«Français n’est pas une couleur»

Le 23 mai 1998, 40 000 personnes marchèrent silencieusement à travers Paris en hommage à leurs aïeux esclaves. La question de l’esclavage, de la traite atlantique et de ses descendants d’outre-mer surgissait brusquement dans le débat public français. Vingt ans plus tard, ils étaient quelques milliers à marcher silencieusement, mercredi 23 mai 2018 à Paris, à l'occasion de la journée nationale en mémoire des victimes de l'esclavage colonial, pour rappeler qu’« un Français n'est pas uniquement un descendant de Gaulois, blanc, chrétien et exclusivement européen ». Cette journée nationale a été instaurée par la loi relative à l'égalité réelle outre-mer de février 2017, parallèlement à la journée de commémoration de l'abolition de l'esclavage le 10 mai, créée en 2006.

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  1. Membre fondateur de l’association Comité pour la marche 98 (CM98) et chef de service à l’hôpital Necker à Paris, le généticien Serge Romana, 63 ans (à droite), se bat depuis vingt ans pour « inscrire au sein de la République la mémoire des esclaves ». « Avant 1998, on ne nous parlait que de l’abolition, nous avions honte de nos aïeux, explique cet ancien militant indépendantiste guadeloupéen. Dans ma famille, on ne parlait pas du tout, on fuyait cette période de catastrophe. Aujourd’hui, grâce à notre travail, nous avons deux dates de commémoration [le 10 mai et le 23 mai – ndlr]. Ça peut paraître formel, mais c’est essentiel pour les descendants. Car une des conséquences de cette honte de l’esclavage a été une rupture de la filiation. Un peuple en rupture de filiation est en errance. Comment inverser la honte quand on naît d’un crime contre l’humanité ? Les juifs existaient avant la Shoah, les Antillais n’existaient pas avant l’esclavage. »

    Manuel Kadir-Ramjan, 40 ans, a croisé Serge Romana à la Sorbonne, où il est gardien. Grâce au travail du CM98, il a retrouvé le premier Kadir-Ramjan de Guadeloupe. À l’école en Guadeloupe, Manuel Kadir-Ramjan a appris « nos ancêtres les Gaulois » en complet décalage avec sa famille : mère guadeloupéenne descendante d’esclave et père descendant des travailleurs forcés venus d’Inde. « On n’est pas encore citoyens français, constate-t-il. Quand on veut un appartement, un travail, une carrière, la couleur de peau joue encore beaucoup trop. »

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