Sur la route du Tour, le camping «le moins cher de France»

Tour de France. 20e étape, km 9. Sur l’avant-dernière étape du Tour de France, Mélisey en Haute-Saône. Le village du coureur Thibaut Pinot abrite aussi un camping. Où l’on rencontre la gérante, Micheline, qui a tenu un cabaret transformiste pendant dix-sept ans et veut faire perdurer ici « la solidarité » qu’elle a connue autrefois ; Pierre, le mécanicien-charpentier, rejoint par sa femme et ses enfants peu avant le confinement ; Francis, qui change de prénom au gré des heures ; Chouchou et Kiki, un couple de filles ; Cathy, aide-soignante, et sa tante « bien malade ».

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  1. Septembre 2020. Cathy et sa tante Lilie ont installé trois caravanes en U et viennent depuis seize ans pendant les vacances et souvent le week-end. Elles habitent à 60 km à Pont-de-Roide dans les étages d’une HLM. Alors pour Cathy la vie simple au camping, les pieds dans la terre, permet de conserver des relations chargées d’humanité. Au fil des ans, dans ce camping humaniste, les clients sont devenus des amis et reviennent d’une année sur l’autre.

  2. Septembre 2020. Gérard Sourdin, dit Gégé, l’appelle « le camping du cœur » pour rendre hommage à Coluche. L’ancien ouvrier de Peugeot a eu l’idée au début des années 2000 de lancer un camping à 5 euros la nuit. Grâce à un premier reportage télé dès le début, la notoriété du camping le moins cher de France a largement dépassé les frontières de la région.

  3. Septembre 2020. Micheline est venue au camping l’année dernière. Elle a aimé l’endroit et a su que Gégé souhaitait passer le relais. Alors à 66 ans après trois ans de retraite, elle s’est lancée.
    À
    qui chercherait un appui dans la fortune contraire, c’est ici, juste après les sanitaires. Micheline, qui passe d’une main un coup d’éponge sur sa gazinière et répond de l’autre au téléphone, collé à l’oreille, a repris la gérance « après Gégé » – qui dormait ce jour dans sa caravane – en janvier 2020.
    Elle a appliqué les principes qui avaient présidé à sa réputation : 8,20 euros la nuit « pour un emplacement », faisant de ce camping « le moins cher de France ». 8,20 euros aussi pour une nuit dans une des huit caravanes avec auvent que loue Micheline. « Pour le gaz, c’est 1 euro de plus par jour. » 50 places au total et 11 résidentes à l’année.
    Micheline a postulé auprès de la propriétaire, qu’elle appelle « madame », et qui souhaitait, dit Micheline, garder la singularité du camping visiblement au grand dam du maire de la commune, le père du champion Thibaut Pinot, qui aurait souhaité des ambitions peut-être plus élevées : « Nos rapports ne sont pas très bons avec le maire… Je crois qu’il aurait voulu que le camping monte en gamme », dit-elle d’abord avec prudence.
    La candidature de Micheline a été en balance avec un couple, « du sud de la France », qui voulait en faire un « camping libertin ». Le maire l’a échappé belle. Cela dit, celui-ci avait le choix entre la peste… et le choléra. « Il pense qu’on est un camping de cas sociaux », dit-elle outrée.
    La propriétaire a tranché en faveur de Micheline en début d’année. Laquelle s’est lancée, avec « Bigoudi », son compagnon charpentier (« il chausse du 48 », dit-elle admirative) dans de lourds travaux d’assainissement : « Le patron d’une entreprise de terrassement, qui connaissait l’histoire du camping, a offert de nous le faire gracieusement. Je n’en croyais pas mes yeux quand le type est venu : tu payes le gravier et le fuel de la pelleteuse. Et un gueuleton au gars qui ouvre en voiture le convoi exceptionnel. On aurait pas pu… Déjà que j’ai emprunté 47 000 euros pour refaire les sanitaires... »
    Micheline s’« emmerdait » à la retraite. Elle cherchait un sens à sa vie qui a été pourtant drôlement bien remplie. Elle a tenu un cabaret transformiste pendant dix-sept ans, près de Montbéliard. Entre deux représentations, elle montait en scène « pour chanter Piaf ». Une ponctuation entre « les numéros à la Michou ». Elle a aussi connu les tournées « à l’étranger ». Puis la retraite est arrivée en 2016.
    Un homme rentre dans « la paillote » (l’accueil) de Micheline, sans frapper. L’homme dépose un bouquet de tulipes. Ils s’embrassent. Il s’en va : « C’est Pascal. Mon ancien voisin. Sa maison était mitoyenne de mon cabaret. Je le connais depuis cinquante ans, il m’offre des fleurs depuis. Sa famille était si nombreuse que les enfants dormaient par terre. On n’avait pas d’argent mais on était solidaires les uns des autres. C’est ce que je veux faire perdurer ici », dit-elle.

