«J’ai fait un film avec plein de femmes noires dont on ne pense pas qu’elles existent»

Par

Dans Ouvrir la voix, la réalisatrice Amandine Gay donne la parole à des femmes noires. Celles-ci racontent le racisme subi au quotidien dans une société qui ignore leur existence. Pas d’autovictimisation pour autant : elles tracent leur route avec détermination. Par ce film, la cinéaste veut faire reculer le plafond de verre du cinéma français.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

C’est un film rare dans le paysage artistique français, et peut-être le premier de son genre. Dans Ouvrir la voix, Amandine Gay filme durant deux heures des femmes noires françaises et belges. Celles-ci racontent le racisme subi au quotidien dans une société qui ignore leur existence ou les enferme dans des représentations stéréotypées : forcément pauvres, précaires, mères de familles monoparentales, sans diplôme.

Amandine Gay (par Justine Paquette) Amandine Gay (par Justine Paquette)
Elles y témoignent de leur expérience de discrimination, mais aussi de la confrontation aux regards de personnes blanches, regards souvent ignorants et blessants. Pas d’autovictimisation pour autant, ni de déploration dans les voix de ces femmes. Artiste, chercheuse, militante : elles tracent leur route avec détermination. Mediapart vous en propose quelques extraits, qui accompagnent l’entretien que nous a accordé Amandine Gay.

Son film est projeté pour l'instant à l'occasion d'avant-premières (voir la liste des dates à la fin de cette interview). Mais il bénéficiera à l'automne 2017 d'une sortie officielle en salles – grâce à Vendredi distribution. Ce sera un événement en soi : sans aucun soutien institutionnel, la cinéaste se crée une place dans le monde si blanc du cinéma français à la force du poignet. Ce qu'elle appelle faire du « guerilla filmmaking », et dont elle s'explique dans cette interview.

Ancienne performeuse burlesque, comédienne, militante afroféministe, la réalisatrice de 32 ans est partie s’installer au Canada où elle travaille aujourd’hui sur la mobilisation politique des adoptés transnationaux et transraciaux.

D’où est née l’idée de ce documentaire ?
Amandine Gay :
Il y a eu plusieurs projets qui n’ont pas vu le jour : un cabaret décolonial avec une copine noire où on reprenait des chansons, un programme court humoristique « Vis ma vie de Noire ». Mais ça me dérangeait de faire un truc humoristique, car il y a une tendance en France à traiter le racisme par le rire. D’abord parlons-en sérieusement, et du sexisme et des autres enjeux. Peut-être qu’après on pourra en rire.

Je ne pouvais pas faire de la fiction, cela voulait dire exploiter trop de gens gratuitement car je n’ai pas les moyens d’embaucher une équipe. Et un projet afroféministe traitant certains enjeux ne trouverait pas de production en région parisienne. Ce que j’avais la possibilité de faire avec mes propres moyens, c’est un documentaire. Le projet vient aussi d’une frustration par rapport à un programme court qu’on avait développé avec une amie : cinq femmes, à Paris, qui se confrontaient aux magazines féminins – ça s’appelait Media Tartes. Un des personnages était une fille noire lesbienne et sommelière. Je n’arrivais pas à ne pas le faire récrire par les producteurs : « Ces filles-là n’existent pas en France », « T’as regardé trop de séries américaines »

Je me suis dit : on va commencer par un documentaire, vu qu’apparemment on n’existe pas. Je vais faire un film avec plein de femmes noires dont on ne pense pas qu’elles existent.

Comment avez-vous choisi les femmes qui apparaissent dans Ouvrir la voix ?
Il y a différents groupes. Mes amies, des filles croisées dans mon parcours professionnel, des chercheuses. Quand je suis arrivée à une version du questionnaire qui me convenait, j’ai laissé un message sur Twitter : « Je prépare un documentaire sur les femmes noires en France. Si ça vous intéresse, envoyez-moi votre mail. » J’ai reçu plein de messages. Et je suis passée par d’autres canaux, comme Dollystud, un média afrocaribéen lesbien, des groupes Facebook, pour cibler une diversité noire qu’on ne voit pas habituellement. J’ai fait 45 pré-entretiens. C’est un film de contraintes. Plein de gens m’ont écrit de Guyane et de Guadeloupe. Mais j’étais serveuse à plein temps dans un bar, je tournais dans mon temps libre. J’ai rencontré les personnes à qui je pouvais avoir accès sans que ça me coûte une blinde.

Faire ce film aujourd’hui correspond-il à un moment particulier concernant la place et le rôle de la femme noire dans la société française à votre avis ?
Les réseaux sociaux font qu’on se rend compte qu’on n’est pas seules et qu’on commence à développer un discours commun. Avant, on n’avait pas accès à la parole publique sans passer par les institutions. Donc sans obligation de modifier notre discours.

