait plus comment nourrir sa famille.

  10. Le 8 février 2016, inscription sur les listes des candidats à la représentation des chômeurs. Le vote des représentants est capital : ce sont eux qui rencontrent les autorités nationales et régionales et, éventuellement, négocient avec elles les postes qui pourraient être proposés.

  11. En février 2016, dans la wilaya occupée, des chômeurs attendent les résultats des élections de leurs représentants avec anxiété. Celles et ceux qui seront désignés iront rencontrer le ministre de l'emploi à Tunis, la capitale. 

  12. La wilaya est hautement gardée par l’armée. Des soldats qui ont le même âge et les mêmes origines sociales que les chômeurs en lutte. Aux yeux de ces derniers, l’armée est plus patriotique que la police : « L’armée défend la nation. Les soldats n’ont pas de syndicat et ce n’est pas eux qui nous tirent dessus ou exigent de nous des dessous-de-table tous les jours ! »

  13. À Kasserine et ses environs, fleurissent ces points de vente de pétrole de contrebande. Revendre au noir ce pétrole qui vient d’Algérie toute proche, est parfois le seul moyen de faire des affaires. Mais ouvrir et maintenir ces commerces informels nécessitent de soudoyer des policiers pour qu’ils ferment l’œil… en prenant parfois un dividende au passage.

    • Depuis 2011, Mediapart a réalisé plusieurs reportages sur Kasserine. À retrouver ici.

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