«Peut-être que l’on assistera au Printemps de Paris!»

Sur la place de la République à Paris samedi soir, ils étaient plusieurs centaines à braver la pluie et à se rassembler, pour la dixième « Nuit debout » consécutive. Venus en famille, avec des amis, ou entre militants, ils disent tous leur envie de se battre, bien au-delà de la loi El Khomri, leur joie de se retrouver autour d'un ras-le-bol commun et de voir la société se mobiliser, enfin, après des mois d'apathie. Paroles de « Deboutistes ».

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne
  1. Aline Popel, travailleuse sociale, 63 ans, et Malika Zediri, au chômage, 55 ans. « On n'est arrivées que ce soir pour des raisons pratiques, mais on voulait se bouger dès le début du mouvement. La loi El Khomri est bien sûr l’objectif premier, l’élément rassembleur. Mais en réalité, c'est l'ensemble du pays qui est coincé, la situation des chômeurs le montre bien… Il faut recréer et ressouder la gauche : on nous la fait à l’envers sur toutes les questions sociales, sur les Roms, les banlieues ou le logement. On vit dans une société du rejet : le rejet des ''sans'' et des ''trop''. Comment est-ce que l’on pourrait avoir envie de bosser ? Il n’y a aucune considération pour les travailleurs ! Et les précaires, aujourd’hui, doivent se justifier de leur volonté de sortir de la pauvreté ! Grâce aux ''Nuits debout'', on se reparle enfin, on invente ensemble, il y a des idées qui émergent. C'est normal : ce n’était plus possible que les gens restent seuls ! Ici on essaie de refaire peuple ensemble, on crée quelque chose qui interpelle tout le monde, qui ne peut laisser indifférent. Tout ça promet un joli mois de mai ! »

  2. Franck Lepage, développeur de jeux vidéo, 36 ans. « Je suis ici depuis le 1er avril. Pour moi, l'important, c'est de mettre fin à la Ve République, car là on est dans un régime de plus en plus autoritaire. Mais il n'y a pas de parti politique ici. Et même si Frédéric Lordon fait un peu office de totem, ce n’est pas un leader, et on ne le laissera pas prendre le pouvoir. De toute façon, on ne veut pas de récupération politique, le mouvement doit rester sain, et Lordon en est la caution. C’est pour ça qu’on essaie tous un peu de s’impliquer, chacun à sa mesure. Moi je participe à "Sciences Debout", une action menée sur la place où chaque scientifique essaie de vulgariser son domaine à l'attention des autres. Mais pour le moment ce n’est pas suffisant, il faut qu'on arrive à faire quelque chose de plus fort qu’en Mai-68. »

  3. Marie-Nejma Mouaci, lycéenne, 17 ans. « Je suis arrivée ici samedi dernier, puis je suis revenue quasiment tous les jours de la semaine. Ce que l’on fait ici a un sens : c’est un espace de débat pour créer quelque chose de nouveau, pas uniquement pour crier notre ras-le-bol, même si ça en fait partie. La loi El Khomri a été la goutte d’eau : même Sarkozy n’avait pas osé aller aussi loin ! Il fallait qu'on se bouge… L’objectif, ou plutôt le rêve, ce serait d’en finir avec l’oligarchie, avec les inégalités sociales. Tout le monde est asphyxié en France, les musulmans sont stigmatisés, le traitement de la question des réfugiés est une catastrophe, et les dernières décisions européennes à ce sujet sont révoltantes. Je milite pour les Jeunes Communistes, mais je suis ici en tant que citoyenne, et je m’implique en tant que telle : pour la ''Nuit Debout'', je travaille à la cantine. Nous cuisinons tous les soirs, et les plats sont vendus à un prix libre. J’espère que tout ce qui se passe ici annonce le réveil des citoyens et d’initiatives réellement populaires. »

