Hanif Kureishi conte un Royaume (peu) Uni

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Le dernier roman de Hanif Kureishi paraît en France un mois avant sa sortie en Grande-Bretagne : Le Dernier Mot est une satire du monde du livre comme une peinture au vitriol de l’Angleterre contemporaine.

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Harry Johnson est engagé par Rob Deveraux, éditeur « audacieux et respecté », pour écrire une biographie de Mamoon Azam, écrivain et essayiste anglais d’origine indienne. L’auteur est culte mais il vend moins, il est « le genre d’écrivain dont on se demandait : “est-ce que tu sais s’il est toujours vivant ?” ». Le pari de l’éditeur est donc simple : grâce à des révélations trash (« c’est un vrai salopard, adultère, menteur, brutal ») et à un plan marketing serré, relancer les ventes des livres de Mamoon Azam. Le mieux serait bien entendu que l’écrivain meure dans les cinq ans qui viennent… Voilà donc Harry, « biographe de l’extrême », engagé par un éditeur sans scrupule et invité dans la maison de l’écrivain : là, il rencontre Liana, la deuxième femme de Mamoon, une Italienne exubérante et prête à tout, elle aussi, pour relancer la carrière de son mari.

Dès ses premières pages, Le Dernier Mot se présente comme une satire hilarante du monde littéraire, sa « potincratie », ses combines et marchés. Harry est d’abord candide, pour lui « les écrivains étaient des dieux, des héros, des rock stars », mais il se révèle rapidement sans scrupule, il « veut se faire un nom qui le révélerait aux yeux du monde entier et le lancerait vers un destin radieux ». On pourrait voir dans cette satire un roman à clé, en faire la transposition romanesque des relations houleuses de V. S. Naipaul et de son biographe “autorisé” Patrick French pour la rédaction de The World Is What It Is (2008, non traduit en français). On pense aussi parfois à Salman Rushdie (« ses yeux aux paupières tombantes ») quand l’enfance indienne et le départ pour l’Angleterre d'Azam rappellent quelques pages de Joseph Anton. Quand son discours sur la place de l’écrivain aujourd’hui entre en écho avec la figure de Rushdie : « De nos jours, nous autres, écrivains, artistes, ne sommes plus autorisés à offenser qui que ce soit. Nous n’avons plus le droit de remettre en cause, de critiquer ou d’insulter, sous peine de nous voir traqués, assassinés. Désormais, un écrivain sans gardes du corps est à peine pris au sérieux. »

Mais se focaliser sur ces références serait passer à côté de la réflexion de Kureishi sur la tendance d’une certaine littérature à se réduire au ragot : « De nos jours, la biographie s’inspirait beaucoup de la lecture des journaux à scandale ; le genre s’était laissé vampiriser par les ragots : c’était devenu une entreprise de désillusion. » Ce serait rater la portée du roman, son analyse du statut de l’écrivain aujourd’hui, sa fonction, son influence et sa réduction à une « marque ». Que l'auteur fictif Mamoon Azam rappelle des écrivains réels est la preuve de l'acuité de ce récit. Le Dernier Mot est un roman chausse-trape : dès que le lecteur pense cerner son sujet, l’ironie de l’écrivain dézingue ses certitudes et le conduit ailleurs, vers une vérité (fuyante) des êtres et des choses.

Le personnage central du Dernier Mot semble d’abord être le jeune et ambitieux Harry. Puis la focale se déplace vers Mamoon Azam, l’écrivain « adoré par des gens qui ne le connaissent pas mais détesté par ses proches ». Enfin, le récit suit l'affrontement de ces deux hommes, dans un huis clos campagnard étouffant, avec Liana en figure baroque et tutélaire qui dirige le domaine et se considère comme « la femme de Tolstoï ». Harry séjourne chez les Azam pour glaner des informations inédites, mais l'écrivain rechigne et préfère jouer au tennis avec son biographe et les échanges verbaux des deux hommes sont à l’image de leurs matchs, musclés. Bien malin celui qui aura “le dernier mot”.

À travers l’enquête de Harry, se dévoile un écrivain au crépuscule de sa vie, contraint par son biographe à revenir sur sa carrière littéraire, ses thèmes de prédilection, ses inspirations. Mamoon Azam est certes une figure fictive, mais Hanif Kureishi lui donne une portée réelle : l’ensemble de sa vie, comme sa carrière littéraire, est concentré dans ce roman, son enfance en Inde, son arrivée en Angleterre (Cambridge puis Londres), son départ pour New York, ses premiers succès, ses ventes insolentes, puis son lent déclin. Sa seule perspective désormais est « la cécité, l’incontinence, l’impuissance, les articles assassins, la mort, l’anonymat ». Hanif Kureishi brosse le portrait d’un écrivain engagé et mégalo, auteur de « sagas familiales au temps de l’Inde coloniale », « d’essais brillants sur le pouvoir et l’empire, tout en menant de front des portraits détaillés et des entretiens avec des dictateurs et des fous furieux portés au pouvoir dans le tiers-monde au moment de la décolonisation ».

Mamoon n’est donc pas un écrivain anodin : Britannique d’origine indienne, il incarne la Grande-Bretagne dans ses contradictions et tensions. Harry va rapidement découvrir l’envers du décor : pour s’assurer un quotidien douillet dans sa maison, l’écrivain et sa femme se sont entourés de quelques domestiques qui assurent la cuisine, le ménage, le jardinage…, avant de rentrer tous les soirs dans des logements sociaux miteux. Le couple les exploite, réduit leurs salaires. Mamoon, le « Camus des Indes », a même été l’ami de Thatcher, « quelqu’un qui n’avait pas particulièrement de culture et qui avait entraîné l’Angleterre sur le chemin de la vulgarité et du consumérisme ».

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