Dominique Marchais, filmeur des communs

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Le « bon gouvernement » est-il encore possible ? Nul homme n'est une île, en salle ce mercredi 4 avril, documente des initiatives locales en Sicile, en Suisse et en Autriche. D'agrumes en artisanat du bois, Dominique Marchais construit un archipel cinématographique et politique.

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Bande-annonce de « Nul homme n'est une île » © Bandes Annonces Cinéma

Nul homme n'est une île peut être vu comme le troisième volet d'une trilogie documentaire dont les précédents volets s'appellent Le Temps des grâces et La Ligne de partage des eaux. Ces titres ne sont pas n'importe lesquels. Ils possèdent une poésie discrète qui, en elle-même, livre une vérité du travail de Dominique Marchais. Poésie ouverte : chaque énoncé ne dit pas de quoi il retourne, sans toutefois lancer le spectateur sur une fausse piste.

En 2010, Le Temps des grâces proposait de faire le point sur la situation de la modernisation agricole en France. En 2014, La Ligne de partage des eaux réduisait un peu son échelle pour, s'installant dans le bassin versant de la Loire, décrire un certain état du paysage hexagonal. Nul homme n'est une île quitte aujourd'hui la France pour la Sicile, l'Autriche et la Suisse afin de documenter quelques initiatives locales respectueuses de l'environnement et politiquement originales qui administrent autant de preuves que le « bon gouvernement » reste possible, fût-ce dans un périmètre restreint.

La manière de procéder demeure, encore qu'il semble qu'à chaque film elle s'affine, se fluidifie et se simplifie. Pas de musique ni de voix off. C'est une alternance d'entretiens – d'où les questions, sauf rare exception, ont été éliminées – et de plans de paysage. Une alternance ou plutôt une respiration. Les paysages respirent, ce sont eux le cœur du cinéma de Marchais. Mais les paroles aussi, et c'est pourquoi importent ces titres à la beauté réelle quoique – presque – dénuée d'ostentation. Si chaque plan, chaque scène disent la prudence et la modestie de Marchais, la chose devant laquelle cette prudence et cette modestie se désarment est la parole, le pouvoir de la parole, sa capacité à faire advenir au sein d'un paysage la possibilité d'un récit.

Ainsi entend-on ici d'abord, à Sienne, l'historienne et spécialiste du Moyen Âge Chiara Frugoni : c'est elle qui introduit le motif du rapport entre paysage et récit. Puis on entend, en Sicile, quelques-uns des membres de la coopérative Galline Felici – les « Poules heureuses » –, qui produit et vend des agrumes, dont son cofondateur, l'aimable barbu Roberto Li Calzi.

Roberto Li Calzi dans « Nul homme n'est une île » Roberto Li Calzi dans « Nul homme n'est une île »

Nul homme n'est une île se transporte ensuite en Suisse, dans le village de Vrin (canton des Grisons), où l'architecte Gion A. Caminada explique comment, grâce au travail du bois, il œuvre au remembrement et à la permanence de l'artisanat. Le dernier épisode a lieu en Autriche, dans le Vorarlberg, non loin du lac de Constance. Là, plusieurs intervenants, un ancien maire, un architecte à nouveau, un menuisier bavard et un membre d'un inattendu « Bureau des questions du futur » témoignent à leur tour, dans leurs domaines respectifs, d'initiatives à la fois inventives et couronnées de succès.

Nul homme n'est une île est le premier vers d'un poème de John Donne (début du XVIIe siècle) : « Nul homme n'est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l'ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l'Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien… »

Le film ainsi intitulé entend montrer plusieurs choses. Que des initiatives locales sont possibles, mais que cette « localité » ne doit nullement être conçue comme une limite, encore moins comme le rejet de perspectives plus globales. La coopérative sicilienne l'indique clairement, dont la distribution s'étend désormais à plusieurs pays d'Europe et dont, dans le même temps, l'un des soucis est de ne pas se laisser enivrer, ni dépasser par une réussite dont rien ne garantit la pérennité (voir la scène d'assemblée).

Peut-être faudrait-il alors compléter le titre pour mieux en entendre le sens : Nul homme n'est une île… même lorsque c'est bel et bien dans une île qu'il vit. Car ce film, dont la longue première partie est sicilienne, possède bien une dimension d'insularité par rapport à laquelle son titre sonne comme un démenti teinté d'humour.

Si « nul homme n'est une île », cela signifie que le souci et le bien communs commencent dès lors qu'on est plus d'un, dès l'instant où l'on est deux. Cela veut dire aussi, à l'échelle du film, que de la Sicile à la Suisse puis à l'Autriche, des résonances, des échos se font, assez évidents et assez profonds pour que Marchais n'ait pas à les souligner. Et cela signifie enfin que Marchais n'oublie pas que l'ensemble de ces initiatives existe au sein d'un monde, celui de l'économie globalisée, où celles-ci n'ont a priori pas leur place – même si, là encore, hormis quelques visions d'autoroute bruyante et de zone commerciale, le cinéaste laisse hors champ une réalité dont il estime, à juste titre, que nous ne sommes de toute façon que trop familiers.

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