L'exception Mediapart

Ces portes ouvertes numériques du 2 décembre ont marqué la première année où, en cessant de perdre de l'argent, Mediapart commence à construire durablement son indépendance, avec plus de 56.000 abonnés. Grâce à vos abonnements, il nous faut installer définitivement ce journal sans pareil dans le paysage de l'information.

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Mediapart a deux anniversaires : le 2 décembre, date de l'annonce en 2007, et le 16 mars, date du lancement en 2008. Si nous avons décidé de fêter dès ce vendredi 2 décembre 2011 notre quatrième anniversaire, c'est pour associer nos lecteurs au cap que nous avons enfin franchi grâce à eux. Ces portes ouvertes numériques marquent la première année où, en cessant de perdre de l'argent, Mediapart commence à construire durablement son indépendance, avec plus de 56.000 abonnés, 5 millions d'euros de chiffre d'affaires et autour de 500.000 euros de résultat net.

Le message de cette journée, c'est évidemment que cette réussite est encore fragile et qu'il nous faut la consolider afin d'installer définitivement ce journal sans pareil dans le paysage français de l'information. Façon de dire que nous avons plus que jamais besoin de vous, du soutien et de la fidélité de nos abonnés. Mediapart est en effet unique. Ce n'est pas une proclamation de foi, mais une constatation objective. Qu'il s'agisse de son identité éditoriale ou de son modèle économique, il n'a pas d'équivalent.

C'est d'abord un journal en ligne, et non pas un simple site : concentré sur les informations d'intérêt public, Mediapart entend, sur Internet, réinventer la presse, en offrant une hiérarchie, en privilégiant la plus-value, en refusant le flux et en ne cédant pas au divertissement. C'est ensuite un journal participatif, dont le Club est une plate-forme de blogs ouverte aux abonnés : quand les sites de la presse traditionnelle sélectionnent d'autorité leurs blogueurs ou confient la modération des contributions à des prestataires extérieurs, Mediapart fait le choix de la liberté et de la responsabilité en proposant une conversation directe avec sa rédaction et entre ses lecteurs.

C'est aussi un journal de référence et de qualité, où l'innovation éditoriale est au service du droit à l'information du public afin que chacun puisse être libre et autonome dans ses choix de citoyen : outre ses enquêtes, analyses et reportages quotidiens, Mediapart propose des dossiers de fond, comporte une version en langue anglaise, publie des livres en librairie, offre une version imprimée quotidienne avec ses trente dernières éditions, se décline en version sonore avec des podcast, produit des web-documentaires, se prolonge sur FrenchLeaks, base de données documentaires en accès libre, et se démultiplie sans cesse avec des débats à la rencontre physique et directe de ses lecteurs.

C'est enfin un journal payant, dont l'indépendance est garantie par sa seule et unique recette, l'adhésion, le soutien et la fidélité de ses abonnés : se revendiquant de la gratuité démocratique du Net, celle de l'échange et du partage résumée par l'accès libre du Club et la possibilité d'offrir un article à ses amis, Mediapart a d'emblée combattu les illusions de la gratuité marchande et publicitaire, cheval de Troie d'une destruction de valeur par l'uniformisation, la banalisation et la normalisation des contenus.

Le pari initial de Mediapart est gagné, reste à le confirmer et à le consolider. C'est notre objectif pour 2012 qui se traduit par trois priorités. D'abord, décliner Mediapart sur tous supports : l'application iPad vient de sortir, celle pour iPhone arrivera pour les fêtes et, durant l'année prochaine, Mediapart sera aussi sur Android, sur Kindle et sur tout autre tablette et smartphone. Ensuite, augmenter la fidélisation de nos lecteurs par une meilleure gestion commerciale qui, en invitant nos abonnés à privilégier le prélèvement automatique, réussisse à contourner les obstacles mis au paiement récurrent en ligne par le système bancaire français (nombreux incidents de paiement, durée courte des cartes de crédit: lire les précisions dans mon billet de blog ici). Enfin, rénover et améliorer non seulement le Club de Mediapart mais l'ensemble des outils offerts à nos lecteurs, de façon que votre journal soit aussi pleinement un réseau social.

La presse libre réinventée grâce à Internet

Valeur de l'indépendance, de la qualité et du public : ce principe, celui de la création de valeur à l'opposé des bulles spéculatives, qui est au cœur de notre modèle économique et que nous avons défendu avec entêtement sous l'ironie, voire la moquerie des supposés experts, fait aujourd'hui école. Sans publicité, avec pour seule recette la vente de ses contenus éditoriaux, Mediapart a réussi à sortir du rouge fin 2010, après avoir dépensé près de 6 millions d'euros pour arriver à ce point d'équilibre. Profitable en 2011, il a ouvert une voie qu'empruntent désormais les sites de la presse quotidienne nationale, qui offrent des formules payantes en copiant souvent nos inventions commerciales.

Mediapart est ainsi devenu un laboratoire de recherche et un atelier de création utiles à tous, à la manière d'un bien public. Notre spécificité – un journal numérique payant – est à l'origine du statut de la presse en ligne puisque d'emblée nous avons revendiqué auprès des pouvoirs publics la neutralité des supports, alors qu'en 2008 encore, « presse » signifiait légalement « papier », et « papier » exclusivement. De même, notre combat initial pour l'égalité des droits, et donc pour l'obtention de la même TVA à 2,1% accordée à la presse imprimée, repris par le Syndicat de la presse indépendante d'information en ligne (Spiil) dont nous sommes cofondateurs, est-il devenu celui de tous les éditeurs de presse.

Mais il y aura toujours une spécificité de Mediapart difficile à imiter : l'indépendance. Et cette valeur-là est la plus précieuse, d'autant qu'elle est devenue plus rare. C'est bien pourquoi la route est encore longue, une année bénéficiaire ne suffisant évidemment pas à atteindre l'objectif durable que les fondateurs de Mediapart se sont fixé : installer définitivement un journal de journalistes, contrôlé par ceux qui y travaillent et eux seuls, ne vivant que du soutien de ses lecteurs, sans aucun lien de dépendance avec des pouvoirs politiques ou économiques, des intérêts partisans ou des appétits financiers.

« La responsabilité des journalistes vis-à-vis du public prime toute autre responsabilité, en particulier à l'égard de leurs employeurs et des pouvoirs publics » : Mediapart a fait sien ce principe énoncé, depuis 1971, dans la Charte dite de Munich sur les devoirs et les droits des journalistes.

Avertis par les batailles perdues dans des journaux qui, comme Le Monde et Libération, ont fini par ne plus appartenir à leurs équipes professionnelles et à être vendus à des financiers extérieurs aux métiers de l'information, nous savions d'expérience que cette ambition se heurtera toujours à cet adversaire que Hubert Beuve-Méry, le fondateur du Monde, nommait « la presse d'industrie », cette presse, disait-il, où « il suffit que l'information n'aille pas porter quelque préjudice à des intérêts très matériels et très précis ou, à l'occasion, qu'elle les serve efficacement ».

Consubstantielle de la responsabilité sociale des journalistes vis-à-vis du « droit du public à connaître les faits et les opinions » (la Charte de Munich encore), l'indépendance est évidemment une aspiration partagée par bien d'autres rédactions que celle de Mediapart. Toutefois ce n'est pas prétention abusive, mais lucidité sur la crise traversée par nos métiers que de constater combien les conditions matérielles et morales de cette indépendance sont de moins en moins garanties dans la plupart des médias installés ou reconnus.

En France, la grande majorité des médias privés, sous tous supports – presse imprimée, radio et télévision –, sont désormais contrôlés par des industriels ou des financiers qui ne sont en rien des entrepreneurs dont l'information serait l'activité unique, voire principale. La « presse d'industrie » règne, c'est-à-dire ce mélange d'intérêts, de réseaux et d'influences. Banquiers, marchands d'armes, industriels du luxe, entrepreneurs du BTP, sociétés portuaires et d'import-export, opérateurs de la téléphonie, etc. : les actuels maîtres des médias privés entretiennent tous des liens incestueux avec la commande publique, les clientèles politiques, sans oublier leurs propres intérêts.

Si l'on ajoute à cet état de fait la régression vécue par l'audiovisuel public sous cette présidence, elle-même fondée de pouvoir des intérêts privés susmentionnés, on est bien forcé d'admettre que l'écosystème français de l'information fait honte à nos idéaux démocratiques. Etre indépendant, ce n'est pas simplement le vouloir, c'est d'abord pouvoir l'être. C'est pourquoi Mediapart entend défendre une conception radicalement exigeante de l'indépendance qui s'impose à tous ses acteurs et qui garantisse la liberté de ses journalistes comme de ses lecteurs.

L’indépendance comme nous la vivons

Le capital de Mediapart est contrôlé par ses fondateurs, son équipe et ses amis, ainsi que le signifie la composition de son conseil d'administration de sept membres, dont cinq représentent cet actionnariat interne. Tous les actionnaires sont liés par nos statuts qui affirment la « totale indépendance de la rédaction de Mediapart dont la première obligation est à l'égard de la vérité, sa première loyauté envers les citoyens, sa première discipline la vérification et son premier devoir l'indépendance ».

De plus, refusant dès le départ la publicité, Mediapart a décidé, en 2011, de renoncer à toute subvention publique après en avoir bénéficié en 2009 et 2010 pour un montant total de 314.942 euros, dont seulement 118.096 euros ont été perçus à ce jour. Outre le fait d'avoir passé le cap de l'équilibre, l'autre raison de ce renoncement est l'opacité des aides publiques à la presse dont la répartition aggrave sa crise et sa dépendance plutôt qu'elle n'y remédie, ainsi que le démontre un récent rapport parlementaire (lire ici l'édifiant Avis présenté par le député socialiste Michel Françaix).

Enfin, depuis 2010, il existe une Société des journalistes de Mediapart qui, selon ses statuts, « se donne pour mission la promotion et la sauvegarde des intérêts moraux et des valeurs éditoriales de Mediapart, journal numérique indépendant et participatif ayant souscrit aux termes de la déclaration des devoirs et des droits des journalistes, dite Charte de Munich ».

Mediapart a donc fait le pari de la liberté. D'une liberté levier de création et gage de confiance. D'une liberté où s'invente une responsabilité partagée entre journalistes et lecteurs. Liberté de chacun de ceux qui y travaillent dans le choix d'une aventure collective dont, au bout du compte, ils sont les seuls responsables. Liberté de tous ceux qui nous suivent pour s'informer, tout en ayant le droit permanent de nous prolonger, compléter, interpeller, critiquer et discuter, dans le souci d'une conversation responsable et durable.

« L'indépendance a un prix, l'indépendance est utile », avons-nous répété durant ces quatre dernières années. Sans la croissance de nos abonnés, cette indépendance ne serait pas garantie aujourd'hui et ne sera pas assurée demain. Et c'est ce prix qu'ils payent qui assure l'utilité de notre travail. Il n'y a pas d'autre recette à l'originalité éditoriale de Mediapart, à l'exclusivité de ses enquêtes, au sérieux de ses analyses, à la pertinence de ses reportages que cet écosystème qui permet de créer, d'inventer et de risquer en toute liberté.

C'est ainsi que Mediapart aura été au point de départ de toutes les grandes affaires qui dévoilent la véritable nature oligarchique de l'actuel pouvoir présidentiel : le scandale des Caisses d'épargne, le dossier Tapie, l'enquête Karachi, l'affaire Bettencourt, le feuilleton Takieddine, etc. Sans cet écosystème propre à Mediapart, où l'indépendance s'impose naturellement à nous et garantit la confiance des sources, certaines de ces informations n'auraient jamais percé et seraient restées en marge du débat public.

En 2012, refonder la liberté de l’information

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Illustrée dans bien d'autres domaines rédactionnels, moins spectaculaires mais aussi essentiels, cette marque de fabrique – l'indépendance – sera évidemment la nôtre durant la campagne présidentielle pour 2012 qui, de fait, a déjà commencé. Par ses informations, Mediapart a démontré la nocivité d'une présidence qui s'attaque au principe même d'une République démocratique et sociale, et nous le redirons haut et fort en début d'année avec le deuxième tome de notre chronique des faits et gestes de la présidence Sarkozy, sous le titre Finissons-en !, aux éditions Don Quichotte.

Mais la faillite du sarkozysme est celle d'un système oligarchique qui n'entend rien céder de ses privilèges et qui peut fort bien survivre à une alternance seulement partisane. Nous ne cesserons donc, par nos enquêtes, reportages et analyses, de rappeler à l'opposition actuelle dans sa diversité, et notamment au Parti socialiste, qu'après quatorze ans d'une même présidence mitterrandienne et dix-sept ans de pouvoir ininterrompu de la droite conservatrice, notre pays est en droit d'espérer enfin une vraie refondation démocratique, libérant ses énergies populaires et restaurant l'égalité des droits.

En 2012, nous ferons notamment valoir cette exigence sur le terrain de la liberté de l'information, tant la conjonction de la crise démocratique et de la révolution numérique appelle une nouvelle loi fondamentale, à l'instar de la portée libératrice de la loi de 1881 qui a instauré la liberté de la presse en France.

Les compliments que reçoit parfois l'équipe de Mediapart pour son « courage » ne nous enchantent qu'à moitié : demande-t-on à des petits poissons nageant dans une mer polluée d'être courageux ? Non, on se préoccupe de dépolluer la mer ! Et pourquoi faudrait-il qu'un journaliste soit courageux pour arriver à faire loyalement et honnêtement son métier ? Il y a là un immense chantier d'invention politique et juridique dont Mediapart se fera inlassablement le promoteur durant la campagne électorale.

Nos valeurs sont résolument démocratiques et sociales, et conformes en ce sens au préambule si peu respecté de la Constitution française sous deux Républiques, la Quatrième et la Cinquième. Et la ligne de Mediapart, qui en découle, n'est autre que cette quête des informations qui réveillent, bousculent et animent. Qui donnent vie au débat public et qui font bouger les lignes, ébranlant les préjugés, les fatalités comme les servitudes. « Un journaliste en possession de faits est un réformateur plus efficace qu'un éditorialiste qui se contente de tonitruer en chaire, aussi éloquent soit-il » : nous faisons nôtre cette conviction du sociologue américain, lui-même ancien journaliste, Robert E. Park, lequel ajoutait : « Ce sont les informations plutôt que les commentaires qui font les opinions. »

Telle est l'ambition qui nous anime et pour laquelle, plus que jamais, nous avons besoin de vous. Mediapart n'est pas l'aventure d'une présidence, comme l'on dirait d'un jour. Nous entendons bien, avec votre soutien, inventer la nouvelle presse du XXIe siècle, une presse descendue de son piédestal, restaurant la confiance avec ses lecteurs, ne s’arrogeant pas le monopole des opinions, défendant un agenda échappant aux pouvoirs et démontrant que le numérique, loin d'être le lieu de perdition de l'information, est l'endroit même de son enrichissement. Nous accompagner sur ce chemin, c'est contribuer à réveiller l'esprit public.

Edwy Plenel


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