  4. Septembre 2020. Josiane, Simone et Francis, les deux chiens de Simone, Bella et Clémentine, et Zébulon le chat de Francis. Simone est retraitée. Elle vient chaque week-end depuis quinze ans et reste parfois jusqu’au mardi. Entre une caravane, un bungalow et son camping-car, elle aime recevoir ses amis sur sa terrasse.

  5. Septembre 2020. Francis réside ici depuis quinze ans. Il a rassemblé plusieurs caravanes et constitué ainsi son habitation. Il a un bout de jardin où il fait pousser des fleurs et des légumes. Il aime la nature et, de jour comme de nuit, il part se promener dans la forêt en lisière du camping.

  6. Septembre 2020. Philippe et Pierre. Philippe, le compagnon de Micheline, est charpentier. Il connaît beaucoup d’artisans dans la région. Ainsi ses nombreux contacts et la bonne volonté des huit résidents ont permis d’entreprendre les travaux nécessaires au redémarrage du camping.

  7. Septembre 2020. Pierre, Yéniche d’origine, se dit voyageur. Avec sa femme Silvia et leurs trois enfants, ils ont emménagé dans un mobile home. Mécanicien, charpentier, il est très manuel et serviable.

    Les belles personnes sont réelles. Pierre tenait un garage dans le Doubs. C’est un homme au caractère assez fort qui prend des décisions brutales. L’an dernier, il s’est séparé de son affaire. Il ne dit pas quelles raisons ont dicté ce départ. Il voulait juste s’installer ici, dans ce camping. Il a racheté deux caravanes, en a retapé une troisième. Silvia, sa femme, aide-soignante, et leurs trois garçons sont arrivés peu avant le confinement, « une fois que tout était aménagé, dit-elle. On a quand même dû quitter une maison de 200 m2 pour le rejoindre », souffle cette femme aux yeux bleus.
    Pierre vient juste de terminer une mission de charpentier cette semaine : « Je prends tous les boulots, mais il y a des employeurs qui exagèrent. Pas de protection sociale, pas de protection sur les échafaudages. J’ai dit stop. Certains sont vraiment des enculés », fait Pierre qui prépare un rôti de porc avec des tomates « pour les enfants ».
    En fait, Pierre serait venu ici pour retrouver « une humanité » qui lui manquait. Il parle « d’amour ». Et poursuit : « Tu vois, les gens ici ne vivent pas en marge de la société. Ils bossent. Ils payent leurs impôts et ils ont l’eau courante. Font leurs courses au supermarché. Scolarisent leurs enfants. Il y a même un retraité, hein Francis ? », dit Pierre en le regardant avec tendresse.
    Francis, d’une infinie gentillesse, change de prénom à différentes heures de la journée. À 12 heures, c’est René ; 16 heures, Aimé. Puis à nouveau Francis au crépuscule. Mais c’est aussi « le vieux » pour Pierre qui paie 200 euros par mois pour trois emplacements. Où trouver à loger une famille à ce prix ? « En plus, j’ai mon atelier : Allez, viens voir ! » Pierre a mis à disposition de tous les résidents son fourgon Iveco : « Chacun se sert. Déchetterie, bois de chauffage, déménagement… » Les clefs sont sur le fourgon.
    Un couple de retraités gare son camping car « il paraît que c’est différent ici des autres campings. C’est vrai ? » Effectivement, c’est bien là qu’il faut rester pour être aux avant-postes de la course pour voir l’enfant du pays, Thibaut Pinot. Mais aussi pour avoir aussi une vue imprenable sur l’humanité.

  8. Septembre 2020. Francis, dans sa caravane, suit le Tour de France. Il espère que l’enfant du pays, Thibaut Pinot, blessé au dos dès la première étape tiendra le coup jusqu’à l’avant-dernière qui passe le 19 septembre juste devant le camping.

  9. Septembre 2020. Christian est arrivé en février. Son fils et sa compagne, Antonyo et Marina, et la petite Stella l’ont rejoint au début de ce mois et ont élu domicile dans un autre mobile home à 100 mètres. Christian et Antonyo travaillent à la casse automobile de Frotey-lès-Lure, très doués en mécanique. Ils participent activement à la vie collective du camping.

  10. Septembre 2020. Chouchou et Kiki, le couple de filles du camping. Elles sont arrivées en juillet avec les filles de Kiki, Fibby et Lilou, âgées de 13 et 15 ans. Originaires de Rouen, la ville aux 100 clochers, les 1 000 étangs, le nom de la région, les a fait rêver. Autour de leurs trois caravanes, elles ont planté des fleurs et des arbustes parce qu’elles aiment la nature.

