« L’esprit critique » arts visuels : Black Indians, queers arabes et images antisémites

Notre podcast culturel débat de « Black Indians de La Nouvelle-Orléans » au Quai Branly, de « Habibi, les révolutions de l’amour » à l’IMA, et revient sur la Documenta 15 de Kassel et ses polémiques. 

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La première grande exposition LGBTQIA+ du monde arabe est-elle audacieuse ou dépolitisée ? Les Black Indians de La Nouvelle-Orléans sont-ils folkloriques ou subversifs ? Et quelles leçons tirer des polémiques qui ont émaillé les grandes manifestations d’art contemporain qui se sont tenues en Allemagne cet été ? 

Cette édition de « L’esprit critique » consacrée aux arts visuels donne toute sa place à des groupes minoritaires et à des histoires coloniales et post-coloniales toujours vives. Signe que les grandes institutions ont pris conscience, pour la plupart, qu’il n’était plus possible de produire un récit culturel et artistique aussi homogène et occidental qu’il l’a longtemps été. Mais indice aussi que cette mondialisation des œuvres et des problématiques ne va pas sans réticences, controverses et polémiques.

Pour aborder cela, on entre dans deux expositions qui viennent d’ouvrir à Paris, « Habibi, les révolutions de l’amour », présentée à l’Institut du monde arabe (IMA), et « Black Indians de La Nouvelle-Orléans », inaugurée il y a peu au musée du Quai Branly. Mais on revient aussi sur deux manifestations d’art contemporain qui viennent de fermer leurs portes en Allemagne, la Documenta 15 de Kassel et la douzième édition de la Biennale de Berlin. 

« Habibi, les révolutions de l’amour »

« Habibi, les révolutions de l’amour » est le titre l’exposition qui vient d’ouvrir à l’Institut du monde arabe à Paris, sous la houlette de trois commissaires, Élodie Bouffard, Khalid Abdel-Hadi et Nada Majdoub.

Elle présente des œuvres récentes – dessins, peintures, sculptures, films - autour des identités LGBTQIA+, en partant de l’idée que les soulèvements populaires de la dernière décennie ont bousculé les sociétés arabes et musulmanes, et favorisé un développement du militantisme lié au genre et à la sexualité. Sur près de 750 mètres carrés et dans deux espaces principaux, on découvre des images crues ou réflexives, des paroles fragiles ou revendicatives, des scènes intimistes ou des prises de l’espace public.

L’exposition peut paraître audacieuse quand on sait que l’IMA est le produit d’une fondation créée en commun par la France et de très nombreux pays arabes, parmi lesquels certaines des dictatures les plus obscurantistes de la planète comme le Soudan, Bahreïn ou l’Arabie saoudite, qui a fait récemment un don de 5 millions pour rénover le bâtiment de Jean Nouvel, même si la Ligue arabe, qui devait initialement financer 40 % du budget de l’IMA, ne contribue plus guère qu’à 10 % de ses dépenses. Non seulement la plupart des pays ici représentés répriment l’homosexualité mais le monde arabe a le triste privilège de compter le plus grand nombre de pays où celle-ci peut être passible de la peine de mort : Arabie saoudite, Mauritanie, Yémen…

« Habibi, les révolutions de l’amour » est visible à l’Institut du monde arabe depuis le 27 septembre 2022 et vous avez le temps de vous y rendre, puisque ce sera visible jusqu’au 19 février 2023.

Écouter la première partie de l’émission autour de « Habibi, les révolutions de l’amour » :

« Black Indians de La Nouvelle-Orléans »

On quitte l’Institut du monde arabe, mais on reste le long de la Seine et dans un bâtiment construit par l’architecte français Jean Nouvel pour aborder « Black Indians de La Nouvelle-Orléans », le nom et le sujet surprenant de l’exposition qui vient d’ouvrir au musée du Quai Branly, à Paris.

L’exposition entend célébrer la créativité culturelle et artistique des Africains-Américains de La Nouvelle-Orléans, dont la forme la plus spectaculaire est celle des défilés de carnaval des Black Indians : une dénomination qui rend hommage aux Amérindiens ayant dû, comme eux, faire face durant des siècles à la domination française, espagnole et américaine.

Le cartel présent à l’entrée de l’exposition indique que « le propos de l’exposition s’articule en deux axes entrecroisés : la violence et la résilience ». Et affirme que l’élément central de ce récit est le carnaval du Mardi gras des Africains-Américains de La Nouvelle-Orléans, qui constituerait « une flamboyante démonstration de résilience à l’oppression et d’affirmation culturelle et artistique ».

L’exposition rassemble un nombre important de réalisations culturelles spectaculaires de la communauté africaine-américaine dans les domaines carnavalesques, musicaux et artistiques, et ambitionne d’explorer par ce prisme l’histoire et le vécu des Africains-Américains en Louisiane. La scénographie est relativement hétéroclite, avec des premiers espaces historiques et chronologiques sur la vie des communautés afro-américaines en Louisiane qui évoquent successivement la colonisation de la Nouvelle-France lors du troisième voyage de Cartier en 1541, la traite négrière, l’esclavage ou les conséquences de la révolution haïtienne sur La Nouvelle-Orléans, pour aboutir sur une dernière salle monumentale où explosent des figures et des tenues du carnaval.

Le commissariat est signé Steve Bourget et Kim Vaz-Deville, aidés par un comité scientifique très fourni, qui compte notamment le chef des Skull and Bones, l’un des groupes qui participent au carnaval.

« Black Indians de La Nouvelle-Orléans » a ouvert le 4 octobre au musée du Quai Branly à Paris et sera visible jusqu’au 15 janvier 2023.

Écouter la deuxième partie de l’émission autour de « Black Indians de La Nouvelle-Orléans » : 

« Documenta 15 » de Kassel

De juin à septembre dernier s’est tenue à Kassel, en Allemagne, la Documenta 15, considérée comme la principale exposition d’art contemporain au monde. À peu près aux mêmes dates s’est tenue la 12e biennale de Berlin. Ces deux manifestations d’art contemporain ont eu en commun d’avoir voulu adopter un ton et une perspective très post-coloniaux et de s’être heurtées à d’importantes polémiques.

La Documenta, un événement emblématique qui se tient tous les cinq ans, avait pour la première fois confié son organisation à un collectif d’artistes intitulé Ruangrupa, fondé en 2000 à Jakarta en Indonésie, et composé de dix femmes et dix hommes. C’était la première fois que les commissaires de la Documenta étaient originaires d’Asie et ne venaient pas d’Europe ou des États-Unis, si l’on met de côté l’exception de la Documenta 11, confiée au Nigérien Okwui Enwezor.

Cette Documenta s’est ouverte sur un scandale autour d’images antisémites présentes dans la fresque du collectif indonésien Taring Padi, qui ont été voilées quelques jours après l’inauguration, l’ambassade d’Israël et les représentants des juifs d’Allemagne ayant demandé leur retrait, mais elles ont néanmoins obscurci toute l’exposition.

La fresque montrait une banderole peinte intitulée People’s Justice où un soldat est représenté avec une tête de porc, une étoile de David et l’inscription « Mossad » sur son casque. On y voyait aussi un homme aux longues dents, aux cheveux bouclés, portant un chapeau avec l’inscription des SS nazis, un cigare au coin de la bouche, qui rappelait les caricatures antisémites de juifs orthodoxes.

Le collectif Taring Padi s’est défendu en affirmant que ses « travaux ne contiennent rien qui vise à représenter de manière négative un quelconque groupe ethnique » et que les « porcs, chiens ou rats » sont des « références à une symbolique répandue dans le contexte politique indonésien » pour « critiquer un système capitaliste, exploiteur et la violence militaire ».

Mais l’affaire a pris une ampleur inédite, notamment parce que la Documenta de Kassel s’était construite sur un mythe originel puisqu’elle avait été créée en 1955 avec pour mission de faire table rase du passé et de réhabiliter les artistes jugés dégénérés par le IIIe Reich. Or des recherches récentes ont mis à mal cette légende puisque plusieurs historiens ont démontré que près de la moitié de l’équipe qui fonda l’événement cachait un inavouable passé nazi. Sous ce jour, les expositions conçues et théorisées par Werner Haftmann, commissaire des trois premières Documenta, ont été regardés différemment, notamment du fait de l’absence de tout artiste juif en leur sein.

La 12e biennale de Berlin était, elle, organisée sous la houlette de l’artiste français d’origine algérienne Kader Attia et a été marquée par la décision prise par trois artistes irakiens d’en retirer leurs œuvres en cours d’exposition, en raison d’une installation controversée, réalisée par l’artiste français Jean-Jacques Lebel, qui reproduisait des clichés d’actes de torture commis dans la prison d’Abou Ghraib.

Cette polémique s’est ajoutée à une autre, avec la présence à la Documenta du collectif d’artistes palestiniens The Question of Funding, très critique envers l’occupation israélienne, accusé d’être lié au mouvement Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), étiqueté comme « antisémite » par le parlement allemand en 2019 et à ce titre interdit de toucher de l’argent public. Or environ la moitié du budget de la Documenta (42 millions d’euros) provient de l’État fédéral…

Finalement, sa directrice, Sabine Schormann, a définitivement quitté son poste.

Écouter la dernière partie de l’émission autour des polémiques concernant la Documenta 15 de Kassel et la 12e biennale de Berlin :

 Pour en discuter :

  • Magali Lesauvage, rédactrice en cheffe adjointe de L’Hebdo, le numéro hebdomadaire spécial enquêtes du Quotidien de l’Art ;
  • Horya Makhlouf, critique d’art ;
  • Line Ajan, chargée de recherches au musée d’Art contemporain du Luxembourg.

« L’esprit critique » est enregistré dans les studios de Gong et réalisé par Samuel Hirsch.

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