Que faire d’une statue? Le cas Lénine

Pourquoi déboulonner une statue et que faire du monument, une fois celui-ci retiré de l’espace public, et du vide ainsi créé ? Quelques réponses extraites du livre Looking for Lenin, qui documente le renversement en masse des statues de Lénine en Ukraine entre 2014 et 2015. 

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  1. Reléguer la figure dans un musée. Musée de l’Occupation soviétique, Kiev, 12 septembre 2015. Cette tête d’une statue de Lénine est exposée dans un musée dédié aux atrocités du régime soviétique. Elle sert d’illustration pour dénoncer les traumatismes du passé. Les idées pour créer un musée ukrainien des monuments soviétiques, comme on peut en trouver en Hongrie ou en Lituanie, n’ont à ce jour pas encore pris corps.

  2. Transformer la statue en cosaque historique… Tcherkassy, 30 mars 2016. Ce Lénine n’en est plus un. À l’entrée d’une base de loisirs dans le centre de l’Ukraine, il a été transformé en un cosaque zaporogue. Intacte, la statue est désormais affublée d’une vychyvanka (chemise brodée), d’une boulava (masse de chef) et d’une coupe de cheveux choupryna. L’autonomie des cosaques zaporogues entre le XVIe et le XVIIe siècle, ainsi que leurs relations conflictuelles avec l’empire russe, en ont fait des symboles de liberté et d’indépendance dans l’imaginaire collectif ukrainien. La transformation est donc perçue comme une revanche ironique sur l’ennemi d’hier, voire son humiliation.

  3. … ou en icône de la pop culture. Odessa, 21 novembre 2015. Dans la droite ligne du légendaire sens de l’humour odéssite, l’artiste Oleksandr Milov a remodelé cette statue de Lénine pour lui donner l’apparence du protecteur de l’empire galactique de la saga Star Wars, Darth Vador. Du révolutionnaire bolchévique, on reconnaît encore le pan du manteau, les bottes et le positionnement des mains. Pour certains, cette adaptation est une manière d’ancrer Lénine clairement dans l’empire du mal. Pour d’autres, c’est une façon de ridiculiser les préoccupations actuelles liées à l’héritage soviétique, en les rejetant dans le domaine de la fiction.

  4. N’en laisser que la moitié. Shabo, 21 novembre 2015. À la nuit tombée, un groupe de nationalistes de cette ville dans le sud de l’Ukraine a décapité le Lénine doré qui ornait une des places publiques. Pourquoi n’en prendre que la moitié ? Sans doute pour écorner l’image de Vladimir Ilitch et minimiser son héritage. Pour les habitants attachés à « leur » Lénine, agir de la sorte, dans la pénombre, était une preuve de lâcheté. D’autant que la statue faisait leur fierté, en ce qu’elle contribuait à l’aménagement esthétique de l’espace public. La dégradation du patrimoine local, comme ils le percevaient, ne s’était pas accompagnée d’une réflexion sur la restructuration de la place. Beaucoup regrettaient aussi Lénine pour ce qu’il représentait, plus que pour sa personnalité historique : la statue avait été érigée à l’époque de leur jeunesse, quand le système soviétique garantissait éducation et emplois à l’ensemble de la population. Ce n’est qu’en octobre 2016 que le photographe Niels Ackermann et le journaliste Sébastien Gobert, auteurs du livre Looking for Lenin, trouvent la tête, et le militant nationaliste à l’origine de la décapitation. Pour lui, la chute de Lénine n’était qu’un juste retour de bâton, après les tentatives de l’Union soviétique de minorer l’histoire et la culture ukrainienne. « Quand on tire sur l’histoire avec un pistolet, elle réplique avec un canon », assure-t-il.

  5. En faire un nain de jardin. Kiev, 30 juin 2016. Ce Lénine est une victime de guerre. C’est dans le cadre des hostilités dans l’est de l’Ukraine que la statue est tombée, dans un endroit non spécifié. Diana, une volontaire venue dans la zone de conflit pour aider des soldats ukrainiens, s’est vu offrir cette tête en guise de cadeau d’anniversaire. Pour Diana, c’est « la tête du diable », raconte-t-elle, « mais [elle] ne pouvai[t] pas refuser ». Une fois la tête ramenée à Kiev, la volontaire l’a laissée dans son jardin en guise de décoration, en attendant de pouvoir la vendre. Les fonds collectés doivent servir à soutenir l’armée ukrainienne dans sa lutte contre les forces pro-russes et russes. « Vladimir Ilitch aura enfin fait quelque chose de bien dans ce monde – probablement la première et la dernière fois ! »