Aujourd’hui, vous faites un blog, c’est la course au clickbait [piège à clics – ndlr]. Il y a des méta-agrégateurs qui voient où il y a du trafic. Si Slate est venu chercher des afroféministes pour écrire sur leur site, c’est parce qu’ils ont vu qu’il y avait du trafic sur nos blogs. On lançait un hashtag [mot-dièse – ndlr]en disant : « Retrouvons-nous devant le Théâtre Gérard-Philipe » [à Saint-Denis, lors des manifestations, en 2014, contre le spectacle Exhibit B, accusé de racisme par des collectifs militants, dont des groupes afroféministes – ndlr], et il y avait du monde. La preuve s’est faite par le terrain : quand on lance nos médias, nos événements, ils sont pleins à craquer. Le premier bras de fer que j’ai remporté, c’est en février 2015, lorsque j’ai organisé une soirée dans un bar pendant la semaine antiraciste et anticoloniale. Elle portait sur les femmes noires en France, entre réappropriation, confiscation et paternalisme. L’annonce n’a circulé que par les réseaux sociaux et on a rempli ce bar un lundi soir – on a refusé du monde.

Il y a un réflexe « classiste » en France qui consiste à considérer qu’il n’y aurait que des sociologues pour expliquer ce que sont les discriminations raciales. À chaque projection, on me dit que ces filles ne sont pas représentatives des femmes noires, car elles parlent « trop bien ». Mais n’est-ce pas la réflexion la plus raciste et la plus « classiste » qui soit ? Il commence à y avoir plusieurs générations de filles noires qui ont fait des études supérieures. Ce n’est pas parce que l’on continue à faire des jobs de merde qu’on ne sait pas s’exprimer. C’est qu’on est discriminé à l’embauche et donc, avec un bac + 5, on va quand même se retrouver à être serveuse. C’est ça qui se passe. Ce n’est pas l’inverse. Si on avait des statistiques ethniques, peut-être qu’on verrait que, comme aux États-Unis, le groupe le plus éduqué de la population féminine, ce sont les femmes noires.

Dans Ouvrir la voix, il y a des récits de discriminations structurelles (à l’embauche, à l’école) mais aussi beaucoup de paroles, bouleversantes, sur les souffrances causées par des mots et des gestes des Blanc-he-s vis-à-vis des corps des Noires. De quoi s’agit-il ?
Le geste le plus répandu, c’est de se faire toucher les cheveux sans qu’on nous demande notre avis. Ou, en fonction du degré de familiarité de la personne blanche face à vous, ça va être de vouloir toucher votre peau, voire l’intérieur de vos mains, blanc alors que l’extérieur est marron. Quand on décrit un acte de racisme ordinaire, les gens répondent souvent : « C’est de la curiosité », « Ils ne pensent pas à mal »… Mais est-ce qu’on fait ça au reste de la population ? On ne fait pas ça aux hommes noirs, on ne va pas tripoter leurs cheveux car ils sont perçus comme dangereux. Ce sont des violences genrées. On ne va pas tripoter les cheveux des hommes arabes, mais toucher ceux des femmes arabes quand elles sont bouclées. Et c’est ce que dit Iceberg, une des femmes interrogées dans le film : c’est une intrusion, un non-respect de ton intimité.

Il y a quelque chose d’infantilisant : on ne fait ça à personne d’autre, sauf aux enfants. En particulier au travail, dans des rapports de pouvoir. Qu’est-ce que ça veut dire quand ta cheffe de service arrive et met la main dans ton afro au milieu d’un open space [plateau ouvert – ndlr] ? Il y a quelque chose d’hyperviolent. Et ça nous met dans la position soit de faire de la pédagogie douce, soit de s’énerver. Mais dans tous les cas, on a perdu. On est ostracisé : on est toujours « l’autre » au milieu du bureau. Comme si ça ne suffisait pas d’être la seule Noire. La blessure narcissique et ce qui est traumatisant dans ces formes de racisme qui se veulent anodines, c’est que c’est hyper-déshumanisant. Comme être ramenée à un fantasme sexuel animal : « panthère », « féline », « gazelle ».

C’est paradoxal car en même temps, une des plus grandes vedettes de la pop aujourd’hui est Beyoncé, et Michelle Obama incarne une image de puissance en politique. Est-ce que la présence de ces femmes dans nos imaginaires occidentaux n’aide pas à faire tomber les stéréotypes ?
Il y a une ambivalence permanente entre la haine et le désir. Sur la plantation, les femmes noires n’avaient pas le droit de porter de chapeau le jour où elles se reposaient, pour ne pas avoir les mêmes attributs de la féminité que les Blanches. Elles se faisaient violer par les hommes blancs et représentaient des concurrentes face au désir masculin. Cette histoire est violente et ancienne. La littérature coloniale au XIXe siècle développe des fantasmes. Jennifer Yee a écrit un livre sur les Clichés de la femme exotique [Éditions L'Harmattan – ndlr] ou comment les femmes indigènes ont été présentées comme l’allégorie de cette terre lointaine, chaude et exotique, à conquérir.

Quand on se retrouve aujourd’hui avec des gens qui nous disent « panthère » ou « gazelle », c’est la même chose : à la fois, on est désirables et on nous hait. Et c’est le problème de l’appropriation culturelle. Un rappeur afro-américain chante « everybody wanna be a nigger/but nobody wanna be a nigger ». C’est cool de s’approprier la culture noire funky mais, à la fin de la journée, ce sont les hommes noirs qui se font tirer dessus dans la rue. Personne n’a envie de vivre dans la peau d’une personne noire.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Cet entretien a eu lieu à Mediapart le 15 décembre durant 1 h 30 environ, avec la participation d’Yvana Tchalla, alors en stage dans la rédaction.