    Ce 17 septembre, les deux petites de Kiki viennent de rentrer de l’école en vélo, casquées.
    Le couple était plein d’illusions en arrivant il y a deux mois au camping. La mère d’une des deux femmes, croix en sautoir, ne tient pas à se montrer. Son visage se découpe dans l’entrebâillement de la porte de la caravane. Elle vient finalement s’asseoir sur une chaise en plastique sous une tente qui fait office de cuisine, et sous laquelle les cartons de déménagement sont en train d’être refermés avec un ruban adhésif.  Elle hochera de la tête sans dire un mot.
    Kiki, souriante mais comme contrariée : « On va reprendre notre route vers la Savoie. Puis un jour, l’Espagne. On est un peu déçues. On s’était projetées sur cet endroit. La première fois que nous sommes venues, on s’est dit toutes les deux : hein, c’est ici qu’on veut s’installer. Il y a la nature et c’est parfait pour les filles et nos bêtes (un très beau chat et chien en laisse). À notre retour du confinement je ne sais pas ce qui s’est passé. Est-ce nous ? Est-ce eux ? s’interroge Kiki en se tournant vers sa compagne qui ajoute : « C’est une page qui se tourne. Il faut allez de l’avant ! On a un projet commun : passer notre CAP de coiffure et exercer ce métier qui nous fait kiffer », dit Chouchou. Les deux femmes, qui travaillaient dans la restauration à Rouen, ont changé radicalement d’option. Kiki : « Retrouver ici du boulot, c’est vraiment compliqué… »
    Le regard sur leur orientation sexuelle a-t-il été l’élément provoquant ce départ quand même un peu précipité ? Toujours Kiki : « Je ne crois pas. On a été bien acceptées, mais je ne sais pas ce que disent les gens quand on a le dos tourné », sourit-elle. La caravane est à vendre.   

  11. Septembre 2020. Kiki, pour ne pas perdre la main et rester créative, coupe régulièrement les cheveux des enfants du camping.

  12. Septembre 2020. Sylvia et Micheline. Pour se faire pardonner d’une offense, Pascal leur a offert des roses. Recevoir ce bouquet rappelle des souvenirs à Micheline. Dans une autre vie, avant de reprendre la gérance du camping, elle chantait Édith Piaf en France et à l’international et a tourné vingt années durant avec un groupe de transformistes qui se produisait au cabaret de Michou à Paris. Il lui arrive encore de chanter Piaf le samedi soir lors de fêtes au camping.

  13. Septembre 2020. Robert et Josiane ont installé leur caravane il y a quinze ans et viennent tous les week-ends se reposer et retrouver leurs amis.

  14. Septembre 2020. Raphaël et Pierre. Raphaël habite la région et vient les week-ends retrouver l’ambiance chaleureuse des copains du camping.

  15. Septembre 2020. La partie de pétanque est un moment où les clients du camping aiment se retrouver. Épinglé en août 2017 par un contrôle de sécurité, le camping a dû fermer ses portes. Une proche de Johnny Hallyday (en l’occurrence, la directrice du cabinet d’avocats de la star) a été émue par l’histoire. Elle a apporté une aide financière et morale au camping, et ce coup de pouce inespéré l’a sauvé.

  16. Septembre 2020. Magrit, 74 ans, et Pascal, un ami de Micheline depuis quarante ans, ont acheté un conteneur et ont rejoint le « Cœur et l’amitié » il y a trois mois. Pascal, un rien dandy, s’habille un jour de blanc, le lendemain de noir.

  17. Septembre 2020. Cathy et sa tante Lilie sont croyantes. De Lourdes, elles ont rapporté des bidons d’eau réputée miraculeuse. Tous les jours, Cathy va remplir les bidons à la fontaine du camping.

    Cathy est aide à domicile près de Montbéliard. Elle et sa tante, Lilie, « qui est bien malade » dit Cathy, vivent deux mois de l’année au camping. Puis repartent « en HLM ». « Là-bas, c’est bonjour-bonsoir. Une fois que la porte est fermée, personne ne se soucie de l’autre », dit-elle avec tristesse.
    Ce 17 septembre, c’est le départ. Cathy a les larmes qui sourdent : « C’est une parenthèse qui se referme, dit-elle. On ne peut pas rester plus. » Elle fait glisser le pouce contre l’index. Ce n’est pas le loyer de leur caravane (250 euros au mois) aménagée avec une jolie pergola et clôturée par une barrière en bois qui l’a fait maintenant pleurer. C’est de ne plus voir ses voisins : « Ici, on partage tout. On mange en commun le soir sous un barnum. Je ne vais plus retrouver cette joie, cette solidarité », dit-elle en touchant la croix qu’elle porte en sautoir. « C’est une bénédiction, cet endroit ! Il m’arrive de prier pour que l’esprit reste comme il est. Et aussi pour tous ces gens, les malades, les gens d’ici. Vous savez, la période du Covid, ça été dur… Très dur. » Puis se ressaisissant, passant du coq à l’âne : « Et les filles, vous les avez vues aujourd’hui ? », interroge Cathy. Les filles, c’est le couple de femmes qui vit deux caravanes juste à côté.

  18. Septembre 2020. C’est l’heure de l’apéro, Francis qui regarde tous les jours le Tour de France à la télé a revêtu son maillot de supporter de Thibaut Pinot, l’enfant du pays.

  19. Septembre 2020. Lilie, les cheveux enveloppés dans une serviette, revient de la douche. Sur le bâtiment des toilettes un graffeur a peint : Camping du cœur et de l’amitié.

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