  6. Fondre pour refondre. Rivne, 21 novembre 2016. Le 24 août 1991, l’Ukraine devenait indépendante. Le lendemain, ce Lénine de Rivne, dans l’ouest du pays, était déboulonné. Il était somme toute logique qu’il soit fondu et transformé en Taras Shevchenko, grand poète et père spirituel de la nation. Rivne a donc troqué un symbole soviétique pour une icône nationale. Même si, à bien des égards, la symbolique de cette statue emprunte à l’esthétique communiste, dans le monumentalisme, l’attitude, l’élévation autoritaire sur un piédestal, ou la sévérité du visage…

  7. La laisser juste renversée. Krementchouk, 30 mars 2015. L’Ukraine a-t-elle été « décommunisée », selon le terme consacré, à travers la simple disparition de Lénine de l’espace public ? C’est la question qui se pose à travers ce monument. Soigneusement déboulonné de la place principale de Krementchouk, il a été déposé avec soin dans la cour d’un entrepôt municipal, en attendant que son sort soit décidé. Tout ici rappelle cependant l’espace post-soviétique, que ce soit l’état des lieux, la barre d’immeubles en arrière-plan ou même les tons grisâtres de la photo. La chute de ce Lénine a-t-elle amorcé un débat de fond et le début d’une transformation des pratiques et des mentalités ? Il revient aux habitants, et plus généralement aux Ukrainiens d’en décider. Il est aussi intéressant de remarquer que même déchu, Lénine est protégé avec attention par les autorités dans plusieurs endroits en Ukraine. Certains responsables le justifient par une volonté de préserver leur patrimoine et de créer des musées. D’autres, comme à Krementchouk, l’expliquent par un manque de moyens nécessaires pour travailler à l’avenir de la statue. D’autres encore font part de leur prudence : « Le pouvoir change si souvent en Ukraine, affirment-ils, qu’il vaut mieux garder la statue au cas où un prochain gouvernement voudrait les remettre en place… »

  8. Récupérer pour revendre. Kharkiv, 2 février 2016. Lénine, Marx, Staline, Gagarine… Toutes les icônes soviétiques se sont donné rendez-vous dans une verrerie de Kharkiv, dans l’est du pays. Le propriétaire entretient une collection impressionnante de statues, tableaux et divers objets de l’époque communiste. En vertu des lois de « décommunisation » de 2015, il est interdit de faire la promotion d’idéologies totalitaires, communiste ou nazie, dans l’espace public (mettre communisme et nazisme sur un pied d’égalité a fait couler beaucoup d’encre dans le pays). Mais les collections privées sont autorisées. S’est donc développé un marché plus ou moins clandestin des statues de Lénine, pour des clients ukrainiens mais aussi étrangers.

  9. Recycler et laisser faire. Obyrok, région de Tchernihiv, 12 Septembre 2016. L’artiste Leonid Kanter se revendique comme farouchement anti-communiste et se réjouit de la disparition des statues de Lénine de l’espace public. Les monuments déchus ont néanmoins encore un rôle à jouer, selon lui. Il a disposé une quinzaine de bustes à travers son jardin. Il les a peints, défigurés, placés dans des positions burlesques, et encourage ses enfants à jouer sur les têtes du leader bolchévique. De cette manière, il attend que Lénine disparaisse sous l’herbe et les broussailles. « En recyclant ces monuments, je veux montrer qu’un empire, aussi puissant et maléfique qu’il soit, ne dure jamais éternellement. La nature reprend toujours ses droits. »

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    Cette série est extraite du livre Looking for Lenin de Niels Ackermann et Sébastien Gobert, publié en 2017 aux éditions Noir et Blanc. 
    Accompagné du photographe suisse Niels Ackermann, notre correspondant en Ukraine Sébastien Gobert avait suivi de près le renversement en masse des statues de Lénine en Ukraine entre 2014 et 2015, dans les circonstances exceptionnelles de la révolution de Maïdan, de l’annexion de la Crimée et du début de la guerre du Donbass. Leur ouvrage Looking for Lenin documente le sort des monuments dédiés au leader bolchévique. Qu’elles soient brisées, conservées, abandonnées ou transformées, elles expliquent la manière dont les Ukrainiens ont vécu ce moment historique du Leninopad (traduit littéralement par « chute de Lénine », en ukrainien et en russe) et de la « décommunisation » qui a suivi. Même déboulonné, Lénine est porteur de leçons pour comprendre la place de l’iconographie politique dans nos sociétés modernes.

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