La nature dans la voix: Serge Martin, Sophie Loizeau

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Pour Serge Martin et Sophie Loizeau, le poème est dans la vie et notre rapport au monde est ce qu’en fait le langage. Certes, le monde comme « il s’en va » nous dépasse, disent-ils en substance, mais il ne peut se passer de nous, car nous avons « la nature dans la voix ».

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Membre, pour la circonstance, du « comité de pilotage » des « états généraux » du Marché de la poésie qui ouvre ses portes à Paris ce mercredi 7 juin (voir ici le programme complet de cette 35e édition), Serge Martin élabore depuis quelques décennies une réflexion en poétique audacieuse, qui s’exprime avec force dans un récent essai qu’il vient de faire paraître, Voix et relation. Évoquée par Serge Martin dans un précédent essai (La poésie à plusieurs voix. Rencontres avec trente poètes d’aujourd’hui), Sophie Loizeau, dont un nouveau livre, Ma maîtresse forme, vient de paraître, écrit depuis le début des années 2000 des poèmes parmi les plus intrigants qui soient.

voixetrelation
« Voix et relation », ces rencontres et débats du Marché de la poésie ne devraient être que cela, en tout cas en se mettant à l’écoute de poètes qui, comme Serge Martin et Sophie Loizeau, font entendre tout le vivant dans leurs œuvres. Car comme Sophie Loizeau semble l’indiquer dans le sous-titre de Ma maîtresse forme en liant en un seul mot l’expression « Naturewriting », ces poètes n’écrivent pas « sur la nature », mais ont « la nature dans la voix ». Cette « facondante », prodigieuse expression, « la nature dans la voix », c’est à Henri Meschonnic qu’on la doit, qui a ainsi intitulé sa présentation du Dictionnaire des onomatopées de Charles Nodier. Par cet « art littéraire » qu’instaure en poète Serge Martin dans Voix et relation, ces « reprises » discursives d’un texte ou d’une voix à l’autre ainsi mis en relation fondent le mouvement même d’une pensée critique. C’est que lui-même poursuit un dialogue ininterrompu avec l’œuvre de théoricien du langage d’Henri Meschonnic, à qui il consacre trois de ses études. Un extrait de Politique du rythme, politique du sujet, d’Henri Meschonnic, que Serge Martin cite dans Voix et relation, permet de percevoir de quelle « nature » sont ces « contre-savoirs » qui les animent à cette relation avec le poème :

« Le rapport que la poésie a avec le sens, c’est un peu comme avec le souvenir. Le souvenir est du sens, mais n’est pas non plus la poésie. Pourtant la poésie prend et transforme le souvenir. Il y a en elle le sens du souvenir et le sens de la vie. Ce qu’on appelle des figures, c’est les sortes de liens par lesquels elle les fait se tenir, inséparablement, et nous tient parce que c’est dans et par ces liens que nous tenons. […] Peut-être la poésie, avec ses contre-savoirs, est-elle le moment où s’inventent ces liens, qui sont notre historicité radicale […]. »

« Le sens du souvenir » et « le sens de la vie », ce serait cela que la poésie, loin d’être assignée à quelque origine (de l’être ou du monde), déplacerait conjointement dans la voix, par la voix des poètes. Ces liens que les poèmes mettent à nu avec les autres et les choses du monde sont alors reconnus comme premiers, constitutifs de toute relation, et c’est à partir d’eux que « tout se rattache », comme le dit Serge Martin (l’éthique, le politique et le poétique). Et c’est aussi parce que ces liens sont premiers que le poème fait entendre incomparablement cet « intime extérieur » qu’est la voix. Serge Martin le précise à propos d’une citation d’Octavio Paz : « Le poème comme écoute de l’autre voix […] est certainement l’invention d’une oralité pleine d’altérité ou d’une altérité pleine d’oralité. »

Serge Martin © (dr) Serge Martin © (dr)
Dans cet « art littéraire » ainsi décliné, Serge Martin invite donc à penser ensemble l’écriture et la lecture, la chanson et la musique, le texte et la performance. À cet égard, ses écoutes de Christophe Tarkos et Charles Pennequin pour saisir dans la performance de ces poètes ce qui « ne se reproduit jamais deux fois » (selon les mots mêmes de Pennequin) sont d’autant plus précieuses qu’elles ne s’encombrent pas inutilement d’idées préconçues sur le spectacle vivant (égratignant au passage, par contraste, une certaine doxa quant aux « formes reconnues du poème »). Outre de très belles pages sur James Sacré, Sylvie Germain, Jacques Ancet (entre autres), Serge Martin entretient dans Voix et relation un compagnonnage critique fructueux avec Dominique Rabaté, pas seulement pour l’attention qu’on connaît à ce dernier aux « gestes lyriques », mais aussi parce qu’à ses yeux, Rabaté s’attache à travers le genre romanesque à saisir comme nul autre « le sens de la vie ».

Cet échange que nourrissent les deux « poéticiens » mène Serge Martin à une relecture passionnante du texte « Le narrateur » de Walter Benjamin (titre ainsi traduit dans Écrits français, mais il pourrait l’être plus sûrement selon eux par « Le conteur » ou « Le raconteur »). Cette idée du récit qui y est élaborée par le philosophe allemand (soit bien avant les « études narratologiques » de l’après-guerre) se révèle même refondatrice pour le poème, car le récit que Benjamin décrit « cherche à saisir à mesure son propre lieu d’énonciation » (selon Rabaté). Il s’agit donc d’un « récitatif », comme le précise Serge Martin. À la différence du roman qui referme la boucle de sa narration pour former le sens ainsi donné à la vie par son unique géniteur, ce récit que Benjamin pourvoit du « don de narrer » permet à autrui (au lecteur-auditeur) « de raconter à son tour », sans que le terme de l’histoire lui soit jamais imposé. Voici un extrait de ce texte de Walter Benjamin :

« La narration […] ne vise pas à transmettre la chose nue en elle-même comme un rapport ou une information. Elle assimile la chose à la vie même de celui qui la raconte pour la puiser à nouveau en lui. Ainsi adhère à la narration comme au vase en terre cuite la trace de la main du potier. Tout vrai narrateur a tendance à commencer son histoire par une relation des circonstances dans lesquelles lui-même a appris ce qui va suivre, à moins de la faire passer pour une histoire vécue. »

Au cœur de son riche essai, Serge Martin retrouve ainsi selon ses dires « ce que Meschonnic signalait comme utopie de toute oralité pleine de sujet : une relation de poète à poètes ».

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