  4. Stéphane Guyot, fleuriste, 41 ans et François Coelho, chef d’entreprise, 31 ans, membres du Parti du vote blanc. « On vient à République depuis que le mouvement a commencé, le 31 mars. C'est la première fois qu'on prend part à une mobilisation collective. La simple lutte contre la loi sur le travail est depuis longtemps dépassée ; c’est un ras-le-bol, un désaveu général qui s’exprime. La France d’en bas a perdu l’habitude d’être écoutée : c’est pour ça qu’on retrouve ici des gens de tous âges, de tous horizons sociaux. Ce que l’on entend, ce sont des cris du cœur, mais qui partent parfois dans tous les sens. Il s’agit maintenant de les canaliser et de les transformer en actions utiles, tout en veillant à ne pas se faire récupérer politiquement. La bataille pour la reconnaissance du vote blanc en est une. Il faut battre les responsables sur leur propre terrain ; or aujourd’hui on n'a le droit d’être d’accord que par défaut : on vote par dépit, pas par conviction. C’est pour cela que nous militons pour la reconnaissance du vote blanc, et que nous avons improvisé un petit stand sur la place. »

  5. Laura Pingeot, actrice et professeure de yoga, 60 ans. « Je suis là avec un groupe de chorale théâtrale pour chanter devant l’assemblée générale de ''Nuit Debout''. Notre but est de fédérer le groupe autour d’un texte qui a un sens et qui vise à combattre quelque chose de plus large que le loi El Khomri : il y a eu assez de conneries, ça suffit ! Le problème, c'est qu'il n’y a plus de croyances. Il faut de l’action, il faut être prêt à s’engager. Moi-même je milite pour les primaires à gauche : on a le droit de rêver ! Plus sérieusement, ici, on remet l’essentiel au centre du débat. Lutter contre le projet de loi sur le travail, c’est se conformer à l’agenda du capitalisme... alors que nous, on fixe notre propre agenda, et on peut pour cela profiter d’un contexte international actuellement très favorable : les Panama papers. Regardez les Islandais : eux font bouger les choses ! »

  6. Moussa, ouvrier du bâtiment, 38 ans. « Je suis membre de l’association Droits devant, qui milite pour la régularisation des sans-papiers. On soutient complètement les lycéens dans leur mobilisation contre la loi El Khomri : leur combat est très proche du nôtre. Je viens du Sénégal, je suis en France et sans papiers depuis 2009. Le droit du travail, moi je ne connais pas : malgré nos revendications, à cause de l’absence de réponses, on a dû recourir à l’occupation d’un bâtiment pendant 24 heures avec 350 camarades. Nos causes rejoignent celles qui sont exprimées ici. Je suis là depuis avant-hier et je reviendrai. »

  7. Doria Lefur, doctorante en anthropologie et stagiaire dans l'édition, 27 ans. « Je suis là depuis le premier soir, le 31 mars. Je ne suis pourtant pas très militante, mais là c’était trop ! Il y a plein de choses qui me dégoûtent dans ce gouvernement… Et j’ai vraiment été choquée par la loi El Khomri, c’est la surenchère du pire ! On nous promet des galères permanentes avec cette espèce de pseudo flexisécurité. On nous pousse à faire des études pour rien, on n'a même plus le choix de notre métier… Je place donc beaucoup d’espoir dans la concrétisation de ce mouvement. Il faut que l’on parvienne à faire converger les luttes. Je suis d'autant plus déçue que j’ai voté pour Hollande au premier tour en 2012. On nous a vendu du rêve, et on nous a trahis. Aujourd’hui, je suis complètement désabusée, je ne me retrouve plus dans aucun discours politique. Il n’y a aucune prise en compte de l’humain, ce qui pose de vraies questions philosophiques et identitaires. Il faut que l’on réfléchisse à la société que l’on veut pour notre futur, et c’est ce que l’on fait pendant les ''Nuits debout''. »

  8. « Tigrou » (pseudonyme), salarié dans une entreprise de jeux vidéo, 29 ans. « Je suis là depuis le début. Je viens tous les soirs après le boulot, je reste en général jusqu’à 1 heure du matin. La loi El Khomri a été l’étincelle qui nous a rassemblés, elle ne laisse à l’abri aucun corps de métier. Il faut se battre contre ce projet et aller plus loin. On commence à s’organiser suffisamment pour leur faire peur. On est inspiré par des mouvements qui se sont développés ailleurs, comme les Indignés en Espagne ou en Grèce, ou encore les ''Occupy''. Et en même temps, on a cette culture de la rébellion en France, qui joue en notre faveur. Je suis donc très curieux de voir où tout ça va nous mener. Je m’implique surtout dans la diffusion de ce que l’on fait ici, en particulier via les réseaux sociaux. Je m'intéresse aussi aux alternatives, financières notamment. Est-ce qu'on ne pourrait pas créer d'autres monnaies ? En fait il ne s'agit pas ici d'un mouvement avec des revendications : on n'est pas là pour quémander, on veut avoir l’indépendance nécessaire pour réfléchir à des alternatives crédibles sur un certain nombre de sujets. Et puis ici, on essaie de se réapproprier la vie en communauté à travers l’entraide. »

  9. Rémi Pastor, doctorant en science politique, 24 ans. « Je suis là car l’idée de convergence des luttes me séduit, en plus de celle d’une nouvelle constitution : la Ve République, le régime présidentiel sont à bout de souffle. La ''Nuit Debout'' nous permet d’aborder toutes les problématiques sur le même plan : celui d’un système qui ne fonctionne pas. C’est une agora attirant des curieux tout autant que des passionnés. C’est très politique, mais pas que : l’atout principal, ici, c’est la convivialité. Je suis moi-même encarté au Mouvement des Jeunesses socialistes, qui propose des choses, et on arrive dans une certaine mesure à se faire entendre, mais il y a tellement de choses qui ne passent pas, entre la loi El Khomri et la déchéance de nationalité… Le changement promis et oublié par Hollande a provoqué un vrai ras-le-bol, ici on a une plateforme pour exprimer la nécessité du renouvellement des partis, et Macron représente tout sauf le renouveau ! Il est jeune, c’est tout… »

  10. Hero Suarez, enseignant vacataire dans le supérieur, 38 ans. « Moi je suis venu dès le premier jour, le 31 mars. Je suis espagnol et ici, je retrouve la même mentalité que chez les Indignés, même si on sent que tout est plus organisé, plus cartésien qu’en Espagne. On voit que des organisations ont prévu le truc, au moins au début : il y a de la sono, un peu de matériel… Mais c’est une stratégie très similaire à celle de la Puerta del Sol : le peuple s'accapare l’espace public pour ensuite s’accaparer les affaires publiques. Pour moi, c’est important de vivre les ''Nuits debout'', car la France est elle aussi une référence en Espagne en ce qui concerne les mobilisations. »

  11. Emmanuel, militant au DAL, 52 ans. « L’association Droit au logement pour laquelle je milite est souvent à la pointe pour déclencher des actions. J'habite à Dax, dans le Sud-Ouest, je viens d’arriver, et c’est une joyeuse pagaille qui me rappelle Madrid et les Indignés ! Évidemment, la météo est un peu différente, surtout qu’à Madrid c’était en juillet… Mais ce sont les mêmes constructions de bric et de broc, la même envie de communiquer, la même euphorie. L’autogestion prend beaucoup de formes ici aussi, comme un micro potager que des jeunes viennent juste de mettre en place. Après, il faudra voir la tournure que ça prendra, si ça va continuer ou non. Mais les citoyens commencent à comprendre, à vouloir faire autre chose qu'une simple mobilisation : peut-être que l’on assistera au Printemps de Paris ! »

Voir tous les portfolios

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous