Roschdy Zem réussit son «Chocolat»

Par

Roschdy Zem raconte le destin du premier artiste noir de la scène, qui, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, invente avec son acolyte George Footit le tandem du clown blanc et de l’auguste. James Thierrée et Omar Sy représentent à eux deux l'amour du spectacle et les formes paradoxales du racisme : une remarquable réussite dans le ciel sombre du cinéma commercial français.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

La première fois qu’ils se mettent au travail ensemble, George Footit indique au futur Chocolat que pour faire rire, il ne suffit pas de gesticuler et de grimacer. Raconter une histoire par les gestes est primordial, ainsi qu’introduire un écart entre ce que le public attend et ce qui arrive. L’année : 1897. Le lieu : un champ près duquel le modeste cirque Delvaux a dressé son chapiteau, où le vétéran tente de retrouver une place et où, en jouant le cannibale, le géant originaire de Cuba offre un peu de frayeur à un public clairsemé. L’exercice sera profitable : les deux hommes vont inventer le tandem du clown blanc et de l’auguste, mais aussi former le premier duo constitué d’un artiste blanc et d’un artiste noir. Footit et Chocolat quitteront bientôt Delvaux pour Paris et le Nouveau Cirque de Joseph Oller, où leurs numéros vont atteindre une popularité record.

Bande-annonce de « Chocolat » © Gaumont

C’est cette histoire que Roschdy Zem raconte dans son quatrième long métrage, avec James Thierrée et Omar Sy dans les rôles principaux, en prenant des libertés avec les faits, mais non sans s’inspirer des travaux pionniers du grand historien de l’immigration Gérard Noiriel. Noiriel a consacré deux livres et une pièce de théâtre à celui qui, vingt ans avant Joséphine Baker, fut le premier artiste noir de la scène. Célébrité de la Belle Époque, Chocolat mourut dans la misère et fut oublié dès lors qu’on jugea dépassés et inacceptables les préjugés raciaux sur lesquels reposait son succès. Sur scène, la tâche du fils d’esclaves consistait en effet principalement à se prendre des baffes et à se faire botter le cul par son partenaire et mentor.

Ce n’est pas tout à fait cela que filme Roschdy Zem. Entre ce qu’on attend, croit voir et ce qui arrive bel et bien, l’acteur devenu cinéaste ménage un certain nombre d’écarts. Ceux-ci maintiennent constamment en alerte l’attention du spectateur. Mieux : ils font de Chocolat un des rarissimes films actuels impropres à alimenter l’usuelle déploration concernant le caractère sinistre et laid – pour rester poli – du cinéma commercial français.

Roschdy Zem montre peu Chocolat et Footit au travail, il préfère suggérer l’idée d’un progrès ou d’une évolution dans les différences qui existent d’un numéro à l’autre, l’apparition d’un nouveau costume ou d’une nouvelle pirouette. Rien ne se répète, tout se transforme. Les costumes s’enrichissent, la scénographie aussi, et bien sûr le rapport entre les deux hommes. Zem évite ainsi de lasser. Mieux (bis) : il accorde le plein émerveillement du spectacle à des notes plus subtiles.

Au fil des numéros, le spectateur voit bien que Chocolat commence à concevoir de l’amertume, voire à désirer davantage. Ce n’est pourtant jamais univoque. Car Chocolat gagne en prestance, et son rôle de souffre-douleur ne l’empêche en rien de jouir des rires du public, et encore moins de la renommée et de la fortune : costumes à carreaux, voiture, conquêtes féminines… Car Footit ne souffre pas moins, se démenant comme un beau diable pour faire exister des saynètes auxquelles son partenaire, par distraction ou rébellion, est souvent tenté de se soustraire. En effet la conscience que le spectateur d’aujourd’hui a de l’exploitation de stéréotypes raciaux ne l’interdit nullement de prendre plaisir aux prouesses.

Cela travaille donc en vérité sans cesse dans Chocolat, de multiples façons et dans de multiples directions à la fois. Dès le départ, l’introduction de Footit par le biais d’un numéro tout en ratés, et jusqu’au moment où, Chocolat voulant être le premier acteur noir à interpréter Othello, une alternance de renoncement et de détermination, de maladresses et de réussites prépare l’échec de sa reconversion, sans jamais pourtant – là est le décisif – que la loi du film vienne renier celle du spectacle.

L’événement est assez rare pour qu’on le souligne. Le cinéma français, spécialement l’actuel, semble trouver pertinent et même politiquement juste d’avoir le dégoût du spectacle. Chocolat n’a rien à voir avec cela. La dénonciation n’y atteint à aucun moment un point tel qu’elle fasse perdre au cinéaste et à ses interprètes leur amour du cirque et de la scène.

Dans le même temps, Zem échappe – certes pas entièrement – aux lourdeurs de la leçon d’histoire par les moyens d’une savante économie narrative. Toujours les mêmes écarts entre l’annonce et les effets. Comment et par qui est trouvé le surnom de Chocolat ? Le duo va-t-il obtenir une augmentation ? Par quelle création vont-ils faire leur entrée sur la piste du Nouveau Cirque ? Autant de questions dont les réponses sont différées, ou simplement glissées dans une ellipse.

Je l’ai dit : Footit est joué par le clown véritable et acrobate James Thierrée, issu d’une dynastie prestigieuse, et Chocolat par Omar Sy, comique et acteur venu de la télévision. Le premier a toujours conçu ses spectacles seul, le second a connu l’ivresse et les labeurs du duo avec Fred. Le film inverse ces termes, Footit étant l’inventeur et le ciment du duo. Parfois mal à l’aise au cinéma, Thierrée est superbe ici : son personnage de stakhanoviste du rire, rongé par l’ambition et rongé tout court, aussi débridé sur scène que coincé à la ville, est bouleversant. Sy est pareil des deux côtés, égal à lui-même : sa séduction et sa bonté sont irrésistibles. Autre exception en France : la beauté du film tient à cette trouvaille audacieuse de casting – il en est d’autres, dont l’apparition des frères Podalydès en frères Lumière – et plus largement à la conjonction de talents venus d’horizons différents.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale